‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 314 sur 422 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

si blesst' de co défaut de eonlianci; en son ë([uité et en sa bonne volonté , qu'il lui fit cciire , « <|ue » puisqu'il s'éloit lendu justice à lui-niènie , il » pouvoit se dispenseï' de venir à Mariy. »

Si Ton veut \oir jusquà quel poiul le cardinal s'éfoit mis lui-uièine hors de toute mesure et s'abandonnoil iiidisrrèlenieul au\ senlimens d'aigreur que (les amis dansereux cherchoient à entretenir dans s(iu cieui', il suffira de lire ce fra<;menl d'une de ses lettres à madame de Maintenon ' : « Est-il juste , ijue tandis que les plus » vils de tous li's prélats fout des mandemens, un • archevêque de Paris n'ait pas ledroit d'en faire. •» 11 est aftiigeant de tiouverde pareilles evpiessions sous la plume d'un i>rélal aussi pieuv, et tju'elles portent sui' d'autres prélats dont il pouvoit avoir a se plaindri' , mais dont personne ne contestoit la pieté , et (pii, dans leurs démarches même les moins agréables pour le cardinal, pouvoient être accusés d'un excès de zèle , mais n'avoient jamais été soupç^'onnés d'aucune vue d'intérêt ou d'ambition.

Telle étoil la fâcheuse position où il s'étoit mis , qu'il ne faisoil plus qu'obéir malgré lui au mouvement qu'on lui imprimoit. t'est ce que Fénelon exprime énergiquement en peu de mots '. «Le » parti ipii le gouverne le tlatte de vaincs espé- » rances de réputation et d'autorité plus grande. » Le parti aime mieux compromettre son protec- » leur que de s'en voir abandonné. »

Leltros interceptées.

Mais la malveillance même de ses ennemis ofTril tout-à-coup an cardinal de .Noailles une occasion inespérée de réparer toutes ses maladresses , de justifier tons ses procédés, et de pioduire au grand jour les raaniEuvres ténébreuses dont on osoit se permettre l'usage pour ledécriei', ou du moins pour exagérer ses torts.

On n'a jamais su exactement connnenl on étoit parvenu à faire tomber entre les mains du cardinal de Noailles un paquet ouvert , qui renfermoit des lettres que l'abbé Bocharl de Saron écrivoit à son oncle l'évèque de Clermont -^ ; il lui mandoit qu'à la suite d'une conférence qu'il avoit eue avec le père Lelellier, il étoit convenu de lui adresser le modèle d'une lettre au Roi , qu'il lui proposoit de signei-. et qui renfermoit les plaintes les plus fortes de la conduite du cardinal envers les évèques de la Rochelle et de Luçon ; à cette lettre étoit joint le modèle d'un mandement , au'il l'inviloif également à signer , et qui con- (lanmoit le livre du père Quesnel. L'abbé Bochart prévenoit en même temps son oncle qu'un grand nombre d'autres évêques se disposoient à publier des mandemens rédigés dans le même esprit , et que le confesseur du Roi prèleroit tout

• I.fllif ri» canlinal de Niiuilles a iiiiitlaiiic île MainU-ii.iii i" mai 1711. — * Li'llre «li- Fi-nelmi au duc de Chevreusr 7 juillet I7H. Corresp. de Feiielun , f. vu, p. 346. — ' François Bocha't de Saron, uoniaio a l'ovèclié de ClernK :i eu 1»)87, mort le H août 1715.

son appui à ce mouvement général du corps épiscopal.

Le cardinal de Noailles se hâta d'envoyer toutes ces pièces au Roi et à M. le duc de Bourgogne, alors dauphin , et qui étoit chargé d'accommoder la querelle de ce prélat avec les deux évèques. Elles firent la plus profonde impression sur l'esprit dc! ces deux princes ; et il n'est pas douteux que, s'd eût bien voulu s'en reposer sur leur équité et en attendre les effets , il n'eût obtenu la justice la [dus éclatante.

Ses ennemis consternés satteiidoient à tout , et ses amis annonçoient hautement que le renvoi du père Letellier paroissoit être la inoindie satisfaction qu'on put accorder à un cardinal , à un archevèijue de Paris si cruellement outragé.

