LIVRE CINQUIÈME
sans du janséiiismo; mais en combattaiil leurs erreurs avoc tout le courage de la vérité, il plaignoil leurs malheurs; il ëvitoit tous les leproches odieuv , toutes les réflexions trop amcres. Son zèle même étoit devenu gainant de leur sécurité personnelle . et Fénelon fut véritablement pour eux un ange tutélaire. Le gouvernement , tran- Huille sur un diocèse confié à un nrélat qui veilioit avec tant de soin à la pureté de la doctrine , se regardoit connue dispensé d'exercer une surveillance trop inquiète sur ceux qui étoient venus y chercher un asile et le repos.
11 falloil que cette opinion fût bien généralement établie, puisque M. de Saint-Simon en fait iiii-mènie l'observation dans ses mémoires, ofi l'on trouv(! si souvent des satires et si rarement des éloges '. « Fénelon, dit M. de Saint-Simon, » fut toujours uniforme dans la douceur de sa » conduite : les Pays-Bas fourmilloient de Jansé- » nistes ou de gens réputés tels. Son diocèse en » particulier, et Cambrai même, en étoient pleins; » l'un et l'autre leur fin-ent des lieux de constant » asile et de paix. Heureux et contens d'y trou- » ver du repos , ils ne s'é-murent de rien à l'égard î) de leur archevè<iue, ([ui, contraire à leur doc- » trine , leur laissoit toute sorte de tranquillité; » ils Si' reposèi'ent sui' d'autres de leiii' défense >' dogmatii[ue , et ne donnèrent point d'atteinte » à l'amour général que tous poiloient à Fé- » nelon. ••
A ce (émoignage , nous pourrions ajouter des preuves bien plus décisives : nous nous bornerons a ilire ([ue nous avons entre nos mains toutes les lettres manuscrites de Fénelon, pendant les années les plus orageuses de son épiscopat ; elles sont adressées pour la plupart à des personnes trèsaccréditées à la cour, et très à portée d'obtenir du gouvernement des actes de rigueur. Toutes ses lettres expriment sa profonde douleur snrleslristes suites de ces controverses religieuses; mais il n'en est pas une seule où il dénonce à l'autorité aucun de ceux qui mettoient le plus d'acharnement à propager leurs turbulentes opinions ; il n'en est pas une seule où il provoque des mesures de sévérité ; tous les moyens qu'il propose se réduisent à des moyens d'instruction pour ceux qui se trompent, et à des moyens d'encouragement pour ceux qui sont restés fidèles à la saine doctrine.
Les actes de violence et de persécution étoient si opposés au caractère et aux principes de Fénelon , qu'il ne craignoit pas de condamner hautement la rigueur que quelques agens de l'autorité continuoient à exeicer envers les Pi-otestans paisibles et soumis. 11 improuvoit également le zèle peu réfléchi qu'on employoit à airacher à ces nommes, plutôt intimidés et effrayés que sincèlement convertis, des actes de religion qui n'auroient dû être icgardés i\no comme des actes d'hypocrisie. « Le bruit piil)lic de ce pays, écrivoit-il » à M. de Beauvilliers , est que le conseil sur les )) aflaires des Huguenots, où vous entrez, ne prend » que des partis de rigueur ; ce n'est pas Là le » vrai esprit de l'Evangile ; l'œuvie de Dieu sur » les cœurs ne se fait point par violence ; je sup- >' pose que s'il y a de la rigueui', elle ne vient
» pas de vous, et que vous ne pouvez la mo- " dérei-, »
Ce n'étoit point à des vœux stéi-iles , ou à de simple-! conseils , (\uo. se réduisoient les principes d'iudidgence et de modération de Fénelon. Tous les actes de son gouvernement ecclésiastique portoient l'empreinte de cette religion éclairée (jui aspire snrtout à régner dans les cœuis soumis et sincères. 11 fut informé que dans les parties du Hainaut comprises dans son diocèse, il existoit un grand nombre de paysuns descendus d'anciens Proleslans, (pii avoieut feint de se convertii', qui IVéqueiiloicnt même U's églises pour mieux dissimulei' leurs seutimens, et profitoient ensuite de la i)ro\imité des frontières pour aller remplir Ipus les actes de leur ancienne religion avec les Protestans des pays voisins. Fénelon voyoit avec douleur cette profanation de tout ce qu'il peut y avoir de plus sacré parmi les hommes. 11 résolut d'y ap|>orter le seul remède (pii iVil en son pouvoii-. il fit venir le ministii; Biunier, quiavoit la conliance de ces malheuieux, et lui dit : « Allez » les tionver; prenez leurs noms et ceux de leur » famille; i-em Luttez-les moi, je vous donne ma » parole qu'avant six mois je leur ferai avoii- des « passe-ports; c'est tout ce que je puis faire pour » leur soulagement. »
Telsavoient été dans tous les temps les principes de Fénelon ; il les avoit professés hautement avant même d'être évêque , et à l'époque où le gouvernenieut avoit adopté les mesures les plus sévères contre les Protestans. Le maréchal de Noailies, commandant en Languedoc, et chargé de l'exécution des ordres du Roi dans celte grande province , consulta l'abbé de Fénelon sur la conduite qu'il devoit tenir envers les soldats étrangei's, d'une religion différente, et employés au service du Roi. Les mémoires du temps nous apprennent que les commandans militaires s'efforçoient quek[uefois de signaler leur zèle poiu' le Uoi, en excédant les instructions et les ordres qu'ils avoient reçus.
