‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 299 sur 422 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

vie. On n'y remarque ni ces éloges exagérés qu'on prodigue quel(}iiofois par o-;fontation aux princes malheureux , pour se dispenser de leur donner des secours plus réels, ni celte amertume odieuse avec laquelle on leur leproche les torts Us plus légers, pour laisser croire qu'ils ont mérité leurs malheurs, et pour les dépouiller de cet intérêt religieux dont les âmes généreuses aiment à environner les grandes infortimes.

« J'ai vu plusieurs fois assez librement le roi » d'Angleterre ' , et je crois devoir vous dire la r> bonne opinion que j'en ai. Il paroit sensé, doux, » égal en tout ; il paroit entendre toutes les vé- » lités qu'on lui dit. On voit en lui le goût de la » vertu et des piincipes de religion sur lesquels » il veut régler sa conduite ; il se possède , et il » agit tianquillement comme un honmie i^ans » humeur, sans fantaisies, sans inégalités, sans •n imagination dominante, qui consulte sans cesse » la raison, et qui lui cède en tout. Il se donne » aux hommes par devoir , et est plein d'égards » pour chacun d'eux. On ne le voit ni las de s'as- » sujettir, ni impatient de se débarrasser, pour » être seul et tout à soi, ni disti'ait , ni renfermé n en soi-même au milieu du public. Il est tout » entier à ce qu'il fait ; il est plein de dignité » sans hauleiu-, et il proportionne ses attentions » et ses discom-s au rang et au mérite. Il montre >' la gaité douce et modérée d'un homme mûr ; » il paroit qu'il ne joue que par raison , pour se » délasser selon le besoin , ou pour faire plaisir n aux gens qui l'environnent. 11 paroit tout aux » hommes, sans se livrer à aucun : d'ailleurs, » cette complaisance n'est suspecte ni de foi- » blesse ni de légèreté; on le trouve ferme, dé- » cisif , précis. Il prend aisément son parti pour les » choses hardies qui doivent lui coûter. Je le vis » partir de Cambrai après des accès de fièvre qui » i'avoient extrêmement abattu, pour retourner » à l armée sur des bruits de bataille qui étoient » fort incertains. Aucun de ceux qui étoient au- » tour de lui n'auroit osé lui proposer de retar- » der son départ , et d'attendre d'autres nouvelles » plus positive^. Si peu qu'il eût laissé voir d'ir- » résolution, chacun n'auroit pas manqué de lui » dire qu'il falloit encore attendre un jour, et il » auroil perdu l'occasion d'une bataille où il a » montré un grand couiage, qui lui attire une » haute réputation jusqu'en Angleterre. En un w mol, le roi d'Angleterre se prêle et s'accommode » aux hommes; il a une raison et une vertu toute » d'usage. Sa fermeté , son égalité , sa manière de » se posséder et de ménager les autres , son sé- » rieux doux et complaisant, sa gaité, sans aucun » jeu qui descende trop bas, préviennent tout le » public en sa faveur. »

que sa réputation attiroit à Cambrai , lorsqu'on connoitra les maximes et les procédés qu'il s'étoit prescrits à leur égard. Sans doute la nature lui avoit donné cette heureuse disposition de caractère (jui le portoit toujours à les accueillir de la manière la plus propre à lui gagner leur cœur et à se concilier leur confiance; elle lui avoit donné ces grâces et ces agi-émens extérieurs qui préviennent au prefriier aliord ; cette simplicité de mœurs et de l;ing;ii^(' <|ui fout disparoitre la gêne et la réserve don iMcmior entretien : ce désir de plaire et cette absence de toute prétention , qui servoient à élever jusqu'à lui ceux mêmes qui étoient le plus fiappés de sa supériorité ; sans doute sa bonté ajoutoit un charme enchanteur à cette séduction nniverselle dont personne ne pouvoit se défendre , et dont personne ne posséda comme lui le secret ou l'houreux privilège. Mais ces qualités biillanles et naturelles tenoient aussi à des principes qui dirigeoient invariablement sa conduite. Fénelon aimoit passionnément sa patrie; mais il ne pouvoit souffrir qu'on l'exaltât en dégradant le mérite des autres peuples. J'aime miruœ ma fannUr i^nc moi-mfime, disoit-il; j'aiim mieux ma patrie qur ma famille; mais j'aime encore mieux le çjenre humain ([ue ma patrie.

Il ne faisoil jamais sentir aux étrangers ce qui pouvoit leui- manquer par rapport à cette recherche de politesse, cette élégance de manièi-es , ce bon goût, cette urbaniié qui distinguoient autrefois en France les premiers rangs de la société , et dont les étrangers venoient étudier les leçons et les modèles. Fénelon disoit à ce sujet , en leur fa\ eur : La politesse est de toutes les iiatinns; les manières de l'exprimer sont différentes , mais indifférentes de leur nature. 11 s'attachoit toujours à entretenir les étrangers des mœurs , des lois, du gouvernement , des grands hommes de leur pays. Par cet innocent artifice , il paroissoit leur laiss'er le mérite de lui apprendre ce qu'il savoit aussi bien , et souvent mieux qu'eux-mêmes.

C'est ce qui explique comment Fénelon n'eut que des amis et des admirateurs dans les pays étrangers ; il n'eut dt's envieux et des adversaires que dans sa patrie. La controverse du quiétisme lui avoit déjà attiré des rivaux puissans et accrédités; celle du jansénisme lui suscita des adveisaires passionnés et implacables.

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