LIVRE SIXIÈME
V puissiez voir runiforniitc des soup(;ons sni- vous, » depuis les prélats jusqu'aux plus petites reliw gieuses. M. le cardinal n'est point janséniste, «"mais il les ménage; M. le cardinal n'est point > janséniste, mais il est obsédé par eux; M. le « cardinal n'est point janséniste dans le fond , » mais son inclination est poui' la cabale ; M. le ^' cardinal n'est point janséniste , mais ils se parent » de lui , quoique dans le cœur ils en soient très- » méconteus. Voilà, Monseigneur , ce que j'en- X tends dire tous les jours, et qui me perce lo >' cœur. Ce qui me console, c'est que je n'ai pas » encore trouvé une personne qui vous accuse de » jansénisme, ni aucune qui vous blâme de n'(Mre )' point hautement déclaré contre eux. »
Le cardinal ne nianquoit pas, comme il arrive toujours, d'attribuer les dispositions de madame de Maintenon aux préventions qu'on cherchoit à lui inspirer contre lui; et il accusoit l'évèque de Chartres d'alarmcîr madame de Maintenon par des inquiétudes exagérées : c'étoit ce même évèque de Chartres si long-temps uni avec Bossuet et le cardinal de Noailles contre Fénelon. » Le jansé- » nisme, dit le chancelier d'Aguesseau, avoit divisé » ce fameux triumvirat que le quiétisme avoit » foimé ». 11 est vrai que l'évèque de Chartres voyoit avec peine le cardinal de Noailles exposer l'Eglise de France , par une conduite équivoque et des mesures indiscrètes, à voir renaître des troubles heureusement assoupis depuis trentequatre ans. Ce prélnt avoit été surtout affligé de voir son métropolitain donner dans un mandement public les éloges les plus pompeux à l'ouvrage d'un écrivain connu et signalé par son déchaînement contre les décisions de l'Eglise. Cependant , par égard pour la personne et la dignité du cardinal, il n'avoit pas cru devoir flctrii' par une censure publique le livre du père Quesnel ; il s'étoit borné à s'expliquer de vive voix sur les erreurs qu'il lui reprochoit, et à en interdire la lecture à quelques communautés religieuses de son diocèse. Lorsque dans la suite Rome condamna (en 1708), par un décret, le livre des liéjlexions morales, l'évèque de Chartres avoit inAité le cardinal de Noailles, avec les plus tendres instances, à prévenir les troubles et les orages qui s'élevoient de toutes pails, par quel-
3ue témoignage propre à calmer les inquiétudes e ses collègues.
Sans doute le cai-dinal laissa entrevoir assez maladroitement à madame de Maintenon qu'il n'attribuoit ses avis et ses opinions qu'à l'influence de l'évèque de Chartres ; elle lui répondit avec autant d'esitrit que de goût et de mesure ' : « Je » ne me défends pas. Monseigneur, d'avoir beau- »> coup d'estime pour M. l'évèciue de Chartres; » mais j'étais capable d'ocoir des opinions par » moi-même avant de le coninntre , et il ne m'a >i point ôté celte capacité depuis que je l'ai connu. »> Plût à Dieu que lui seul trouvât que vous mé- « nagez tiop lepaiti! je pourrois le soupçonner « de vouloir aller un peu trop loin ; et quand vous » pensei'iez difléremment là-dessus , ce ne seioit » pas une raison pour rompre une ancienne » amitié. »
' La iiicDie au méuie , 19 janvier 1704.
Cependant, affligée de voir se rompre des liens qu'elle avoit pris plaisir elle-même à former, et qui avoient si long -temps uni les deux prélats (ju'elle aiojoit et qu'elle estimoit le plus, madame oe .Maintenon écrivit au cardinal de Noailles une lettre ipii auroit dû le toucher, si ce prélat, dont on vantoit avec raison la douceui- habituelle, n'eût pas eu cette espèce de ténacité et d'entêtement iju'on observe quelquefois dans les caractères doux et modérés. La douceur et l'égalité , qui ont tant de charmes dans la société , ne seroient-elles donc souvent qu'une certaine complaisance dans les expiessions et une habitude que donne l'usage du monde dans le commerce de la vie, sans avoir le pouvoir do faiie fléchir nos sentimens et nas opinions.