Fénelon répondit au man'chal de Noailies ' : « 11 n'est point à propos, ce me semble, de tour- » menter et d'importuner les soldats étrangers et » hérétiques pour les faire conveitir; onn'yj-éus- » siroit pas : tout au plus , on les jçteroit dans » l'hypocrisie , et ils déserteroient en foule ; il » suffit de ne souflrir pas d'exej-cice public, sui- » vaut l'intention du Roi. Quand quelque officier » on autre peut leur insinuer quelque mot , ou » les mettre en chemin de vouloir s'instruire" de » bon gré, cela est excellent ; mais point de gène » ni d'empressement indiscret. S'ils sont malades, » on peut les faire visiter d'abord \y.iv quelque' » officier catholique, qui les console, (jui les fasse » soulager, et qui insimie qui'bpie bomie parole. » Si cela ne sert de rien, et si la maladie con- » tinue, on peut aller un peu plus loin, mais dou- » cernent et sans contrainte , pour leur montrer » que l'ancienne Eglise est la meilleure, et que » c'est celle qui vient des apùti-es : si le malade » n'est pas capable d'entendre ces raisons, je crois » qu'ondoit se contenter de lui faire faire des actes
1 l.i'llrc il," raM),^ ,k- Fi-'iielon au iiiaivi liai de Noailies, 18 juin 1C-J0. Carn-sp. de Fénelon , I. vu, i). ",00.
HISTOIHIC DE FÉNELON.
» de contrition , de foi et d'amour, ajoutant sou- » vent : Mon Dieu, je me soumets à tout ce que » la vraie Eglise enseigne ; je la reconnois pour
» ma mère, en quelque lieu qu'elle soit Il
» faut , pour la sépulture , suivre la règle de )) révèquè diocésain, et évitei' Téclat autant qu'on » le peut , sans avilir la religion. »
Imputalioiis calomnieuses.
Croiroit-on qu'une conduite si conforme au véritable esprit de la religion catholi([ue ait servi de titre à quelques écrivains, pour travestir t outil coup Fénelon en un philosophe du dix-huitième siècle , indifférent sur toutes les religions'.''
Comment , lorqu'on a lu les ouvrages de Fénelon , loi-squ'on a pu observer cet homme si religieux dans tous les détails de sa vie publique et privée , si zélé pour tous les dogmes et toutes les pratiques de la religion , qu'il défendoit par ses écrits , et qu'il honoroit par ses exemples ; lorsqu'on le voit, dans ses lettres les plus secrètes à ses amis et à ses parens les plus chers , ramener sans cesse toutes leurs pensées et tous leurs sentimens vers la religion, les pénétrer de sa sainteté , la l'eprésenter comme la seule règle de leurs devoirs, leur seule consolation dans le malheur, le seul objet digne d'enflammer leur cœur ; lorsqu'on entend les accens touchaus de cette ame pure et vertueuse qui n'aspire ([u'au moment où elle sera dégagée des liens périssables qui l'attachent à la terre, pour s'élancer vers ce Dieu dont il s'étoit fait une image si sublime, et qu'on lui avoil même reproché d'aimer lV un amour Imii désintéressé; counuenl a-t-on |>ii imaginei- de recounoitre à de pareils liaits un philosoi)lu' indifférent à toutes les reliffionsl Le ridicule d'une paieille supposition ne peut être surpassé (pie pai- celui d'avoir voulu faire d'un rôle aussi méprisable un titic de glctirc pour Fénelon. Fénelon a t'Ié cou- <lamué par l'Eglise , li il a eu la gloire de l'édijicr par sa l'eligieuse soumission ; Fénelon a perdu la faveur des rois, et il a honoré sa disgrâce pai' le coiH-age de la vertu; mais r(jutrage le plus cruel étoil l'cservé à sa mémoire par des éloges honteux , que ses mânes indignés rejettent avec mêlais.
