LIVRE CINQUIÈME
» que part à celte affaire ; qu'on doit se renfermer n uniquement dans les actes ecclésiastiques oui » sont les seules preuves de droit . et les seules » formes par lesquelles TEglise déclare autlienti- » quement ses intentions. Or tous ces actes au- » thenfiques prouvent évidenunent que Clément IX » et ses successeurs ont exigé une souscription » pure et simple du formulaire , sans aucune res- )) triction ni ùisthicliui , et que lesévèt|uos réfrac- » taircs s'étoient conformés , dans tous leurs actes » publics , à rintention bien connue de TEglise. »
11 relève ensuite rindécence , le peu de bonne foi et les inconséquences de ce sihnce respectueux dans lequel les disciples de Jansénius s'étoient retranchés, il fait voir, par les écrits des Jansénistes les plus ardens et les plus vénérés dans leui' parti, comment ce silence respectueux autorise le parjure, riiypocrisie , les restrictions mentales et rattachement aux erreurs les plus monstrueuses dans tous ceu\ qui voudroient en faiie usage pour se jouer de TEglise et de ses décisions les plus authentiques.
Nous reviendrons bientôt sur la paitie de cette Instruction pastorale où Fénelon établit son opinion de Tinfaillibilité de l'Eglise sur les faits ilogmaliques Elle donna lieu à un grand nombre de discussions dont nous aurons à rendre compte.
Féuelon finit cette Instruction pastorale par ce langage de charité, de modération et d'indulgence, auquel on reconnoit toujours le style et Tame de Fénelon , lors même qu'il s'adiesse à ceux dont il combat les opinions. « A Dieu ne plaise que nous )' nous élevions ici ' avez un zèle amer contre les » défenseurs de Jansénius ! Dieu sait jusiju'à quel » point nous craignons toute préoccupation et
» toute partialité La charité ne pense point
» le mal , et croit facilement le bien ; loin d'é- » dater contre quelque particulier qui auroit , » avec de la bonne foi et de la docilité pour VE- » glise, quelque prévention pour la doctrine de » Jansénius, nous ne songerions qu'à soulager son » cœui-, et qu'à l'attendre pour le détromper peu » à peu : nous nous oublierions nous-mêmes , » plutôt que d'oublier jamais cette aimable leçon » de l'apôtre : Ilrrevez avec ménagement celui qui •>■> est foihle dans la foi , sans entrer dans des dis- » putes de pensées '. Nous moui'rions contens si » nous avions le bonheur de voir les défenseurs » de Jansénius, doux et humbles de cœur, tour- » ner leurs talens et leurs travaux en faveur de » l'autorité qu'ils combattent. Us sont sages , il )) est vrai; mais ils n'ont point assez connu les w bornes de cette sagesse sobre et tempérée que » l'apôtre nous recommande. Ils doivent nous per- » mettre de leur dire ce que saint Augustin disoit » à saint Victor : Avec le génie iiue JJieu vous a « donné , il paraît que ruus serez véritablement » sage si vous ne croyez pas l'être. Nous leur don- » nons avec plaisir la louange que ce saint doc- » teur donnoit à ses adversaires, qu'il nomme » des esprits forts et pénétrons; fortissima et ceter- ■ù rima ingénia. Chacun tient son esprit en capti- 1) vite sous le joug de la foi , quand il s'agit , par
1 Inslniolion paslorak du 10 fcvriui ITO'i. (H'.nvres, t. m, p. 57-4. — - Inflniium iuilein in fuie assimiile , non in di?ceptalionibus cogitationuni. Rnm. \h, i.i
» exemple , de croire que le corps de Jésus-Christ » est caché dans l'eucharistie , sous l'apparence » du pain ; mais on n'accoutume point assez son » esprit ù croire que le Saint-Esprit parle dans » cette assemblée d'honnnes pécheurs et impar- » fiiits, qu'on appelle le corps des pasteurs. La » vue des hommes foibles , qui font les décisions » de l'Eglise, forme en nous une tentation plus » subtile et une révolte plus violente à notre » propre sens , que la vue des espèces du pain » dans l'eucharistie. On n'ose douter en général » (lue l'Eglise ne soit , suivant les promesses , tou- )) jours assistée par le Saint-Esprit ; mais en dé- )) tail , on cherche des distinctions subtiles pour » éluder cette autorité (lu'on auroit hoiTCur de » combattre directement. C'est notre propre sens )' qui est l'idole de notre cœur; c'est la liberté de » pensée dont notre cœur est le plus jaloux. Notre -) jugement est le fond le plus intime de nous- » mêmes ; c'est ce qui nous coûte le plus à nous » laisser ai-racher. Au reste , nous ne présumons » point de nos propres forces ; trop heureux de » nous taire le reste de nos jours, si nous n'étions 1) pas dans la nécessité de veiller et d'instruire un » giand troupeau dans le pays même où ces cou- )» testations ont le plus éclaté. »
Lorsque Fénelon crut devoir donner des instructions aussi détaillées sur les questions qui partageoient alors les esprits , il y fut excité ^ par le motif le plus pur el le plus louable dans un évèque, celui de convaincre l'esprit et de gagner le cœur. Cette forme pastorale lui paroissoil plus appropriée au véritable caractère de son ministère que tous les actes d'autorité ; c'est ce (lu'il dit luimême , avec sa candeur ordinaire, dans une lettre particulière à l'abbé de Langeron.
