‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 317 sur 422 · IVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

IVRE SIXIÈME

) zèle avec lequel vous ne vous lassez point d(! ) travailler à une œuxre digne de \ous. Je suis ) même honteux de répondre , avec si peu d'eui-

> presseinent, aux avances que vous faites vers

> moi avec une bonté si prévenante. Puisque vous I le \oulez absolument , je vais vous ouviir mon

> C(eur sur tous les principaux articles de la der-

> nière lettre que vous m'avez t'ait l'honneur de

> m'écrii-e ; mais je crains qu'on ne jcliise de

> me ci'oire sur les laits pour le passé , et qu'on » ne s'accommode point de mes dispositions sur

> l'avenir.

» 1° Onoiq'ie vous m'asstu'iez , Madame , (/we ' lions connoi.ssez asacz les spiitiincns de M. le car-

> dinal et le funil de son cœur, i)oiir être assurée

> (juc )inus ne Iroucerons aiiciiiie dif/iculti; de sa

< part dans vos bons desseins, je piévois que vous

< auriez de la peine à guérir sou cœur à mon égard. Vous m'apprenez (/»'u« l'a assuré que je

< suis un des principaux mobiles de toutes les inorti/ications i/uon cherche à lui donner depuis long- temps. Vous savez, .Madame, que je ne

' suis à portée ^/ Vf rc le mobile d'aucune aflaire, et que je ne suis nnllement eu élat de procureides mortifications à un homme si accrédité. Si • j'étois à portée de le faire , personne ne le feroil I moins (jue moi; il seroit le premier, et, s'il ' étoit possible , le seul à qui je pai-lerois pour lui ' épargner des morti/ications ; il ne trouveroit en

> moi(pie candeur, respect, zèle et ménagement ' pour sa personne , lois même que je serois con-

> ti'ainl de penser autrement que lui pour notre I commun ministère ; mais en l'état où je suis, je

> n'apprends ce qui lui arrive que par les nou-

> velles publiques.

» 2" Vous m'apprenez , Madame, qa'on l'a assuré quej'avois part à la dénonciation qui a été faite contre lui et contre M. de Châlons. Celte dénonciation n'est de moi ni en tout ni en partie : le dénonciateur a pu prendre de mes écrits queljues raisonnemens et quelques expressions ; mais c'est de quoi je ne suis nullement responsable. Si j'avois fait un ouvrage contre M. le cardinal de Aoailles, je commencerois par m'en dédai-er ouvertement l'auteur ; comme je n'y mellrois rien que de respectueux poui- sa personne, eu m'éloignnnt de ses sentimens pour ne pas trahir nia conscience , je ne ciaindrois nullemeul d'y mettre uioii uoiii. Il est vrai (pie j'ai su qu'un Ihéoldgieu écri\oit pour dénoncer la Théologie d'un docteur de Paris , nommé M. llabert ', que je ne connois point; mais je n'ai jamais compris que ce qui étoit contre ce docteur put être regardé , par M. le cardinal de Noailles, comme fait contre lui et contre M. de Châlons. J'avois cru , au cnuti-aire , (pTuiie dénoncialion , qui dcmamldil justice , contre M. Habert, à ces deux juges , n'étoit nullement faite contre eux. En effet , pourquoi M. le cardinal de Noailles voudroit-il se confondre avec M. Habert , et adopter un livre <[u'il n'a ni fait ni approuvé? J'a\oue que ce livre me paroit très-dangereux : je n'y trouve que le système de Jansénius avec des radoucissemcns imaginaires

' Louis Habert, doctour de Soiboiiiio, né a Bluis , mort; Paris le 7 avril 1718 , âgé de 83 ans.

(pii en rendent le poison plus insinuant ; ainsi ,

cpioique je n'aie aucune part à la dénonciation,

I je ne crains pas de dire que je l'ai crti bien fon-

> dée et très-nécessaii'e. M. le cardinal de Noailles n'a qu'à demeurer juge du livre dénoncé , au lieu de se rendre partie en sa faveur, alors la dénonciation ne sera nullement contre lui. Après tout, si ce livre est mauvais, voudroit-il que sa |)r()tcclioii l'empèchàt d'elle censuié et (pi'elle

> fût cause de la sédiulimi des t'Iiidians ? J'avoue (pie le di'noncifiteur , (pii soiitemiit une bonne

> cause pour le fond , a un peu excédé pour la forme; il a usé de quebjues termes qui ne sont pas assez mesurés ; il auroil di'i les retrancher , et ils étoient inutiles à son sujet; j'aurois pressé afin qu'on les (Mal , si j'en avois été instruit

