LIVRE SIXIÈME
s'y étoit bien plus occupé de la Juslificatiim du caidiiial que de celle du père Oiiesuel. Ou reiuaiquera aussi (ju'il u'avoit jauiais eu riiilcnlioii d« le faire paruitie sous son nom , mais sous celui des théuliHiicns chai-pés de rexamen du livie ; il n'avoit mémo consenti à se charger de celte pénible tâche «lu'à ceitaines conditions. Bossuel composa donc un Acprttssviiu'iit , (|ui ne devoit ètie placé à la tète de la nouvelle édition , qu'après qu'on auroit chan},^! on corrigé cent vingt propositions du texte (|ui lui itaraissoienl les plus lépréhcnsibles; il cherclioit ensuite à donner nue interprétation iavoiable à ni) piand nond)ie d'autres propositions (pii lui pariuenl seulement é(]ui\oques et avoir hesiiin d'explication; mais un pareil travail, (pii devoit être regardé plutôt comme une censure (pic comme une approbation , ne pouvoit convenir aux vues des partisansdu livre et de l'auteur. On lit donc paroitre l'édition de IGDl), et on se garda bien d'y insérer VAvprtissciiifnt qu'on avoit demandé aAOc tant d'enqircssement à Bossuet 1. Une infidélité aussi remarquable éclaira Bossuct sur les motifs peu sincères qui avoient inspiré la demande tpi'on lui avoit hWc ; des témoignages irrécusables ont ensuite ftvit connoitre (|ue ce prélat, pendant les quatre années qu'il survécut encore, s'étoil hautement expliqué contre la doctrine du livre tel qu'on l'avoit fait paroitre , sans le soumettre aux nombreuses ccnrections (pi'il avoit exigées «.
Bossuet avoit laissé parmi ses papiers un projet d\-ivertis.spmenl connue im travail imparfait et inutile ; ce ne fut (pie ipielipies années après sa mort,(prnn ami ardent du père ^Juesnel , alors exilé à Meaux, parvhit à s'en procurer une copie, et le fit impiimej' à Tournai , sous le litre frauduleux de Justification du Livre des lii'llcxious inorahs , par feu M. Ihjssurt , éoéque de Meaux.
Tel éloit le retranchement si facile à renverser, que le cardinal deAoailles prélendoit opposer aux attaques dont il étoit menacé; mais il eut bientôt lieu de reconnoitre qu'une si foible défense ne pouvoit ni le garantir ni le justifier.
IJi incident imprévu , au(piel il attacha beaucoup d'importance , l'entraina tont-à-coup dans une suite de ftiusses démarches qui empoisonnèrent le reste de sa vie. On doit en elTet remanpier (|ue ce fut le cardinal de Noailles lui-même qui provoqua en quelque sorte la constitution Uniffenifus par l'espèce d'irritation a\ ec laquelle il s'engagea dans une discussion particulièie, qu'il lui eût été facile d'étouflér ou de concilier dans son origine.
1 On ne jii'iit Què.'-c ddiiler que Bnssucl iroiit suflisaniinci;! jiicniuiii le cardinal <lo Noailles contre le «lancer auquel il s'cxposoil s'il «lonitoit son ap|)robalion a cette nouvelle édition ; car, malgré sa foiblesse naturelle, el malgré l'espèce d'engagement qu'il avoit pris , le cardinal se refusa à autoriser l'édition de 1699 par un mandement, ce qu'il eut bien soin de faire remarquer dai)s la suite. — ^ Madame de Mainleiion déclara dans la suite à M. le duc de Bourgogne, devenu daul>hin, « que Bossuet lui avoit «lit à elle-même plusieurs fois )) ((uc le nouveau Testament du pcre Qucsiiel éloit tellement » infecté de jansénisme, qu'il n'éloil pas Susceptible de cor- » reclion. » (Manuscrits.)
Aflaires ilcsévèques de la Hocheile et de Luçon.
Les évèques de la Rochelle ' et de iiUçon ' publièrent, en 1711 , une Instruction pastorale (pi'ils avoient rédigée en commun, et datée du 1.^ juillet 1710. Cette instruction pastorale condamnoit le livre des [{éflexians morales du père Uuesnel , comme renfermant et renouvelant les erreurs de .lansénius ; elle développoit avec beaucoup d'éteiiflue les (piestions controversées , et formoit une espèce de traité dogmatique sur la grâce.
