‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 306 sur 422 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

l'Eglise ne peut exiger un serment ou un formiilaire de foi , tju'cn vertu do Viiifoillibilité renfern\ée dans 1rs inovirstei'. En l'flet , toute autorité (|ui ne pourioit réclamer en sa fa»eur qu'une déférence, un préjugé, une piésomptiou liumaine , une probabilité, et même une cioyance pieuse, ne pourroit ofi'rir à la foi ce fondement inébranlable qvi nous assure nirmo contre les infidélitéx des homrites.

Fénelon se ser^oit encore de ce raisonnement de Bossuel contre les Proteslans , pour montier que ce grand prélat reconnoissoit Yinfadlibilitê de l'Eglise sur les fads doiimidiijues , lorsqu'ils sont liés nécessairement à la doctrine. Bossuet se jouoit en efleldes contiadictions des Prote^tans, qui, après avoii- rejeté Vmfadl.bUitè de l'Eglise romaine , se l'ait ribuoient à eux-mêmes dans leurs formulaires do foi et dans leuis synodes nationaux , comme on lavoit vu à Dordrecht et dans un grand nombre d'autres synodes contre la doctrine d'/lrmiuius.

C'est ainsi que l'autorité de lîossuet, qu'on avoit prétendu opposer à Fénelon, se tournoit en sa faveur de la manière la plus décisive, dans ime circonstance où Bossuet démontroit évidemment que VivfaiUihiUlé de l'Eglise , dans les questions de doctrine et dans les fads liés aux dogmes , éloit attachée aux promesses et à l'assistance spéciale du Saint-Esprit renfermée dans les promesses.

On doit voir, par cet exemple, que la diflérence qui paroissoit exister entre Fénelon et quelques autres évoques sur cette question, ne consistoit que dans la manière de s'expiimer , et non dans la manière de penser et de juger.

Au reste, Fénelon lui-même n'altachoit aucune prévention particulière à sa manière de s'exprimer. 11 fiiit voir , avec autant de précision que de franchise, que dans cette discussion on ne sernbloit contester que faute de s'entendre ; et que , dans la réalité, toute cette dispute sur la foi divine et sur la foi humaine , pouvoit bien n'être qu'une dispute de mois.

« On peut , dit Fénelon ' , disputer dans les T) écoles sur ces deux points : le premier ne re- " garde qu'une question de mots sur le terme de n foi divine , qui peut êïre pris dans un sens plus » ou moins étroit , plus ou moins rigoureux : les » uns entendant par ce terme la seule foi divine » qui est une vertu théologale ; les autres y com- » prenant toute croyance qui est appuyée ou im- " médiatement , ou du moins méduttement sur le » fondement de l'autorité divine. Le second point u se réduit à savoir comment chacun touine son I? acte de foi. Les uns voudront dire simplement : y> Je crois l'hérélicité d'un tel texte sur la seule » parole de l' Eglise . que je sais d'ailleurs être m- » faillible , et on appellera cela une foi ecclésias- » tique. Les autres diront : Je crois l'infaillibilité » de l'Eglise . en tant que réoèlée sur un tel texte, n et on appelleia cette foi divine si on le juge à » propos. Pour nous , ajoute Fénelon , nous avons n pris soin d'éviter ces questions purement spécu- T) latives qui sont libres dans les écoles , et nous » nous sommes bornés à proposer comme révélée » l'infaillibdité de l'Eglise s\XY les livres ou les

* Inslruclioi) pasiora'c du 2 -mars 1705.

f textes, parce qu'elle se trouve en effet renfermée « dans les promesses. »

11 paroit qu'à Rome ou n'attacha pas une grande importance à cette discussion purement grammaticale. Lorsque Clément XI donna , le 15 juillet 170r),la bulle \'ineam Domini Sabaoth , il évita de rien prononcer sur la foi divine et sur la foi Iniwajne^ quoicpril eût connoissance des écrits publiés à ce sujet. 11 se borna , comme nous l'avons déjà dit, à déclarer « qu'on ne satisfaisait nulle' » ment parte silence respectueux à l'obéissance due « aux jugemens du .laint Siège ; mais que tous les » fidèles doivent condamner comme hérétique, et » rejeter non-seulement de bowhe , mais aussi de » cœur^ le sens du livre de Jansénins , condamné ■» dans les cinq propositions. «

Cette décision devoit suffn e en etfel pour tons ceux qui jusqu'alois avoient pu, contre toute vraisemblance, présumer de bonne foi qu'on satisfait par un silence respecltieux aux décisions de l'Eglise. Dès qu'on croit du fond de son ca'ur à l'infaillibilité de l'autorité qui règle notre croyance , il ett assez indinérent d'analyser de quelle nature est cette croyance , pourvu qu'elle soit entière et sincèi-e. Il est vraisemblable qu'une décision plus formelle sur la foi divine ou sur la foi humaine n'auroit ramené aucun de ceux qui étoient déterminés à épuiser tous les genres de subtilités, plutôt que de se soumettre avec candeur et simplicité à l'aulorité de l'Eglise.

