LIVRE SIXIEME
parvenir des témoignapcs constans de son estime ; elle avoit surtout evtrèmement à cœur de le réconcilier avec le caidiual , ou du moins de l'en rapprocher ; mais cette réunion étoit rle\enue infiniment difficile; le cardinal s'étoit déclaré contie Fénelou , dans le cours de ses démêlés avec Bossue! , d'une manière trop éclatante pour qu'il n'en eût pas été blessé, et <|uoi(pie ce piélat n'eût pas mis dans ses pouisuites et ses écrits la même chalem- et la même amertume <|ue iiossuct, ou peut dire cpi'il a\oil peut-être plus contribué à accabler i'énebtn jtar son ci'édit auprès de madame de Mainlenon , que Bossuet même par son génie et son éio<iuence. Lorsque Fénelou eut été condamné, lorsque sa soumission auroit dû faire taire tontes les haines et toutes les rivalités , le cardinal de N'oailles ne lui avoit pas doimé le plus foible témoiiiuaiic d'iiilérêt et (le satisfaction sur une conduite si hcMmiabie [toin- toute l'Fglise de France. On a vu que l'évêipie de Cliarties , quoique associé an cardinal et à Bossuet dans leurs accusations contre le livre de rarclie\èque de Cambrai , s'étoit au contraire empressé de lui exl)rimer son admiration et sa joie. Le cardinal s'étoit donc toujours mairrienu dans la plus fr-oide r'éserve à son égar'd, '-/ ilonze ans s'étoient écoules sans qu'il recherchât une seule dccasion de lui donner quelque marque de son souvenir. 11 sembloit au contr-aire avoir recherché toutes les occasions de soulever contre lui l'opinion publique. Nous avons r-apporté connneut le cardinal de iNoailles avoit tenté vainerrrerrt d'evciter- l'assenrblée dir clergé de ïliio contre l'archevêque de Cambrai.
f-ottres de Fénelon à Tabbé de Salians.
Cependant les choses avoient changé de face ; du sein de l'exil et de la disgrâce , Fénelon étoit parvenu à obtenir la considération la plus générale et la plus honor-able. La faveur du cardinal de Noaillcs étoit au confraii-e sensiblement baissée ; et le soupçon de ses liaisons avec le parti janséniste , l'avoit précipité dans une suite de farssses mesures dont il navoit jamais su se tirer à son avantage. La mar-échale de Noaillcs, l'une des femmes de son temps les plus habiles dans la science delà cour, voyoit avec inquiétude s'élever un orage violent contre son beau-fr'ère ; elle avoit perdu sou mari en 1708, et Fénelon s'étoit empressé de s'acquitter envers elle , d'un devoir qu'il étoit natuielleiirent porté à lui rendr-e , par un véritable sentiment d intérêt pour- sa per-sonne et par- le souvenir de leur-s anciennes liaisons. Elle crut cette circonstance favorable pom' ménager irn rappr-ochement entre l'archevêque de Cambrai et le cardinal de Noaillcs; en répondant à sa lettre , elle lui fit insinuer-, par un ami commun ( l'abbé de Saliarrs ) , <|ue rien ne pour-r-oit jamais lui être plus agr-éable qrre de voir Fénelorr exprimer, à son fils et à son beau-frère , ses regrets sur un malheur qui les affectoit autant qu'ellemême ; Fénelon ne fit aucune difficulté d'écrire au jeune drrc de Noailles ime lettre de compliment sur la mort drr maréchal son père ; mais il
FÉNELON. TOME X
ne cr-ut pas devoir se rendre au désir de la maréchale porrr ce qrri concernoil le car'dinal : on voit les motifs de sorr refirs et de sa réserve dans sa réponse à l'abbé de Saliarrs : on y r-econnoit cette juste nresrrr-e de raisctn , de fermeté et meure de fierté bierr placée, (pi'il savoit toirjour-s corrcilier avec les égards et la politesse dus à une femme telle que la mar'échale de Noailles. On remar'<pie nrênre, dans celte b'itie ', cette inrpiession seiisi[)le et délicate , (|ue l'arrre de Féneiim mniniiirricjuoil à Idus ses écrits. « 11 sied toujours i)ien , » arr\ ^etis err pr-ospérité , rie pi-é\enir- les anli-es, » mandoil Féirelrirr ; et aux gens en disgr-àce , d'ètr-e )' réser'\és et sans em|»ressement ; err me laissant » oublier par- .M. le cardinal de Noailles , je ne fais » qire suivi-e sa détermirratiorr et deruerrr-er dans » lo situation oir il m'a rrris à surr égard. »
Ou voit , ]>iu- iMie secorrde lettr-e " (pr'il écrivit à l'abbé de Salians, combien la mrr-échale et le dire de N(»ailles mettoient d'intérêt à ce r-approchement; ils se bornoient à désir-er que Férrelon leur éciivît de manière à donner au cardinal de Noailles la facilité de Irri faii-e <|uelqrres avances. Cette seconde tentative ne fut pas plirs heureuse que la pr-emièr-e ; Fénelon a oirloit « qu'en se r'éir- » nissanl on ne laissât rien subsister d'ambigu ni » d'équivoque sur la marche (ju'ils se propose- » roient l'un et l'autr-e de suivr-e dans les atlair-es » de la r-eligiotr : la plus légère incei-titude sur » un point si délicat, envenimeroit au heu de » r-éunir les cœur-s. 11 ne comptoit pour rieir tout » ce (jui n'iroil qu'à des honnêtetés vagues sarrs » r-établir le fond. » Orr trouve, dans cette seconde lettr-e, les mêmes égar-ds, la même dignité et ce, détachement religieux de toutes les choses de la ter-r-e , si convenable à son âge et à sa situation. « Le monde ne m'est rien , mon cher abbé , et il » est trop tard poirr commencer- à devenir poli- » tique. Je suis vieux , infirme , désabusé des » hommes , content de mourir- en paix loin de » leur agitatiorr. »
Lettre de la maréchale de Noailles à Fénelou.