Aussitôt que cette Instruction pastorale eut été imprimée et jinbliée à la Rochelle , l'imprimeur delà Rochelle en adressa, selon l'usage , un grand ncjmbre d'exemplaires à son correspondant de Paris. Celui-ci , moins attentif aux convenances qu'à des calculs d'intéièt , lit annoncer cet ouvrage par une multitude d'affiches placardées dans toutes les places et à tons les coins des rues ; on crut surtout remarquer une espèce d'alTectation à étendre ces affiches jus(praux portes et aux cours de l'archevêché. Le mandement des deux évèques portoit la condamnation d'un ouvrage anciennement approuvé par le cardinal de Noailles , et lien en elïet ne devoit paroitre plus choquant et plus contraire à toutes les bienséances que cette affectation insultante , eu supposant qu'elle eût été préméditée. Les deux évèques ont toujours protesté qu'ils n'avoient eu aucune part à un procédé aussi inexcusable ; peut-être eût -il été de la dignité du caidinal de se contenter d'un pareil désaveu. Le cardinal de Noailles avoit re(,'u en cette circonstance , des principaux corps de son diocèse , des témoignages d'attachement , d'estime et d'intérêt qui dévoient le consoler d'une injure qui retornboit toute entière sur ses adversaires , parce que , dans la première effervescence de cette affaire , on les avoit présumés coupables. Il ne tenoit qu'à lui de conserver tout l'avantage d'une position aussi heureuse ; la malveillance l'avoit servi bien plus utilement (pie sa propre habileté ; mais il éloit de la destinée du cardinal de Noailles de se nuire à lui-même , malgré la fortune qui s'étoit plu constamment à le favoriser. Il s'aigrissoit facilement ; on réussit à l'aigrir encore davantage. Les deux évoques avoient leurs neveux au séminaire de Saint-Sulpice ; il les soupçonna assez légèrement d'a\oir fiiit placer ces affiches qui Tavoient si vivement choqué.
En vain le supérieur du séminaire lui attesta de la manière la plus formelle, que ces deux ecclésiastiques , placés immédiatement sous ses yeux et sous sa surveillance continuelle , n'avoient et ne pouvoient avoir aucune part à ces affiches qui avoient excité tant de rumeur et de scandale. Le cardinal fut inflexible. Dans un premier mouvement de vivacité , et par un abus peu honorable de son autorité , il or(ionna au supérieur général de Sainl-Sulpice de les renvoyer de son séminaire,
1 Etienne de Chanillour. nommé à l'évéché de la Rochelle en 170i. — * Jean-François de Valdcric deLescure, nouimé à l'évéché de Luçon en 1699.
HISTOIRE DE FÉNELON
quoiqu'ils \ vécussent avec édification. Une démaichc si peu digne de ton rang , lui lit un toit extrême. Fénelon observoit a\ec raison . !< que les ■» séminaires étant considérés comme des écoles w publiques , on ne doit en chasser que ceux qui » ont méiité peisonnellement une punition aussi » honteuse '. » Les deux évoques, blessés à leur tour dans la personne de leurs neveux , écrivirent au Roi pour lui porter dijectement leuis plaintes de la conduite du cardinal àleur égaid. Us avoient évité , dans leur Instruction pastoiale , de jeter le moindre soupçon sur les sentimens de ce prélat ; ils s'étoient bornés à condamner un ouviage déjà condamné paj' le Pape et par plusieurs évèques de France ; mas ils s'abandonnèient , dans leur lettre au Roi , à toute la xivacilé d'un lessentiment peut-être excessif. « Us y parloient ouver- ■>' tenient du cardinal de Noaillcs comme d'un l'au- " leur des novateurs et des hérétiques; ils disoient » gue les nouveautés en matièie de religion n'ont » jamais prévalu dans les Etats, qu'autant qu'elles » ont été appuyées par des évèques puissans et rew doutables à "leurs confrères , et que les plus » grands maux de l'Eglise, sous les empereuis i> chrétiens , sont venus des évèques des villes » impériales, qui abusoient de l'autonté que cette » place leur donnoit >. » Cette lettre devint bientôt publique sans leur consentement et sans leur participation ; ils avoient gardé le plus profond secret sur cette démarche. En adressant leur lettre pour le Roi au secrétaire d'état du dépaitement , ils s'étoient boinés , selon l'usage , à en envoyer une copie à M. de la Viillière , et ce fut probablement par l'infidélité ou l'indiscrétion des bureaux du ministre que la lettre devint publique. Le cardinal pouvoit encore tourner à son avantage cette nouvelle attaque de ses adversaiies ; la lettre des deux évèques au Roi avoit été