‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 315 sur 422 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Il eùf été assurément à désirer pour l'intérêt même des Jésuites, qu'ils se fussent bien pénétrés de la sagesse d'un pareil conseil , et (|u'ilsy eussent conformé leur conduite.

Générosité de Féiit'loii cmiTi le lanlinal de Noailles.

C'étoit avec la rnème modérai iou el la même impartialité (pie Fénelou iu^itoit son ami , le due de BeauviJliers , à tendre une main seconrahle au cardinal de Noailles, et à oublier les sujets de plainle ipi'il leiu' avoit donnés à l'un et à l'autre; car, par une suite de vicissitudes si ordinaires dans les cours, le duc de Heauvillirrs se Irouvoit en ce moment arbitie de la destinée du cardinal de Noailles sur l'aflaire du jansénisme , comme le cardinal de Xoailles l'avoit été de la sienne sur l'allaire du iiuiélisme; le Roi se proposoit de ternuner, pai' un accununodement, la querelle de ce prélat avec les évè(pies de la Uochelle et de Lni;ou ; et il avoit cliai'^é M. le duc de Bourgogne, alors dauphin , d'eu être le médiateur. Ce jeinie [trince s'étoit associé, dans cette commission , l'ar- (■lunè(pie de Hoi'deau.v ' , l'évèque de Meaux ' , le ciiaucelier de Pontchartrain , le duc deBean\illiers l't M. Voisin '. Aussitôt que Fénelon fut instruit de celte dispnsitiou , il s'empressa d'inviter M. de Beaiivillieis à écarter tnus les souvenirs qui pouvoient lui être leslés de leui's anciennes discussions , à ne voir en lui que son pasteur et non l'adversaire de rarche\è(}ne de Cambrai; il l'avertit qu'il doit uni(iucment se considérer comme juge et médiateur dans une affaii-e pénible et délicate, et qu'en cette double qualité il doit ces égards , dont la qualité même de juge ne dispense pas , dans une contestation qu'il importoit encoi'e plus de terminer par des voies de conciliation que par des actes d'autorité.

« Je vous prie de dire à M. de Beauvilliers , » écrit Fénelon au duc de Chevreuse '> , qu'il me » paroît qu'il doit faiie des pas , dans la conjonc- « ture présente , vers son pasteur , pour lui mar- » quer vénération , bonne volonté et zèle . sans » entrer dans la matière ; si le pasteur le presse » d'y entrer, il peut lui faire les objections de » ses parties et lui demander éclaircissement : il )) faut de la douceur, des mcnagemens, et enfin » de la sincérité pour éviter de la flatterie , sans » allei- jusqu'à dire des vérités qui blesseroient » sans fruit : voilà ma pensée. »

Une pareille conduite étoit sans doute trop conforme aux maximes et à la droiture natinelle de M. de Beauvilliers, pour que Fénelon eût besoin de la lui tracer; mais pou voit-il être une occasion oîi l'ame de Fénelon ne se montrât pas telle qu'elle étoit, douce, indulgente et supérieure à toutes les passions vulgaires.

1 Armsiiil Ba/.iii ilf Bczons , inMiimc ;i riircliovrclié do Bordeaux h- 29 mars 1698. — 2 HiMiri .l.' Tliyaid il.- Bissy, tH<H|ue (ïe Moaiix depuis 1704i, el c:»idinal en t71 5. — * Diiniel- Fninrttis Vdisin , aUir» ministre de la guerre, (liaiieeiiir de France en 171 4, ninrl Io2f.ivrier «71 7. — * Leilre .ic Fénelon au .lue de Chevreuse, G juillet !7t1. Corre^p. de Fénelon, t. Yii, p. 345.

-WII.

.Moyens de conciliation proposés par le duc de Bourgogne. Le cardinal de Noailles refuse d'y souscrire.

Le caractère que déveloj)pa M. le duc de Bourgogne dans le com-s de cette atlaire, moufra un digne élève de M. de Beauvilliers et de Fénelon ; il mit tant de mesure dans ses procédés . tant de patience dans la discussion des faits ; il manifesta des eonnoissances et une pénétration si étonnante dans des questions étrangères à son âge, à son état et à son rang, qu'il força, ceux mêmes qui étoient le plus prévenus contre lui, à admirer dans ce jeune prince une raison si supérieure et si prématurée. Il rendit une décision arbitrale qui , dans le premier moment , fut adoptée avec respect et reconnoissance pai- les deux parties , et i-egardée l)ar chacune d'elles , comme un jugement en sa faveur; bonheur bien rare dans des discussions de ce genre, oti l'on avoit à se reprocher des deux côtés des pi'océdés peu convenables '.