Discussion de Fénelon avec l'cvèque de Scinl-Pons.

Les écrits de Fénelon sur ce point de controverse rengagèrent malgré lui dans une espèce de discussion personnelle avec un de ses collègues dont il respectoit sincèrement la piété, la sainteté des moeurs et les vertus vraiment épiscopales. Tous les évêques de France avoient accepté purement et simplement la bulle Vineam Domini Sabaoth; le seul évêque de Saint-Pons ' se permit de hasarder un mandement , qui étoit bien plus une censure de la bulle , qu'un acte d'adhésion aux décisions qu'elle prononçoit. Nous avons parmi nos manuscrits un mémoire de la main de Fénelon, sous le titre de Lettre à un évêque, ou Remarques sur le Mandement de M. l'évêque de Saint-Pons. Ce mémoii-e offre une nouvelle preuve de l'extrême modération que Fénelon se croyoit toujours obligé d'obser\er envers ceux dont il combattoit les opinions. 11 est impossible de relever avec plus de force toutes les contradictions et toutes les inexactitudes que l'évêque de Saint-Pons avoit accuiaulées dans son mandement, et de mettre plus

' Picni'-Jian-François de Percin da Munlgaillard, (:'vC(iue àc. Saiiit-Ptins, né l'ii Jti33 II èloil de la ni6ine fainilli> (];ie ce religieiK feuillant qui se ren.lil si ridieulement ci^Iéhio pur son fan;ilisMic pour la liRue, et qu'on «ppeloit le pelit Fciiillnnf. Le père de l'évêque de Saint-Pons avoit eu la lète traiuliée pour avoir rendu, fjule de munitious, la place do Brème dans le Milanais, dont il eioit ({ouverneur ; mais sa mémoire ayant été réhabilitée, le fils entra dans l'état ecclésiastique, et deviul évCque Je Saint-Pons. Il mourut en 1713, âgé de bO ans.

HTSTOIRE DE FÉNELON.

de mesures et d'égards dans Toxpression de ses sentimens; ce qui est d'autant plus remarquable, que ce mémoire n'étant point destiné dans l'origine à devenir public, il semble que Fénelon pouvoit y montre!' avec plus de libeité et même de sévérité le juste chagrin que devoit causer à toute TEglise de France cette opposition d'un seul évoque au vœu unanime de tout le corps épiscopal.

Quoique le chancelier d'Agucsseau ne pensât pas" tout-à-fait comme. Fénelon sur plusieurs points qui partageoient alors les esprits , il paroil qu'il n'avùit pas une meilleure opinion du mandement de l'évèque de Saint-Pons que le reste du public. « On vit paroitre en 1706, dit le chancelier » d'Aguesseau ', un mandement prolixe de ce pré- » lat, qui trompa également l'opinion que tous les )) partis en avoient conçue. Son intention avoit » été de les contenter tous, et l'effet en fut tel que » l'est ordinairement celui de ces sortes de pro- » jets; ce mandement ne contenta personne. Les » Jansénistes rigoureux Irouvoieni mauvais qu'on )) l'eût fmi par t'acceptation de la dernière bulle, » l'accusant de détruire ce qu'il avoit lui-même )) édifié, de rejeter Ip silpnce respect urux dont il » avoit été le zélé défenseur, et de préférer la dé- » cision obscure de Clément XI sur le silence , a. » la paix glorieuse de Clément IX , dont le même » silence avoit été le fondement.

» Les Jésuites au contraire, et tout ce qui avoit » du ci'édit à la cour , contens de la conclusion » de l'évèque de Saint-Pons , puisqu'elle teiidoit » à Tacceptation de la bulle, ne pouvoient digérei' w les principes sur lesquels il l'appuyoit; ils Top- » posoient lui-même à lui-même; ils pix-tendoient » que les principes dévoient produire une autre » conséquence , ou que la conséquence démentoit » les principes; et que, condamnant en apparence » le silence respectueux , il le justilloit en efTet ; » qu'il ne faisoit que changer le sens de ce terme, » substituer une signification forcée à la place de » la signification natui'elle , et sous prétexte de » concilier Clément IX avec Clément XI , donner » tout l'avantage h Clément IX , et réduire le sens » de la bulle de Clément XI à un galimathias inex- » plicable. »

Tous ces jugemens contradictoires étoient fondés en partie sur le système bizarre que l'évèque de Saint-Pons avoit cru devoir adopter en partie sur le genre de son esprit.