presque universellement impiouvée ; une dénonciation aussi éclatante, poitée jusqu'au trône contie un cardinal respecté et respectable pai- ses vertus et par ses mœurs , avoit soulevé tout Paris et toute la Courcontre ses détracteurs. Quelque lecommandables que fussent les deux évèques parleins veiliis épiscopales , par leur charité et |,tar la régularité l'difiante avec laquelle Us gouvernoient Icuis diocèses , ils étoient presqu'inconmis ; ils n'avoient aucun crédit ni aucun appui à la cour par leurs parens et leujs amis , et ne pouvoii iif hiUvr qu'avec un extrême désavantage contre un cardiual aichevèque de la capitale , env ironné d'une famille puissante , qui a\oit des relations directes et babiluellcs avec le Roi , et qui empiuntoit encore plus de force de la loute-jiuissante amitié de madame de Maintenon. Mais, comme nous l'avons déjà dit , le cardinal de .Noailles a\oil toujours le malhein- de tourner contre lui-nrême tout ce (|ue le bonheur des circonstances poirMiit lui offrir- de plus favorable. U rendit irnc ordcnriance ^ contre rinstrirclion pastor-ale d(!.s (■•\è(|ues de la Rochelle et de Luron ; il dc'fendoit de la lire et de la disti-ibuer- , et il y dt-nonruit dc> maximes d'ime mol'ale j-elàcht'e et des err-enis di'jà condarruK'es dans Raïus et dans .lansénius. Celte acciisnlinn irralten-
due étonna un peu le public, qui ne pouvoit compr-endi-e comment un ouvrage qui avoit eu évideramenl pour- objet de proscrire avec sévérité tout ce cpii lessembloil à la doctr ine de Baïus et de Jan- ^énius , se trouvoit lui-même infecté des err-eurs qu'on lui i-eprochoit. Seroit-il perinis de croir'e que les conseillers du cardinal , soupçonnés euxmêmes d'être un peu trop favuiables aux nouvelles opinions , avoient voulu fair-e entendre qu'il étoit facile de troirver du jansénisme dans les livres les plus opposés au jansénisme.
Par un ménagement apparent , le car-dinal vouloit bien supposer- que l'Instruction pastorale qui portoit le irom des deux évèques, ne leur appartenoit pas, et leur étoit faussement attribuée. .\ la faveur de cette fiction , il s'étoit abandonné avec plus de liber-té à la satisfaction de censurer l'ouviage , et il évitoit le lepioche d'exercer des actes de jui-idiction , sur- des actes énranés d'une jui-idiction indépendante de la sienne.
Ce point de contiover-se sur- l'étendue et les boi"nesde la juridiction respective des évèques, donna lieu à quelques éciits ori il étoit facile , comme il arrive toujours en ces nralicies , d'opposer des faits à des faits , des aulor'Ués à des autorités, des ])rincipes à des raisonnemens, et des raisonnemens à des principes. La discipline ecclésiastique ayant été en partie l'ouvrage du temps et des cii-cônstances , ayant été successivement établie par des lois particulières et des convenances locales , le défaut d'une loi première et universelle n'a jamais permis de fixer avec une exacte précision la nature et les limites de toutes les juridictions. Les changemens et les variations qu'elles ont éprouvés laissent un vaste champ aux prétentions des autorUés et aux savantes recherches des critiques, qui fournissent également des ar-mes pour attaquer- et se défendr-e.
Nnnvi'lli's imiirufleiiccs du caidiml de Noailles.
Quoi (pr'il en soit, l'or-dormance du cardinal de Noailles contre ses deux collègues leur donna toutà-coirp pour auxiliaires la plus grande partie des évècjrres de France , qui crurent voir dans cette entr-cprise une atteirrte à leurs droits ; elle fut mênre rrral accueillie à la coirr , et nradame de Mainterroir ne le dissimula pas à ce pi'élat, malgré toute son afiection pour- lui.
'« La lettre dc^ évèques est insoutenable , lui » écr-ivoit-elle ' ; voirs devez venir- recevoir la r-é- » ponse du Roi sur la réi>ar;Uioir (jue vous de- » mandez, et dans l'irUervalle \orrs faites un inan- » denrent. On disoit tout haut dans le salon de » Maily , (pre jirsque-là voirs faisiez pitié , mais » qu'on ne pouvoit plrrs vous excuser. J'avois déjà )i vri votre mandement , et je cr-oyois de bonne foi » qu'il rrrérrageoil les évê(pres ; orr se moque de ). moi , et l'on préterrd (pr'ils en ser-ont ti-èsn oflénsés. » Le Roi, en elVel, (pri avoit paru d'abor-d trèsHlisposi' à rendr-e jrrstice au cardirral , fut
(le FéiiPhin , I.
dm.' du -iv, iiMJ
Il ilr CrirviTUSC , 10 iiuirs <7H. Cnrirs/i.
ui , |>. 330. — ï Ibifl., |>. r.yr, — ■* Va
irn.
liiial ilo Noailles,