« Le malhein- que l'évèque de Chartres a eu » d'encourir votre disgrâce est public ' , Monsei- >) gneui'; il en est plus touché que je ne l'aurois » pu croire de sa sainteté ; mais la cause qu'on » en dit fait encore contre vous. Ne demeurez point » pour lui, même comme vous êtes, Monsei- » gneur; c'est l'homme du monde qui vous ho- » nore, lespecte et aime le plus; j'en ai des preuves » convaincantes, et vous le savez bien. Je ne puis » voir d'autre cause de votre éloignement pour «lui, que sa vivacité contre le jansénisme, et » cette cause m'aftligeroit plus pour vous que pour » lui. Crovez, Monseigneur, que c'est le zèle que » j'ai pour vous qui me fait paiier avec tant de )' liberté. Au nom de Dieu , revenez pour ce saint » évèque ; je sais ce qu'il pense poui- vous ,• je suis )i un témoin bien instruit ; je ne puis le regarder )) comme brouillé avec vous, sans vous accuser ■>•> d'injustice. Racconunodez-vous donc, je vous en » conjure, quand ce ne seroit que pour l'amour » de moi. 11 est difficile d'être plus injuste que vous » l'êtes envers lui ; il ignore souvent les choses » dont vous l'accusez. Vous savez très-bien que » c'est un saint et un saint très-doux, malgré cette » bile et atiabile dont vous faites de si tristes » portraits. »
Mais elle ne put réussir à trouver dans le cardinal de Noailles cette condescendance qu'une amie et une bieiifaitiice, telle que madame do Maintenon, de voit naturellement attendre de sa jiart. Son inflexibilité dans une aflaiie de simples procédés, et où sa religion n'étoit point intéressée, fait assez connoitre qu'il n'étoit pas tout-à-fait, exempt des préventions et de l'entêtement que ses adversaires lui ont repi'ochés.
Madame de Maintenon regretta peut-être en cette circonstance d'avoir trop légèrement sacrifié ses premieis sentimens pour Fénelon , et d'en être si mal récomi»ensée par celui en qui elle avoit transpoilé sa confiance et son affection •. Elle jeconnut plus que jamais la fragilité de toutes ces amitiés humaines qui donnent si larement le bonheur qu'elles senil)lent promettre. Cette triste conviction n'étoit que trop propre à entretenir en elle cet ennui et ce dégoût de la vie qu'elle laisse apeicevoir dans un grand nombre de ses lettres.
' L:i niC-me .lu iiièmc, 24 oclobre 1704. — * Elle écrivoit au (lue (le Noailles : « M. le cardinal «le Noailles et moi, nous » nous brouillons tous les jours de plus en plus ; il fait des » injustices a un de mes amis, qui me revolleroicut s'il les n faisoit à un do niei^ laquais. »
HISTOIRE DE FENELON.
«Vous ne doutez pas ', Monseigneur, que je » ne vous sois attachée toute ma vie ; elle ne du- » rera pas long-temps , et bientôt la moj t va me '' dérober au présent qui m'attriste et à lavenir " qui m'afTraie. J'ai passé mes jours dans les plai- » sirs et dans les larmes ; j'aurois pu être heureuse » si j'avois moms compté sur les hommes : ce n'est » point un reproche, Monseigneur; c'est unecon- » solation que je cherche auprès de vous, en vous » montrant la source de mes peines. »
Mil.
Mort du P. de la Chaise et de l'évèquc de Cliaitres.
Le cardinal de Noailles se crut sans doute su-
f>érieurà tous ses adversaires, lorsqu'il se vit déivré, dans le cours d'une seule et même année, des deux hommes dont il ledoutoit le plus l'ascendant auprès du Roi et de madame de Maintenon. Le père de la Chaise mourut au mois de janvier, et l'évèquc de Chartres au mois de septembre 1709; mais les évènemens lui montrèrent que ce qu'il regardoit comme un avantage étoit un véritable malheur pour lui. Quelque affligé qu'eût été Tévèque de Chartres , de voir le cardinal de Noailles se rendre l'instj'ument trop docile des intrigues d'un parti qu'il ne savoit ni gouverner ni réprimer, il lespectoit sa piété, il honoroit ses mœurs, et il étoit capable de manuuer aux égards que méritoient son rang et sa dignité. Le père de la Chaise étoit peut-être encore plus doux et plus modéré ; et quoiqu'il eût vu sans doute avec peine le cardinal de Noailles arri\er à l'archevêché de Paris sans son intluence et malgré son vœu secret, il s'étoit borné, sans jamais l'attaquer personnellement, à se défendre luimême contie l'ascendant *pie le nouvel aiche\êque de Paris, appuyé de madame de Maintciion, pouvoit prétendre auprès du Roi. La maladresse du cardinal l'avoit servi plus utilement à cet égard, que tous les ménagemens de sa prudence; mais il eut pour successeur, dans la place de confesseur du Roi , un homme d'un caractère bien dillérc^nl.