« Cinq cents mandemens ' , qui demanderont )> la croyance intérieure , sans rien développer , 1) sans rien prouver , sans rien réfuter , ne feront 1) que montrer un torrent d'é\êqnes courtisans. H L'autorité des brefs , des arrêts, des lettres de » cachet ne suppléeront jamais à une bonne ins- » truction; la négliger, ce n'est ]»as établir Fau- » torité, c'est l'avilir et la lendre odieuse; c'est » donner du lustre à ceux (lu'on a Fair de per- » sécuter. »
Il paroit que ce furent toutes ces tentatives, au moins indiscrètes du parti janséniste , pour remuer des questions heureusement oubliées, qui irritèrent le plus Louis XIY, et réveillèrent dans son esprit toutes ses anciennes piévenlions. On lui avoit persuadé dès sa jeunesse que le cardinal de Retz " avoit trouve à Poi-t-Royal des partisans et des écrivains pour entretenii- le trouble dans le diocèse de Paris , pendant sa prison 't son exil ; et il faut convenir que les mémoires de Joly , conlident du canlinal de Retz , nous révèlent plusieurs faits qui permettent de croire que ces souj)çons n'étoient pas dénués de fondement. Louis XIV avoit encore observé que, dans l'alîaire de la régale, c'étoienf des évêques et de-: ecclésiastiques
' (itrrefp. de Fàieloii , 1. vu , p. 57i. — '■' Jean-t'rançois- Paul de Gondy, cardinal de Relz , ne à Montniirel en Bric, on 1614, nomnii^ coadjuteur de Paris en 1643, cardinal en 1651, se doniit de l'archevûché de Paris en 1661, et raonrut le 2-2 août 1679, ft|î(> de 66 ans.
HISTOIRE DE FÉNELON
du même parti qui s'étoient montrés les plus opposés à Textension d'une préiogative qu'il legardoit comme inhérente à sa couronne ; enfin , il croyoit apercevoir dans le jansénisme et dans le caractère et la conduite de ses principaux chefs , une tendance secrète au presb^térianisme , et il étoit convaincu qu'ils se seroient montrés aussi séditieux et aussi républicains que les Calvinistes, s'ils a\ oient eu autant d'énergie , et s'ils n'eussent
{)as été arrêtés par les remparts formidables dont e cardinal de Richelieu avoit investi l'autorité royale.
Indépendamment de ces considérations politiaues, Louis XIV, coiiune nous l'avons déjà dit, etoit sincèrement attaché à la religion catholique, à ses maximes, à la foime de sa hiérarchie; il ne voyoit dans ce parti que des hommes inconséquens, en contiadiction avec leurs propres principes ; se disant catholiques , et se montrant rebelles à toutes les décisions de l'Eglise ; affectant une grande austérité dans leurs principes religieux, et restant infidèles au piemier de fous les devoirs que la religion commande , celui de la soumission à l'autorité des supérieurs légitimes. Ce défaut de bonne foi dans leur conduite habituelle ne lui avoit pas donné une meilleure opinion de leur bonne foi dans leurs controverses dogmatiques. Malgic tous ces préjugés, plus ou moins fondés , il les avoit laissés jouir d'une profonde tranquillité pendant trente - quatre ans; mais Taflaiie du Cas de Conscience lui montra un projet formé de faii'c renaître tous les anciens troubles. Le choix du moment où l'on hasardoit de réaliser un pareil projet celui où il se tiouvoit engagé dans une guerre iniportante avec toute l'Lurope) lui parut indiquer un esprit de malveillance et de sédition qui méritoit d'être réprimé. Les représentations de ses magistrats lui avoient fait reconnoître que le bref du 12 février 1703 n'étoil pas susceptible , par les clauses extérieures qu'il renfeiinoit, d'être revêtu du sceau de l'autorité j-oyalc ; et il demanda au Pape une bulle qui exprimât des décisions aussi pi'écises et aussi énergiques contre les subtilités des Jansénistes, sans offrir aucune de ces expressions que nos lois et nos usages rendent incompatibles avec les maximes de nos tiibunaux et avec les libertés de l'Eglise gallicane. « L'objet de celte bulle , » rapporte le chancelier d'Aguesseau ' , étoit de » forcer les Jansénistes dans leurs derniers retran- » chemens, et de leur enlever une i-essource ou » une défaite à la faveur de laquelle ils éliidoient » li'S lois de l'Eçjl se, et justifiaient au moins en » secret un auteur qu'elle avoit si expressément » condamné. »
De la bulle Vineum Domini Sabaolh.