Il a fallu même dénaluier ses parol(!s pour y trouver le sujet de ces perfides éloges. On imprima dans le Mercure du 9 décembr-e 1780, « que Fé- » nelon avoit écrit an duc de hoiirçjogne ■ Souffrez
)) toutes les relitjiims . puisque IHcu les souffre »
La plus légère atli'nliun aurt^it dû suffire pour avertir le j-édacleur de l'altsurdit»- d'un pareil axiome dans la bouche de Fénelon, parlant au duc de Bourgogne. <!onnneiit en elVel pouvoit-on supposer que le précepteur des pelils-fils de Louis XIV eût cru nécessaire, utile ou convenable de donner un pareil conseil à son élève , dans le moment même où l-ouis XIV venoit d'interdire en France Texeicice de toute autre ieligion que la religion catholi<pie ?
Le respectable abbé de Fénelon ', parent de
• (.'esl if iiK'-iiic al)bO lit; Féiicluii iju'uii u tu depuis pOrir sur
l'archevêque de Canùjrai , se crut obligé d'inviter le rédacteur du Mercure à rectifier une méprise dont il étoil si facile d'abuseï'. et qui pouvoit passer pour une inculpation , par la manière dont elle étoit présentée. Nous croyons devoir rapporter ici sa lettre ', qui ne peut pas être regardée comme étrangère à l'histoire de Fénelon.
« Vous avez imputé, monsieur, dans votre feuille » du 9 décembie derniei- , page 75 , une proposi- » tion à M. de Fénelon, archevêque de Cambrai , » que l'on m'a prié de vérifier sur ses manuscrits. » Vous prétendez qu'il a écrit au duc de Bour- » gogne : Souffrez toutes les religions^ puisque Dieu » les souffre. .\on , monsieur, jamais Fénelon n'a » donné un conseil de cette nature au duc de )) Bourgogne, et vous n'avez vu aucune part cette » prétendue lettre , ni écrite , ni itnpriraée : voici » ce qin a occasionné votre méprise.
» M. de Ramsay a rapporté dans la vie de Féne- » Ion , page 181, "édition de la Haye 1723, que ce » prélat avoit verbalement donné le conseil sui- » vaut au chevalier de Saint-Georges .- Accordez à » totis la tolérance civile . non en approuvant tout » connue indifférent, mais en souffrant avec pa~ » tience tout ce que Dieu souffre, en tâchant de « ramener les hommes par une douce persuasion, n Cette proposition se tiouve, non dans le manus- )' crit des Directions pour la conscience du ftoi , » qui est à la bibliothèque royale , mais dans un » supplément ajouté à la fin de cet ouvrage, page » U7, édition de la Haye 1748, tiré sans doute de 1) la Vie de Fénelon par Ramsay. L'éditeur qui rap- » porte cet avis n'en cite aucun garant.
» .le conviens, monsieui', que la lidélilé de )) M. de Ramsay est connue, et que l'avis qu'il » attribue à M. de Fénelon n'est pas indigne de la » sagesse et de la piété de cet auteur. Cai" le pria » cipe que l'on ne doit forcer personne à changer » de religion est général , et la tolérance civile » que l'on a i;onseillé au prétendant d'accorder » à tous ses sujets est une application particulière V et défiendante des circonstances où il se trouvoit « Tout se réduit à lui conseiller de ne pas forcer » les Anglais à revenir à la ieligion catholique, et w de n'employer pom- les gagner que la persuay sion ; et , en attendant , de tolérer le mal qu'il
un cclMniuil, a l'ài;." de 8U ans. Il avuit cousacrt' l« dernière» aunirs (11- sa vie a infxurcr une (^duralion religieuse ol morale a it-llc nombreuse classe d'cnfuns que chaque année voyoil descemlie (les montagnes île la Savoie, pour venir exercer son iii'lushii^ dans lu oapit.ile. Dans ces jonrs de crime el de ^au^>, ou il sufli^oit d'Olre vertueux pour iMre proscrit, l'abbi) de Fénelon dut subir la loi générale. On vil alors parmi des ^•trang.'is de la classe la plus obscure , ce qu'on ne voyoil plus d'un bout lie la France a l'aune, le courage de lu reciinnoissance se nioiilrer t^loquent pour plaider la cause de lu veitn : on \il tous ces Savoyards se porter en foule pour réclamer la liberté de ci lui qui leur iirmt snrvi de père \ et rhitriin (rtii.r x'ojjiir de sr consliluer prb^^mnier eu sa place. Ce géiii'-ri'uv devoudiienl ne put fléchi c les hommes farouches el sanguinaires qui avoient usurpé la puissance. Ni le nom de Fénelon , ai le respect hypocrite qu'on aH'ecloil i)our ce beau nom , ne purent arracher ii l'échafaud un vieillard plus qu'octogénaire.
» Lettre de l'abbé de F.MicIrtii au ré.lacteur dn Mercure, 12 février 17 81.
le Mitniteur, n.
pluviôse an 2 (20 jan-