« Ce prélat ' éloit un des plus saints pi-élats n que l'Lglise de France ait eus dans les derniers » temps; la pureté de ses mœurs, la simplicité de » sa vie , l'ardeur de son zélé , et son application » infatigable aux besoins du troupeau (juilui étoit » confié, le rendoient digne d'être né dans les pre- » miers siècles de l'Eglise. Mais la piété qui ré- » forme les mœurs ne corrige pas toujours les » défauts du tempérament ; elle agit phis sur !.• » cœur que sur la tète , et elle laisse souvent à M cliacun le caractère d esprit qu'il a iw u de la » nature

» L'évèque de Saint-Pons, ajoute le chnnceiier » d'Ague.sseau, étoit du nondjre de ceuv qui lisent » plus (ju'ils ne digèrent , rjui pensent plus qu'ils

' OIliiMO-. (lu t'Iiaiiccliei J'A<{Uisseau » Jbi'.l.

Mil, 11. 2'J2.

» n'expriment, et qui, par le défaut d'ordre et de •• clarté , par l'embarras et l'obscurité de leurs » expressions , parois-;ent même dire ce qu'ils ne » pensent souvent pas. H passoit pour janséniste « et ne l'étoit pas , au moins dans le sens exact » de ce terme, non-!?eulement il croyoii les cinq » propositions bien condanmées cinns le droit , » mais da))s le fait il ne faisoit aucune difficulté » de les attribuer à Jansénius; et il est peut-être » celui de tous les évèques de France qui a rendu » le témoignage le plus précis de l'exactitude avec » laquelle le clergé avait e.raminé la question de » fait que le jansénisme avoit fait naître. »

Ce ([ui contribua à exciter ce prélat presque octogénaire à pi'endi-e la plume, et à s'engager dans des combats théologiques à un <àge où Ton n'a ordinairement besoin (pie du repos et du silence , ce lut l'idée singulière que son honneur personnel étoit intéressé à cette question particulière; il étoit alors le seul qui eût survécu aux dix-neuf évèques qui avoient écrit à Clément IX en 1607, en fiiveur des quatre évèques fjue l'on se proposoit de déposer. 11 vouloit se prévaloir du silence que Rome avoit gardé tant qu'on avoit gardé le silence en France ; il refusoil de voir que dès le moment où les Jansénistes avoient eu l'imprudence de lompre ce silence par un acte aussi indiscret et aussi irrégulier que celui du Cas de Conscience , il étoit impossible que Rome et le corps épiscopal ne fissent pas \aloir avec avantage les témoignages formels et authentiques que les quatre évèques avoient donnés au pape Clément IX de leur soumission pure et simple aux décrets du saint Siège. L'évêcpie de Saint-Pons auroit dû .sentir que la force d'iui acte aussi solennel ne pou voit être balancée par des procèsverbaux clandestins cachés dans un (jreffe ^ et qu'on avoit eu la précaution de soustraire à la connoissancc de Rome. Il aui-oit pu encore observer qu'en France même on avoit toujours continué à exiger rigoureusement la signature pure et simple du formulaire de tous ceux qui étoient pourvus de bénéfices ou qui aspii-oietU à des degrés dans les universités, .\insi, les défauts que l'on reprochoit au mandement de l'évèque de Saint- Pons , tenoient essentiellement au vice de la cause qu'il prétendoit défendre , et dans laquelle il étoit aussi impossible de concilier son système avec les maximes admises en droit , fiu'avcc les principes delà sincérité chrétienne.

Mais le mécontentement que son mandement avoit excité fut encore aumgenté par trois lettres qu'il publia en 1707 contre Fénelon, dans lesquelles il s'attachoit à l'éfutcr la doctrine de l'archevêque de Cambrai sur l'infaillihilUé di; l'Eglise dans le jugement des faits il(njinali<iues y.

Fénelon , attaqué personnellement, se vit à regret dans la nécessité de ii'pondre à l'évèque de Saint-Pons. 11 lui encoùtoil infiniment de se mettre en opposition avec un pn-lat dont il houoroit les vertus épiscopales , dont le grand âge sollicitoit ces égaids qu'on se plait toujoms à rendre à la

• Li^ ranliiial lie IJaum-l , indiiil en l'iiciir par Ir. cliaiicclicr d'Aniicsscnu, supposi' 1.- iniiinloiiioiil 'le l'i^viViiio do Saiiil- Pons anl«^rioui' a ses Lettre» lonliv l'archc'Vfqiio «le Cnmbrai ; mail <c5 l.ellres pri5ci'ilèrciil ce Maiuleincuf de plusic-urs mois. Voyez l'Ilist. tilt, de Fénelon. yulf ttes E(liteur$.)

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