On ne concevra jamais comment ce prélat , qui étoit à portée de recevoir de madame de Maintenon les conseils les plus utiles et les plus convenables à sa position , préféroit toujours de s'abandonner aux inspirations aveugles du parti qui l'obsédoit. Sans attendre la satisfaction qui lui étoit due , et qu'on étoit prêt à lui rendre, il hasarda la démarche la plus propre à blesser les sentimens du Roi , et il eut le tort de donner à un acte de son autorité épiscopale toutes les formes d'une vengeance personnelle ; il retira toutà-coup les pouvoirs à la plupart des Jésuites qui exerçoient le ministère dans le diocèse de Paris , et il allégua pour motif d'une interdiction aussi subite et aussi éclatante, » qu'ils enseinnoient une: >i mauvaise doctrine , et ({u'ils souleroieut le trou- » peau contre le pasteur. »

Mais comme l'observe Fénelon dans un mémoire particulier que nous avons parmi ses manuscrits , et comme l'observoient avec Fénelon un très-grand nombre de personnes entièrement désintéressées dans ces tristes débats ' : << Comment a se faisoit-il que cette mauvaise doctrine n'eût » point empêché le cardinal de Noailles de confier M des pouvoirs aux Jésuites depuis plus de trente » ans ; et s'ils soulevaient le troupeau contre le » pasteur, une accusation aussi grave exigeoit des )^ preuves , d'autant plus faciles à recueillir , » qu'une pareille tentative supposoit nécessaire- » ment des actions , des discours ou des écrits M qu'une information juridique on du moins une )) manifestation pubUipie pouvoit mettre au grand » joui . )> Le cardinal ne pouvoit prétendre qu'un reste de ménagement pour un corps religieux lui commandât cette réserve ; l'accusation et la punition étoient publiques , les preuves seules ne l'étoient pas.

Lettre de madame de Mainfenon an cardinal de Noailles.

Au reste , ce n'étoit pas Fénelon seul dont le témoignage pourroil paroitre suspect , c'étoient les amis les plus sincères du cardinal de Noailles qui lui reprochoient l'inconséquence et l'imprudence de sa conduite. Madame de Maintenon , qui assurément n'aimoit pas les Jésuites , lui écrivoit : u Vous ne vous tromperez jamais, Monseigneur, » sur ce que vous appelez mes bontés ; je ne puis » jamais cesser de respecter mon archevêque ,

HISTOIRE DE FENELON.

» d'estimer vos vertus, et , si je Tose dire, d'aimer » votie personne ; mais il est vrai que tous ces » sentimens ne me donnent plus que de Tamer- » tume. Je ne répondrai point à tous les articles » de votre lettre , parce que nous les avons traités » cent fois inutilement. 11 y en a un que vous ne «touchez pas, monseigneur, qui est celui des » Jésuites , que le Roi ne i-egarde pas comme in- » téressant votre conscience , mais comme une » pure vengeance que vous pouviez lui sacrifier, » soit que vous ayez voulu en effet vous venger ou » les punir de leur manque de respect pour vous... » Mon cœur ne peut se lésoudre à vous flatter , >> Monseigneur, et mon respect ne me permet pas » de tn'expliquer sincèrement. Vous traitez Taffaire » des Jésuites d'aflaire spirituelle , et le Roi la re- « gai-de comme un procédé particulier . comme » une vengeance contre des gens (jui vous ofien- » soient , et ({ui vous ont oft'ensé en effet. C'est » le ressentiment de cette vengeance que je vou- » drois que vous lui sacrifiassiez à ce que vous lui » devez, et à l'amitié qu'il a toujours eue pour » vous. Car de dire que les Jésuites sont incapables » de confesser, il n'est pas possible qu'ils soient dert venus tels clans un moment ; s'ils sont dans une )) intrigue contre vous, ce ne sont que quelques )) particuliers, et vous faites affront à tout te corps » à qui vous faites un crime de ce qu'il se dtl in- » nocent. "

Je ne sais si l'on sera assez frappé de l'idée que ces lettres de madame de Maintenon doivent donner de la modération de Louis XIV. Cette modération éloit en lui l'admiiable ouviage de la religion. Ce prince , si puissant et si absolu , respecte dans le cardinal de Noailles l'autorité de son ministère religieux ; et dans le moment où le prélat exerce un acte de juridiction ecclésiastique qui lui cause le plus sensible chagrin , le monai-que ne laisse apercevoir que le cluétien ; il oublie qu'il peut punir et se venger ; il ,se borne à faire intervenir le langage de Vamitie.

Dispositions de Féiielon à l'égard des Jésuites.