Caractère du !'
■IfiliiT. — Conduite iiii[iiudo,nlc u'diual de Noailles.
Tous les mémoires du temps se sont exprimés sur le père Letellier avec une telle sévérité, qu'il est bien diflicile de ne pas croire (pt'il a mérité, au moins en partie, les r('|>roches rpi'on a faits à son caractère. Cependant il faut qu'il n'eut aucune |)art aux |)i'euiiejs cdups (jtfon puita diiedement contre le cardiniil d(! . 'Noailles. L'ou\ragedu pèrct Quesnel, (pie ce prélat avoit appiouvé, et rpii fut la cause de toutes les traverses qu'il eut k essuyer, avoit été condamné à Rome dès le 1 4 juillet 170S, (^t le P. L(!telliei- n'étoit point encore en place.
Les plaintes qui avoient déjà été |i(irtées contre ce livre par |)hisieins é\êipies, et le déciet d(; Rome, auroierit dû iiniler le cardinal à donner
quelques explications sur l'approbation dont il avoit honoré cet ouvrage. Sans doute le décret de Rome ne lui imposoit a cet égard aucune obligation formelle, puisqu'il n'étoit revêtu d'aucune des formes ecclésiastiques et civiles, nécessaires pour lui imprimerlecaractèred'un jugement canonique et régulier; mais il suffisoil pour lui inspirer au moins quelques précautions de sagesse et de convenance capables de rassurer ses véritables amis et de désarmer la malveillance de ses ennemis. En donnant des éloges aux sentimens de piété qui régnoient dans une grande partie de l'ouvraji^e, le cardinal de Noailles ne s'étoit en aucune manièi'e rendu garant des erreurs ou des opinions hasardées qu'un examen plus sévère avoit pu laisser apercevoir, et que les principes bien connus de l'auteur pouvoient rendre plus suspectes et plus dangereuses. Cette seule démarche auroit suffi pour justifier ses sentiments personnels , le préserver de tous soupçons, et garantir à jamais sa tranquillité et celle de l'Eglise de France. Mais on a déjà pu observer ([ue ce prélat, avec des vertus et des qualités infiniment estimal)les, aA oit ce mélange d'entêtement et de foiblesse, apanage trop ordinaue des caractères plus recommandables par la droiture des sentimens et des intentions , que par- la rectitude et l'étendue des idées ; il consuma tout son épiscopat dans des discussions où il se voyoït sans cesse obligé de reculer pour- s'être trop inipniderament avancé, et dans lesquelles il finissoit par mécontenter également tous les partis. Ce n'est pas sans raison que le chancelier d'Aguesseau le repr'ésentc « comnre un honrrne ' accoutumé à " combattre en fuyant, et (pii a plus fait dans sa )) vie de belles retraites que de belles déferrses. »
D'un écrit de Bossuet sur les Rétlexions morales du père
Ouesnel.
Il crut se mettre à l'abri de tout reproche , en se couvr-ant du grand rronr de Bossuet ; mais une si grande autorité , tpielque imposante ({u'elle frit, ne pouvoit le défendre qu'en supposant qu'elle parlât clairement en sa fa\ein-.
11 est certain (ju'à l'époipie où parut le Pro- Idema ecclésiastique ( en Kii)!) ) , le cai'dinal de .Noailles , un peu emharrassé des couti-adictions «pi'on lui reprochoit au sujet de l'approbation donnée au livi'c des Ui'IUwioits morales , avoit appelé Bossuet à sou secours : on étoit aior's occupé à prépai'er une nouvelle édition de ce livre. Le cardinal et les partisnns du père Quesnel se h'ouvdieut donc égalcnient iiih'icssés à l'epousser les accusations «pii déjà conimencoient à s'élever coulic la docfi'ine des lU'jlexiuns morales ; d'ailleurs il s'éloil iruiifudemment engagé à autoriseï' cette nouvelle édition par lui mandement. On ne pouvoit guère juslili(>i- l'approbateru' qu'en excusant l'auleui- , et en adoucissant ses expressions aulaiil ipi'uiie lualièrc; aussi délicate pouvoit le perrucllre. Celui dans c(,'t esprit «pie Bossuet écrivit rcspi'cc de mémoire dont il est ici «juestion ; et si on le lit avec atleution , ou observera ({u'il
' La niOinc au nu
» Jk
ires (in iliancelicr d'Aciifsscau.