ECRITS POLITIQUES DE FENELON
Lettres et Mémoires politiques de Fénelon.
Les nouveaux rapports sous lesquels nous allons considéier Fénelon u'avoient pu encore être présentés au public ; de justes considéi'ations u'avoient pas permis aux historiens de l'archevêque de Cambrai , de faire usage d'un grand nombre de pièces manuscrites qu'ils avoieut à leur disposition. Ces considéiations ne subsistent plus : il est même aujourd'hui d'autant plus nécessaire de faire connoitre toute la sagesse des principes politiques de Fénelon , que ses admir-ateurs et ses censeurs paroissent s'être également mépris dans l'objet de leurs louanges et dans les motifs de leur censui-e. Les uns et les autres ont jugé la politique de Fénelon sur celle du Télémnqur. Ils n'ont pas vu, ou n'Ont pas voulu voir qu'un ouvrage , ([ui n'avoil poui- but que d'inspiier à un jeune prince des sentimens vertueux et des principes de ju'^lice , n'étoit pas un code de lois politiiiues ni un plan d'administration convenable à nos gouvernemens modernes.
De celti' méprise sont venus les éloges outrés qu'ont donnés a la philantropip de Fénelon , quelques écrivains qui cherchoient à se paier de son
nom pour décrier toutes les institutions existantes , et les préventions peu fondées de ceux qui oui ad'ectéde ne voir dans le Ti'leinaqiip, que les rêves d'une imagination brillante. Mais comment a-t-oii pu supposer que Fénebju ait eu l'idée d'offrii', jinur modèle de gouvernement, les lois et les régleniens de police de la petite c(donie de Salenie , au chef dune nation de vingt millions d'hommes , au petit- hls de Louis XIV , au successeur d'un prince qui avoit donné à l'autorité roviile tant de force et d'éclat; il savoit trop bien (|u*e les mœurs, les habitudes, les institutions antiques d'un grand empire auroient toujours résisté à des innovations puériles et dangereuses , aussi opposées à sa pensée (ju'à ses vœux. Le Télcinaijue étoit adressé au cœur et à l'aine du duc de Bourgogne , et la manière dont ce jeune prince avoit saisi la morale de ce bel ouvrage , démontre assez qu'il avoit mieux compris l'esprit qui l'a conçu, que ceux qui ont voulu louer Fénelon de ce qu'il n'a jamais pensé , et le blâmer de ce qu'il n'a jamais j)roposé : en un mot, les vertus, les talens, les princiites du duc de Bourgogne, les espérances ([u'il fit biiller et les regrets qu'il a laissés, sont le plus beau commentaire du TélémaijuCj et défendent également la mémoire de Fénelon contre une admiration irrétléchie et contre des reproches injustes.
Lorsque Fénelon eut ordre de quitter la cour , aucun revers éclatant n'avoit encore troublé la longue prospérité de Louis XIV. Des guerres dispendieuses et un faste , peut-être excessif, avoient à la vérité contribué à obérer la France. Colbert n'avoit point eu de successeur assez habile pour suppléer, par l'industrie, le commerce et les expédiens d'un génie inventif, aux contrihutions que les peuples n'étoient plus en état de supporter ; mais le traité de Riswick (en 1697) de voit faire espérer que la paix alloit rendre à la France tous ces puissans moyens de prospérité qu'elle doit à son heureuse situation ; la Piovidence a daigné la favoriser, en la plaçant sous le ciel le plus favorable, et à portée de recueillir tous les avantages que l'intelligence et l'industrie peuvent ajouter aux bienfaits de la natuie. Heureuse prérogative ([ui semble lui appartenir e\clusi\einent, et qui doit a\erlir tous ceux (pii sont apindés à la gouverner, que l'esprit de justice, d'ordie et de modération sufllt pour l'élever au plus haut degré de puissance et de bonheur !
On pouvoit s'abandonner avec d'autant plus de conliance à l'espoir consolant que la paix de Riswick apportoil à la nation, que Louis XIV, ramené par l'âge et par la religion à des maximes plus saines , étoit désabusé de toutes ses anciennes idées de faste et de magnificence : toutes ses vues tendoient alors à rétablir l'ordre dans ses finances par une sage économie. Il ne plut pas à l'impénétrable Providi^iice d'accoi-der des succès aux intentions bienfaisantes du monarque. L'Espagne vint se donner à la Fi-ance, sans que Louis XIV eût désiré ni recherché cet accroissement de grandeur dans sa famille ; il s'étoit même efforcé de prévenir, yiar des traités départage sagement conçus et habilement négociés, les longues calamités de la guerre (pie cette riche succession dcvoit faii'C renaître.
HISTOIRE DE FENELON.
Des é\énemens , que |>ersonne n'avoit pu ni prévoir ni prévenir , déconcerlèrcnt toutes les combinaisons de la politique ; et au moment même où un testament solennel vint mettre aux pieds de son petit-iils , toutes les eouronnes des Espagnes et des Indes , Louis XIV hésita pour accepter ce magnifique présent ; il fallut que de mûres délibérations et des raisons irrésistibles ' lui- donnassent la triste conviction qu'il ne pouvoit échapper à la nécessité de la guerre , en offrant même de se réduire à la part de cet héritage que les traités lui avoient assurée. Dans cette mémorable déhbération, M. de Beauvilliers opina pour refuser la succession d'Espagne et s'en tenir au traité de partage. Le duc de Bourgogne fut du même sentiment : mais leur opinion étoit plutôt le vœu de deux cœurs vertueux, touchés des souffrances du peuple et des malheurs encore plus grands qui menaçoient la France , qu'un avis fondé sur une véritable conviction.