■ avant la piihlicalioii di- roiiviage; j'aurois même voulu (|u'(iii eTil sithsliliié à ces leiiiies d'autres expressions pleines de respect el de confiance pour le zèle des deux juges contre la nouveauté ; mais oserai-je , Madame , achever de parler sans réserve? Hien ne seroit plus digne d'un grand et pieux cardinal, i\\n- de compter pour rien (pielques tenues mal choisis; il pouvoit oublier la forme [>our aller droit au fond et négliger les ménagemeiis dus à sa personne , pour se hâter de sacrifier tout à la foi en péril. » Vous m'apprenez, Madame, qu'on a assuré M. le cardinal de Xoailles (jue j'ai eu part aussi au mandement des deu:r éoêques , et qu'il ne s'est rien fait sur ce sujet que de concert avec moi. Non, je n'ai eu aucune part à ce mandement ; si j'y avois part , je le dirois sans embarras : les deux évêques ne m'ont point consulté sur cet ouvrage ; il n'y a eu aucun concert entre eux et moi : je n'ai vu ce mandement que comme le public et après son impression , et je n'ai même commencé à le lire (jue quand l'éclat a été fait ; jusque-là , mes occupations m'en avoient ôté le loisir. On peut conclure de ces faits que M. le cardinal de Noailles doit , pour son repos , être en garde contre les gens qui travaillent à l'aigrir par des rapports mal fondés. Voilà , Madame , les deux points sur lesquels \ ous m'avez pressé de répondre par oui et par non. Je viens de le faire : il me reste à vous rendre compte de mes cUspositions pour l'avenir. J'avoue que je suis op|)osé à la doctrine du livre du P. Ûut-i^nel, (|ue les évê(pies ont condainné; el même à celle de la Théologie de M. Habert , qui a été dénoncée, (loinine je veux toujours agir avec la droiluie la plus scrupuleuse , je dois vous avertir , Madame , que je me crois obligé en conscience de demeurer entièrement libre de faire , en toute occasion , ce qui me paroîtra nécessaire contre le progrès de ces nouveautés : nulle laisoii humaine ne peut me lier les mains dans le pressant danger de la foi.

)) Je n'ose espérer (pie M. le cardinal de Noailles se rapproche vérilableinent de moi, pendant qu'il me saura allaclié à des pensées si contraires aux siennes et toujours prêt à contredire, s'il le faut , les gens (ju'il estime. Il ne manquera pas de croire (pie j'agis de concert a\ec ses adversaires pour lui procurer des mortifications : il sera même beaucoup plus piqué de ce

HISTOIRE DE FENELON.

» qu'il croira que j'aurai fait contre lui , après » une réunion , qu'il ne le peut être , si elle ne )) se fait pas dans cette conjoncture ; ainsi , vous « travaillerez sur un fondement ruineux ; les » édaircissemens mêmes seront inutiles , parce ■» que je ne pourrai pas accommoder mes préju- » gés aux siens , ni tolérer ce qu'il autorisera. Ne » dois-je pas , Madame , prévoir cet inconvénient » et vous en avertir de bonne foi ?

» Je ne songe néanmoins à attaquer M. le car- )) dinal ni directement ni indirectement ; j'en suis » plus éloigné que jamais dans la conjoncture » présente ; je garde depuis long-temps un pro- » fond silence , et je diffère même de répondre à » ce que le père Quesnel a écrit contre moi , de » pem- que le lecteur malin ne s'imagine entre - » voir , dans ma répfmse, quelque trait qui puisse V retomber sui- ce que je respecte ; mais enfin , » je ne puis en conscience ni me lier les mains , » ni espérer que je ne blesserai point un cœur » déjà malade, quand j'écrirai selon mes préjugés )) contre les siens , quoique je n'écrive rien conw tre lui. Ainsi , quand môme vous le détermine- » riez à faire cpielque démarche pour me rendre )» son amitié , les suites renouvelleroient bientôt » malgré moi ses peines.

» 11 est vrai, Madame, que je pousserois jus- » qu'aux dernières bornes , dans mon pi'océdé , » les marques de respect , les égards et les ména- » gemens dus à sa personne. 11 n'y a rien de dur » et de violent que je ne prisse sur moi , pour ne » donner jamais une scène au monde par une » dispute avec M. le cardinal de Noailles ; mais » en évitant cette extrémité , je ne laisserai pas » de le blesseï- , en réfulanl une doctrine qu'il » croit pure et des auteurs (pi'il piotége. Le monde » s'apercevia de cette contrariété de senlimens, » et ceux qui sei-oient très-fàchés de le voir se » rapproche!' de moi, se serviroienl des discouis » du pubhc pour l'indisposer. Ne vaut-il pas » mieux attendi'c que Toiage cesse pour faire aloi's » quelque cliose de sûr et de constant , et pour y> ne nous exposer point aux mécomptes que je » crains? Ayez la bonté, s'il vous plait , Madame, » d'y penseï-.