Malgré le peu de succès de ses pi-emières tentatives , la mar-échale de Noailles avoit toir jonrs conser-vé un vif désir de r'éunù- les deux prélats ; mais, tant que M. le duc de Bourgogne vécut' elle s'abstint de fiiir-e de nouvelles dénrarches ; un juste sentiment de délicatesse lui fit craindi-e qir'on ne les attr-ibuât à la prévoyance de l'aveniret air désir secret de ménager à sa famille l'appui de Fénelou. Toutes ces nirances, si imperceptibles, sont plus indiquées que mai-quées dans la lettre qu'elle lui écri\it le 27 mai 1712 ; elle y laissi^ apei'cevoir- , avec beaucoup d'ait et de nresirre, les sujets de plainte que le cardinal de Noailles pouvoit également avoir- à lui reprocher ; mais elle évite de trop appuyer sur des points aussi délicats , pour ire pas tourner- en l'écriminations des
' Li-lin- Jii 23 iiovenibn- <"08. Correap. de Fénelon, t. vu, p. (Oti. — 2 [)u 5 jjhvicr 1709. Currexp, de Fénelou, 1. vo.
explications dont elle se ptuposoit de faire im moyen de rapprochement.
« Je me trouve , Monseigneur ', dans le moment » que je souhaite depuis" si long-temps : je vais V profiter , avec une sincérité flamande ' , de la » voie de M. l'abbé de Polignac ^ pour m'expli- » pliquer avec vous sans réserve. Je commence » par avoir Thonneur de vous dire que je n'ai fait » aucun usage de vos lettres auprès de M. le car- » dinal de Xoailles , quoiqu'elles dussent être suf- » fisantes pour le rendre content de vos sentimens » sur son sujet , s'il n'avoit des impressions que .) je ne puis être en état de détruire sans votic » secours. Au milieu du désir démesuré que j'ai » de vous réunir , je conserve assez de prudence )) et de délicatesse poiir ne vouloii- point vous » commettre ni l'un ni l'autre. Je connois assez » ses sentimens et le fond de son cœur pour être .) assurée que je ne trouverai nulle difficulté de sa » part , quand aous m'aurez mis entre les mains » de quoi effacer l'opinion que l'on a voulu lui H donner , que a ous avez été un des principaux « mobiles de toutes les mortifications qu'on cher- )) che à lui donner depuis long-temps.
» t»n l'a assuré que vous aviez part à la dénon- ). dation ^ (jui a été faite confie lui et M. de )) Chàlons ; que vous en aviez eu aussi aux man- » démens des évèiiues * ; qu'il ne s'est rien fait » sur ce sujet que de concert avec vous. Je vous » demande , Monseigneur, sur tous ces points , un » éclaircissement ou une réponse par oui et par )) non, parce (jue je veux poinoir afiirmer en « conséquence de la réponse que vous voudrez .) bien me faire.
» 11 s'est mêlé bien des gens dans cette affaire , » que vous croyez peut-être de vos amis plus )) qu'ils ne le sont ^ ; nous démêlerions les motifs .) de leur conduite dans une conversation; mais .) ce ne peut être dans une lettre.
» J"ai prié M. de (^hevreuse , dès le conuneu- )) cernent des lettres des deuv évê(pies , (rentrer » dans cette affaire, sachant déjà vf cpi'on avoit » dit delà dénonciation, et jugi-ant bien .pie l'on » V mêleroil votre nom. Je n'ai pu tirer de lui » que la ré[)onse froide : qu'il avoil d'autres af- » fairps cl qu'il ne sacoit rien de celle-ci. 11 a .. continué ce langage jusqu'au bout , quoique je » susse ce (ju'il faisoit jour par jour.