Le Pape se rendit aux instances du Roi , et entra dans toutes ses vues ; il voulut même aller au devant de tontes les difficultés de forme que le style de la coui- de Rome rencontre souvent dans'la vigilante susceptibilité de nos tiibunaux ,
« OCuvri'S du cliaucclicr d'AgUL-sscau , I. xui, \>. 2J4.
toujours disposés à se méfier des expressions de la chancellerie romaine. Avant de rédiger sa bulle, il en adressa le projet au Roi, et le Roi le fit communiquer , par le marquis de ïorcy , au premiei- président de Harlay et au procureur-général d'Aguesseau '. L'un et l'autre l'approuvèrent avec de grands éloges , en demandant seulement que le Pape y fit mention des instances que le Roi lui avoit laites pour l'obtenir. Le ï*ape y consentit avec d'autant plus d'empressement , que cette clause lui paroissoit devoir manifester avec encore plus de solennité le concert paifait qui régnoit entre les deux autorités " ; >> concert , dit le chan- » celier d'Aguesseau , dont on n'avoit peut-être )' jamais vu d'exemple aussi remarquable. ■> Cette bulle , datée du 13 juillet llOo, est connue sous le nom de Vineam Domini Sabaoth.
Clément XI y confirmoit et renouveloit toutes les bulles portées par ses prédécesseurs contre les cinq propositions et le livre de Jansénius , et notamment celle d'Innocent X , du 31 mai 1633 , et celles d'Alexandre VII , du 10 octobre 1636 , et du 13 février 1663.
11 s'élève avec force contre les interprétations fallacieuses que les disciples de Jansénius avoient voulu donner au bref de Clément IX, du 19 janvier 1669, adressé aux quatre évêques réfractaires, « comme si ce pontife pouvoit être supposé avoir T) admis des exceptions et des restrictions dans le » bi'ef même où il déclaroit formellement qu'il » n'en auroit jamais admis aucune. ^
Passant ensuite à la question que le Cas de conscience avoit tout-à-coup élevée , il expose que (e silence respectueux par lequel les disciples de Jansénius prétendoient se dispenser de condamner intérieurement comme hérétique le sens du livre de Jansénius , ;< n'étoit qu'un voile trompeur dont » on osoit se ser\ir pour cacher l'erreur au lieu j) d'y renoncer ; pour rouvrir toutes les plaies au » lieu de les guérir , pour se jouer de l'Eglise au n litHi de lui obéir. »
Le Pape prononçoit enfin, en vertu de l'autorité apostolique , u qu'on ne satisfait point par ce » silrnce respectueux à l'obéissance qui est due » aux constitutions apostoliques portées contre le » livre de Jansénius; mais que tous les fidèles de » Jésus-Ctn-ist doi\ent condamner connue héi'é- » tiques, et rejeter, non-sculemonl de bouche, n mais aussi de cour , le sens du livre de Jansé- » nius, condamné dans les cinq propositions, et » et qu'on ne peut licitement souscrire au formu- » laire d'Alexandre Vil dans un autre esprit ou " dans un autre sentiment. »
Avant de faire présenter cette bulle au parlement , Louis XIV, aussi attentif aux maximes de l'Eglise gallicane qu'au maintien des lois de l'Etat , voulut que le consentement :les évêques précédât la sanction de l'autorité royale. U l'adressa à l'assemblée du clergé , qui se tenoit alors à Paris, et qui étoit présidée par le cardinal de Noailles.
<< L'assemblée, par une déclaration unanime, » établit en maxime ' :
)) I" Que les évêques ont droit, par institution « divine , de juger des matières de doctrine.
' OEuvrcs i!u cliaiuelier (l'ABUCSSOiiii , t. xiii, p. 224. — * Ibkl. — 3 piocOs-virbal de l'asscuiblOe du cIcikû de 1705.