» En attendant, je demeurerai plein d'une très- » sincère impatience de voir ce qui est à désirer. » Loin d'être un des principaux mobiles des mor- » tijkalions , je voudrois pouvoir pi-ocurer à M. » le caidinal de Noailles un repos parfait. Notre » réunion même n'a aucun besoin (pi'on la com- » mencede mon côté. Je la |)orte tous les jours à « l'aufel au fond de mou cœur; Dieu sait Us H vœ'ux que je fais pour celui (|ui me croit si op- » posé à ses intérêts, .le serai maintenant encore » plus zélé pour son service que je ne l'am-ois été » autrefois.

» .le sais (ju'on nte dépeint connue un homme » extrême en tout ; mais j'ose dire qu'on me con- » noit mal : je ne rejetle iuicune des opinions au- » toiisées dans les anciennes écoles; je suis seuie- )) meut opiiosé à celles «pie le pai'ti de Janséuius » il introduites prescpi'en nos jours , et (pi'on ne .) iteut toléicr s.ms laisser éluder les décisions de » l'Eglise : d'ailleurs , je ne cherche (pie la paix » et l'union.

y, Je ne sais point , Madame , ce que vous en-

» tendez par ces paroles : // s''est mêlé bien des » gens dans cette affaire , que vous croyez peut- » être plus de vos amis qu'ils ne le sont. Je ni'at- » tache aux choses sans rien attendre des hom- » mes ; je tâche d'être vrai avec eux et de me » consoler quand ils ne le sont pas avec moi : un w homme sans intérêt mondain est moins trompé » qu'un autie.

» Pardon , Madame , d'une si longue et si triste >■> lettre ; vous pouvez juger, par la manière dont » j'y épanche mon cœur , avec quel zèle et quel » respect je vous suis dévoué pour le reste de ma » vie. »

On ne peut qu'applaudir au sentiment de délicatesse qui avoit porté la maréchale de Noailles à ne renouveler ses démarches auprès de Fénelon qu'après la mort de M. le duc de Bourgogne. Il lui convenoit , comme elle le faisoit entendre dans sa lettre , qu'on ne pût attribuer un procédé honnête de sa part , à aucun motif d'intérêt , d'ambition ou de prévoyance ; mais elle avoit mal jugé Fénelon, si elle avoit présumé , qu'en perdant son seul et principal appui , il se montreroit plus flexible à des avances que des considérations d'un ordre supérieur l'avoient déjà forcé à rejeter ou à éluder : d'ailleurs , le moment n'étoit pas heureusement choisi pour persuader Fénelon que le cardinal de Noailles désiroit sincèrement de se réunir à lui. Ce prélat venoit tout récemment de faire , contre l'archevêque de Cambrai , un acte d'hostilité de la nature la plus choquante.

Le mémoire que le Roi avoit remis au cardinal de Noailles portoit ; « Que l'intention de Sa )) Majesté étoit qu'il s'expliquât, contre le jansé- )■> nisme, d'une manière assez claire et assez forte, j) pour (pie personne n'osât plus à l'avenir l'en » soupçonner avec fondement ; elle désiroit en » môme temps que le cardinal lui comnuiniquât » l'ordonnance qu'il rendroit à ce sujet , pour » qu'elle pût prendre l'avis de personnes éclairées » et désintéressées '. »

Le cardinal avoit fait une réponse au mémoire du Roi ; et par cette réponse , il se refusoit à tout ce qu'on lui demandoit. Mais ce qui pouvoit paroifre encore plus offensant peut-être , c'est qu'il avoit eu le tort inexcusable do. publier ou de laisser publier sa réponse à des invitations que le Roi avoil eu la l)oiité de lin faire dans le secret de la cuntiance; enfin, par une indisciétion (lui étoit hors de toute mesure , il s'étoit permis de |)rcssentir le secret du Roi sur le choix des personnes éclairées et désintéresuées dont Sa Majesté se proposoil de prendre l'avis. Le cardinal faisoit coniioitre (pi'il ne doutoit point que ces personnes ne fussent révê(pie de Meaux (Bissy) et le curé de Saint-Sulpice ( Lachétardie ) , et il ajoutoit avec amertume « (|ue connnuniquer cette ordonnance » à ré\(''(pi(' de Meaux, c'étoit la communi(pier » aux Jésuites rt à raichevr'(pu'. de Cambrai '. » Si le cardinal éloit sincèremenl ju'rsuadé (h. ce (pi'il disoil , on doit seulement eu conclure (pi'il jugeoil bien mal les bomnies et les circonstances: en eflèl , c'étoit les ignorer entièrement , que de supjioser que l'évêquc de Meaux , depuis cai'dinal

irirsp. de /V/if/o/i ,

m, I). 97. — * Ibid.

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