» J'ai été tentée cent fois de vous écrire; mais ,) je n'étois jtas sûre que mes a\is fusscnil reçus en » bonne part, et je pouvois craindre que ceux qui „ ne souhaitent pas notre union ne les imputas- ,) siMit à des vues intéressées, l/objet ' n'en sub- » siste plus [Miur voti'o malheur el le notre. J'en « tire ra\ alliage de ic'panihr mon comu- a\ee vous » sans craindre d'être soupçonnée. J'anrois penl-
rs/i. (le Féiwlnli , I Mil , 1>. t
— - \.i\ mai
■ ( orit-^jf. *«(- ' '-mi"n y I lui t I'. «>•».
lin Noîiilli'S rloil lie l:i iimisoii do Uoiinioiivillc. (iiii;iii Fl:niili-f. — •' l>i'i>iiis ianliii:il il<- l'iilijîiiar , cl alors m pli-iiipolciiliairc du Roi , au ( onc,ri's d'i'lrwlil , avec 1( ihal d'iluvrllrs ri M. M.>iiai;(>r. — * Il s'afiissoil d'unn iialion falli- «onlri! la Tliciilofiifi ilc M. Ilabcrl , tlonl tliiial df N'ii'ill''s iM l'<''M'(|ue de Clullons son friTc clii lirolffleuis, — ■' I><'s ('Vèiiui-s de la Koiliclle ol de
0 La niarccliale de Noailles veut indiquer les Jésu
T M le duc de llijur(50(;iic éloil inorl le 4 8 fOviier pr («712).
Inisiru : niîirc'-di-nonle inrijeul les Luçon.
iles. — écéJenl
» être dû le faire plus tôt ; et si vous n'avez pas » oublié l'opinion que vous aviez de moi , vous » devez vous souvenir que je suis trop glorieuse » pour être esclave de la faveur. Vous me repro- » chiez même de trop suivre mes goûts ; je ne me » suis corrigée ni de l'un ni de l'autre ; j'aime » bien véritablement ce que j'aime, et je ne sache » point de bien plus doux et de plus solide dans la » vie. Si une personne pénétrée de ces sentimens )) vous paroît plus digne qu'une autre d'être votre >) amie , vous l'éprouverez telle jusqu'au dernier » moment de ma vie. «
Celle lettre pla(,'oit Fénelon dans une position très-pi'nil)le entre l'amilii' qu'il avoit pour la maréchale (le Noailles et la lidélité qu'il devoit à ses piincipes. On verra, par sa réponse, qu'il eut besoin de bien étudier et de bien ménager toutes ses expressions ; il ne pouvoit être insensible à un procé(lé honnête , ni se montrer injuste envers une femme distinguée dont il n'avoit jamais eu qu'à se louer.
Il ne lui convenoit point d'affecter une dissimulation très-opposée à son caractère ; Fénelon n'étoit point le dénonciateur de la théologie de M. Habert, que le cardinal de Noailles protégeoit ; mais il est certain qu'il avoit été instruit de tous les détails de cette affaire , qui avoit acquis de l'importance , et qu'il se proposoit même d'écrire et de se montrer personnellement , s'il le falloit. Quant aux mandemens des évêques de la Rochelle et de Luçon , il est très-vrai qu'il n'en avoit eu connoissance que lorsqu'ils étoient devenus publics; mais il est également certain qu'il avoit improiivé la conduite à\i cardinal de Noailles à leui" égard.
Enfin , il pouvoit craindre que le refus de se prêter à un rapprochement entre deux évêques ., entre les deux membres de l'Eglise de France qui , à cette époque , en occupoienl le pi-emier rang dans l'opinion , par leurs vertus et leur considération , ne devînt une espèce de scandale public.
Il nous semble que Fénelon a évité heureusement dans sa réponse tous ces écueils ; il répond avec franchise et vérité à toutes les inteipellations de la maréchale ; mais il ne se croit point obligé de saciifier à des égards de société la liberté de ses o[)iiiions ni l'iiKh-iteudance de sa conduite , surloiil pour (les objets (pii .ippavlenoienl essenliellemeiit à des princii)es de conscience et aux devoirs de son ministère.
Iti'piiiisc (le Fénelon h la ni.iré!lial(! de Noailles, 7 juin 171-2.
(le i'iireiil sans doiile ces dernières considérations (pii poilereul l'(''iielon à se rehiser à m\ rapprocheiiienl inutile et ipii ne pouvoit jamais être ni sincère ni durable, tant que les opinions seroienf aussi opposées. Il ne pouvoit être question (pie des égards [U'i'sonnels, et assurément Fénelon éloil iiu;ip;il)le(r>| manquer. Le leelenr jugera si sa réjionse jiislilie ses procédés el ses pi'incipes.
(( Je ressens. Madame ', comme je le dois, le
1 (hrrcsji. (le lù'iicluii, l. vu, i>. GC.