L'esprit de parti se plaît toujours à attribuer à des motifs d'intérêt ou d'amhition la conduite et les opinions des personnes cpii hii sont opposées; on ne manqua pas en conséquence de prétendre que Fénelon étoit inspiré par le désir secret de ménager le crédit des Jésuites pour faciliter son retour à la cour et aux alVaires ; mais Fénelon connoissoit trop sa position personnelle , et la disposition de la cour à son égard , pour concevoir des espérances sans objet. Nous n'avons pas besoin d'ajouter (ju'une ame telle (pie la sienne éloit supérieure à de si viles coinbiuaisnns; il n'ignora pas cependant ce (pfon alVectoit de répandre au sujet de ses liaisons avec les Jésuites. Nous lisons paiini les lettres manuscrites cpii nous restent de lui , celle (ju'il écrivoit à ce sujet à l'iui de ses amis. 11 s'v explique avec une candeiM' , qui permet d'autaùl moins de douter de sa sincél'ili'. , qu'elle s'accorde enlièicment avec Ions les détails de sa conduite publique et i)rivéo. « Le

» parti dira , tant qu'il lui plaira , que je me livre » aux Jésuites par politique ; c'est ce qu'ils ne " manquent jamais de dire de tous ceux qui ne » favorisent pas leur doctrine ; ils veulent que per- » sonne ne puisse parler autrement qu'eux , qu'en )^ trahissant sa conscience poui' plaire à une so- •» ciété qui a du crédit.

» Mais les personnes équitables verront sans » peine combien je suis éloigné de rechercher les » Jésuites par politique. Je suis véritablement leur » ami , comme il convient que je le sois. Je leur » fais plaisir en ce qui dépend de moi , comme je » tâche d'un autre côté d'en faire aux gens qui » sont prévenus contre eux. Ma disposition est de » vouloir obliger tout le monde , autant que mon » ministère me le permet. Mais les Jésuites ne » gouvernent rien dans mon diocèse; ils n'ont » part à aticune affaire ; j'ai un vicariat composé » de personnes du pays qui n'ont aucune liaison » avec eux. D'ailleurs, si quelque Jésuite faisoit » dans mon diocèse quelque faute ou sui- le dogme, >) ou sui' la morale , je serois plus à portée de le » reprendre fortement , et d'engager sa compa- » gnie à le corriger , *|u'un autre évèque qui se- » roit moms bien avec eux '. »

Nous aimons même à voir Fénelon , malgré sa disposition favorable pour les Jésuites, les blâmer de se servir de leur crédit pour nuire au cardinal de Noailles. C'est daiis les circonstances où l'esprit de parti dénature trop souvent tous les sentimens, égare les jugemens et cherche à se couvrir de motifs spécieux pour exercer des animosités personnelles , qu'on voit l'homme viaiment vertueux se montre)' toujours aussi fidèle à la justice qu'à ses principes , et aussi impartial pour ses amis que pour ses ennemis.

» Je serois fâché , écrit Fénelon au duc de Che- » vreuse ' , que les Jésuites fussent la cause de la » mauvaise situation du cardinal de NoaiUes au- » près du Roi. On ne les a déjà que trop rendus » odieux comme des gens qui accablent tout ce » ({ui leur résiste; ceci les rendroil encore plus n Oflieux. Les Jésuites doivent paroitre humbles » et contens dans leur interdiction ; ils doivent » suppher le Roi de couq>ler pour rien leur ré- » putation et leurs intérêts, pour ne s'attacher » ({u'à la sûreté de la foi et au renversement du » parti (pii est si redoutable à l'Eglise et à l'Etat; » ce procédé leur fera iiouneur auprès de sa Ma- » jesté et dans le pid)lic.

» Quand h; puldic suppose ^ qu'il ne s'agit que » du refus des pouvoirs ôtés aux Jésuites, il est » indigné de ce qu'un tel lefus est la cause de la ») disgrâce du cardinal; on le regarde comme un 1) |)rélat courageux contre la cour , que les Jé- » suites oppriment par vengeance. 11 faut écarter » cette querelle particulière qui n'intéresse qu'un ). oi'dre religieux : c'est aux Jésuites à souftVir » avec patience et humilité ; rien ne peut leur >. faire taid d'honneur; ils ont besoin de montrer » cond)ien ils sont patiens; ils ne doivent point » soullVir que h; Itoi s'échauffe sur cet article.

> (iirrexj). ilr l'eiiHon , I. vu. p. (,HI. — * LeUre de Fi'iiolou iiu (lue (le Clicvrciisc, 3 iliSciiilire 17H. Ihid. , )). :i65. — ^ Du niiiiic sii nu^iiic, ty (linoiiibre 1711. Ibid., \K 3C7.

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