Mais tju des articles essentiels de cet acte de médiation portoit que le cardinal s'expliqueroit sur le livre du père Qucsnel , dans une forme assez claire et assez authentique pour faire connoifre au public qu'il en improuvoit la doctrine. Un malheureux point d'honneur ne lui permit point de se conformer à cette disposition avec l'empressement et la facilité que l'on désiroit ; il lui en coûtoit de rétracter les éloges qu'il avoit donnés ou qu'on avoit donnés sous son nom à cet ouvrage ■ cependant un pareil désaveu n'est pas toujours une contradiction avec soi-même

L'histoire ecclésiastique oflre un grand nombre d'exemples de jugemens portés contre des livres qui avoient été long-temps accueillis avec faveur Une pareille considération ne pouvoit donc pas ai'i'êter le cardinal de Noailles ; et nous verrons en elTet ([ne, peu de temps après, il crut devoir faire de son propre mouvement ce qu'il a\ oit refusé de faire par condescendance.

11 est plus vraisemblable que, dans l'état d'irritation 011 il se trou voit alors , il ne voulut pas accorder à ses ennemis la satisfaction de triom-

' Nous avens cuire les mains toutes les pièces originales de celle néRocialion; on y trouve plusieurs lettres de la main <le M. le duc de Bourgogne; elles sont une nouvelle preuve de la sagesse, des lumières el des rares eonnoissances qui dislinguoienl ce jeune prince. Les principaux arlidos de la d.iisi.ni qu'il avoit rendue, pour terminer l'aflaire du cardinal de Noailles el des évOques de la Rotlielle et de Luçon portoieut que le cardinal de Noailles permetlroit la lecture du mandement des deux évèqucs , et qu'il manifesleroit par un a. le public son improbatiou du livre du père Quesnel • (|ne les deux éviVjues , de leur ,ÙU'' , écriroient au cardinal de Noaill.s une lettre de satislaclion sur celle qu'ils avoient e, rite contre lui au Koi ; mais celle lettre ne devoit être nmisi- au cardinal que lorsqu'il auroil rempli les deux premières conditions. La mort imprévue du duc de Bourgogne arréla l'exirulion de. ce plan, el l'âge déjà très-avance de Louis .\IV permit au cardinal de Noailles de préférer les in- C.I liludes de l'avenir à la nécessité actuelle de remplir un e.igagemenl qu'il regardoil comme une sort* d'humiliation Il paivinta établir une suite de négociations qui le conduisirent jus.|u'a la mort de Louis .\1V, et alors le» chose» changêivul entièrement de face.

HISTOIRE DE FÉNELON

pher de sa résistance. 11 déclara à M. le duc de Bourgogne qu'il avoit besoin de temps et do réflexion "pour examiner si le li^re renfermoit les erreurs qu'on lui reprochoit ; il se tlattoit que le coiu-s naturel des événemcns pourioit amener des changemens en sa fa\eur; il éloit d'ailleurs dans son caractèi'C de se jeter daii-^ l'avenir pour échapper au présent ; mais les changemens qui survinrent ne servirent qu'à rendre sa position plus difficile et plus embari-assée. M. le duc de Bourgogne mourut ' , et le Hoi voulut que le cardinal se décidât : il lui remit un mémoire par lequel il ne lui laissoit que l'alternative de satisfaire aux conditions prescrites par M. le duc de Bourgogne, ou de se soumettre au jugement du Pape. 11 paroit même que les propositions, renfermées dans le mémoire du Roi, étoient un peu moins favorables pour le cardinal que celles dont il disoit être convenu avec le jeune prince ; le caidinal fit des observations sur ce mémoire , (|ui en étoient plutôt une satire qu'un examen respectueux. Le cardinal de Noailles avoit éclaté eu reproches sur ce que les évèques de la Rochelle et de Luçon avoient rendu publique leur lettre au Roi : il se permit lui-même un tort bien plus grave. Les deux prélats , obligés d'employer une main intermédiaire pour faire parvenir leur lettre au Roi, ne pouvoient en efl'et être responsables de la publicité qu'on lui avoit donnée ; cette lettre d'ailleurs pouvoit être ofiénsante pour le cardinal; mais elle ne renfermoit non que de respectueux pour le Roi. Le cardinal de Noailles, au contraire, avoit reçu, de la main du Roi lui-même, le mémoire auquel il répondoit , et il lui avoit remis directement sa réponse ; elle ne pouvoit être devenue publique que par l'indiscrétion du cardinal lui-même , et cette indiscrétion étoit luie véritable offense. Cette réponse renfermoit eu elle! des j'éflexions ti-èschoquantes pour le Roi , qu'elle représentoit comme l'instrument aveugle et passif d'une haine étrangère : on doit juger si une pareille conduite acheva d'irriter Louis .\1V.

Nous avons, parmi nos manusciils, des observations de Fénelon siu- cette réponse du cardinal .; elles sont sévères , mais elles paroissent justes. Toute sa conduite ofVroit une suite d'inconsé-

3uences et de contradictions (jue la malveillance e ses ennemis pouvoit faire excuser et ne pouvoit justifier.

Le cardinal de Noailles . eu refusant au Roi de souscrire aux moyens de conciliation anêtés par M. le duc de Bourgogne, a\oit déclaré (pi'il préféroit de s'en rapporter au jugement que le Pape porteroit sur le livre du père Quesnel , et s'engagoit formellement à s'y soumettre ; car on ne sauroit trop faire remarquer que ce fut le cardinal lui-même qui fut le piemier à provoquer ce jugement (lu Papi',qui païut un an après, sojis le titre lie coustilutioii Ciiiiioiiitus \

> Le 18 f.-vii.M- 4 7I'J.— "■' (onaii. de l'en ..\.\\\\. y.lX .

— » Le curdinal .le .Nii.iillrs avdil 'IIVl <lcihn.> .illll^ sa

r.;[.nns« au H..i , <( «lu-' m .N. S. l'. !'■ P")»' jiifî''oi( a \ni>\wi » (le ceiiiiiici- U livii- (lu jumc Uik^siicI dans les itimii's , il n receiroit sit constilKlion el sa ri-iisure avec tout le n'Si.i-rt u possible; 'iti'il seruil le p^remîer a donner l'exemple d'une )i parfaite soiimisiio,, ilfi/irit et de cœur ; qu'il s.- Iiroil uw » vraie joli- (Je (Myllu-r .Ic-a lUbUuili.iUi que Sa SuiiiU'lc auiuit

On avoit d'abord désiré de terminer en France cette m;tlheureuse querelle, sans recourir à l'autorité de Rome. Quelques explications simples et faciles pouvoient tirer d'embarras le cardinal sans compromettre son honneur et ses principes ; mais il lui parut moins humiliant de souscrire à la décision de son supérieur que de revenir de luimême sur ses premières démarches. Toutes ces contradictions de l'amour-propre ne peuvent s'expliquej- que par les inconséquences de l'esprit humain ; mais les suites en furent bien funestes à la ti-anijuillité de l'Eglise et de l'Etal ; elles produisirent des discussions interminables et une guerre scandaleuse de cincpiante ans.

Quelque mécontent que fût Louis XIV de la conduite et des procédés du cardinal de Noailles , il se borna à lui retirer les marques delà confiance particulière (pi'il éloit dans l'habitude de lui donner. Il évita même d'ajouter à ce refroidissement le caractère d'une disgrâce publique , et toute sa famille continua à jouir à sa cour de la même faveur et de la même considération dont elle étoit depuis si long-temps en possession.

Tentatives de la ruarécliale de Noailles pour un rapprocbement entre Fénelon et le cardinal.

Mais la maréchale de Noailles ' n'étoit pas toutà-fait exempte d'inquiétude sur les dangers qui pouvoient menacer sa famille , si les ennemis de sou beau-frère sa\ oient piofiter de sa maladresse et de son obstination pour achever d'irriter le Roi , elle avoit beaucoup vu Fénelon pendant son séjour à Vei-sailles : la disgrâce de l'archevêque de Cambrai et les événemens qui l'avoient suivie, n'avoient pas entièrement interrompu cette correspondance d'égards et d'attentions que l'usage du monde et de la coui' invite à conserver, malgré les l'ivalités de l'ambitinn et de l'amour-propre. Fénelon avoit eu essentiellement à se plaindre du maréchal de Noailles qui avoit aflècté de dire hautement que Tt-lémcnine éloit mi véritable crime contrr le lioi. Mais l'archevèciue de Cambrai n'avoit pas cru devoir rendre la maréchale responsable des torts de son mari ; et de son côté, elle avoit profité sans atVectatit)n de toutes les occasions qui avoient |ui se présenter pour lui faire

n lidiiiici's , ol qu'il Ui'iuIimiI a honneur de parler correcte-

» iiienl sur des matières si dtlieales et si iuipurlautos

)) Rien ne cnnrietit dnnr mieux que d'attendre le jugement n du Pape, auquel il sera très-snuiuis ; que le Pape est son I) sup(^rieur; qu'il ne peut que lui être hi'uoralile de se snu- » mettre il ses décisioni. n In des uioiil!, que le rardinni de Noaillis iliinnoil diiiis relie mt^'uie réponse au Roi, pour se refusera eondaniner lui-nieine le père Vesuel, éloit, « yi<'</ I) ne pouvait le roudannier sans marquer en détail les proi> pnsiliim.t qu'il durait jui/èes diijnes de censure ; nui' le Pape » Iravailloil aeluelleiuonl û eu e\lraire; que s'il (le cardinal » de N(^aillos)en ineHoit danssa eondauinalion plus ou inoiii», « s'il en choisissoil d'autres que celles que le Pape auroit » jugi'eb dignes de eensure, ce sernil le nimmettre, et donner n lieu aux esprits inquiets n de lom/ues disputes, n

' Marie-Françoise de Bouriionville, lllle du due de Bournoiiville, gouverneur de Paris, et de Lucrèce de la Vieux- Ville; elle avoit c^pousiS le 13 «oui 1071, Aune-Jules, due de .Nouilles, maréchal de France, mort le à octobre 170S.

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