Telle fut la destinée de Louis XIV , que la seule guerre qu'il ne voulut pas faire , fut une guerre juste et inévitable , et que cette guerre fut celle où il éprouva des revers qui miient la France à deux doigts de sa peite. C'est à l'occasion de cette guerre que nous avons une multitude de lettres et de mémoires entièrement écrits de la main de Fénelon.
Fénelon , étranger à l'ambition pour lui-même, avoit conservé à la cour un intérêt bien cher dans la personne du jeune prince son élève. Ses relations intimes a\ec les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, dont le premier étoit ministre d'Etat, et le second initié au secret des affaires par la confiance de son bc'au-frère , le mettoient à portée d'exercer une influence d'autant plus utile , qu'elle ne pou voit être inspirée que par les ^ues les plus pui'es et les plus désintéi-essées. D'ailleurs, la Flandre devint le principal théâtre de la guerre ; et telle fut la gloire de Fénelon, que les généraux h-ancais et les généraux ennemis se disputèrent le mérite de lui montrer des l'gords , une confiance et une considéiati(tn liicn plus flatteurs pour lui dans son exil , que s'il eu eût joiù à Vei'sailles.
Ainsi, l'on conçoit que cette partie de la correspondance |ioliti(|ue de Fénelou ne doit pas être confondue a\ ce celle foulede mémoires, de plans, de projets, (|ue hasardent sur les aff.iii'es publiques des lionirues (pii n'en connoisseni pas même les ageiis et les i-essorts. Les seuls fragmens des pièces que nous avons à pioduire suffiront poui' en liiire sentir touU' l'iinpoitance pour cette époque de notr-e fiisloire.
Ilcpnis même (pic f.oiûs XIV eut accepté le tesl.imcnl de Cfinrlcs 11 pour son petit-tlls , il dut cspi'Tci- |)cnd;mt qnel(pie temps qu'il ne seroit point cnlraiiK' diins une guerre généi-ale contie toute l'ICurope ; il put au moins présumer qu'il n'auroit ;i lutter que contre la maison d'Autriche, dont les iirélentions et les forces ne lui pai'oissoiciil pas très-rcdoiilables ; il dut même se confirmer dans celte ((iniiaiice, lorsque l'AngletcMir et la Hollande eincnl consenti à icconiKMtic l'Iii- ]ipl)e V |i(ini' roi (rEs])ague. En dérogeant ainsi
1 Voyez les Méinoin.» de Torcy.
elles-mêmes aux traités de partage qu'elles avoient proposés et garantis , ces deux puissances sembloient avouer que Loins XIV n'avoit pu se dispenser d'obéir au vœu de la nation espagnole et de son dernier roi ; mais on eut bientôt lieu de juger que cette reconnoissance simulée n'avoit servi que de voile aux projets les plus sinistres contre la France.
Mémoire du 28 août 1701.
Ce fut dans cet intervalle , que Fénelon se hâta de faire passer au duc de Beauvilliers , un mémoire très- étendu dont nous avons le manuscrit ojiginal, daté du 28 août 1701.
A cette époque, on ne pouvoit plus guère douter que l'Angleterre et la Hollande ne concertassent déjà, avec la maison d'Autriche , le plan de cette grande alliance qui réunit Tannée suivante toute l'Europe contre Louis Xl\". Fénelon propose plusieurs moyens pour tâcher de détourner l'orage tandis qu'il en étoit encore temps.
11 établit d'abord en principe ' , que Louis XiV doit être fidèle à l'engagement qu'il a pris avec la nation espagnole, de ne jamais consentir au plus foible démembrement de la succession que son petit-fils venoit de lecueillir ; mais il désire que Louis XIV commence par convaincre toutes les puissances de l'Europe , qu'il n'a aucune vue personnelle d'agrandissement pour la France. Cette opinion une fois bien établie, donnera au cabinet de Veisailles plus de force et de moyens pour repousser toutes les propositions (jui àuroient pour objet de le faire consentir au sacrifice dequebpies parties de la monarchie d'Espagne en faveur de toute autre puissance.
Il expose ensuite l'état où se trouvoit alors la France , et les motifs qui poti voient fonder les espérances de ses ennemis. Us se fiattiiient que la l'^rauce , épuisée par les guerres précédentes , ne vouloit plus la gueire ; (pie le repos et la paix lui étoient absolument nécessaires; que, forcée de porter ses armées loin de ses frontières, elle acheveroit de s'épuiser de troupes et d'ai'geut ; que les i)euples des Pays-Bas et du Milanais , accoutumés à la mollesse du gouvernement espagiujl, se l'amiliariseroient dif'licili'ment a\ec les formes raiVides et absolues du goinernemeni frauriiis ; ([ue la France , obligée de défendre un corps vwrf, conmie l'Espagne l'éfoit alors, seroit accablée de l'excès de ses propi-es efforts et de l'inertie de la masse (pi'elle s'éloit chargée de soulenir; que, plus IMiilippe V se montreroit docile aux inspirations du Itoi sou aïeul, moins les i'ispagnols jaloux et ombrageux conseiiti!(»ient à se laisser gouverner pai' le cabinet de Vei'sailles.
Pour parer à tous ces iucoinénieus , qui n'éloient <pie trop l'éefs et Iroj» seiisif)les, Fénelon proi»ose :
1" De (Ic'siuléresser eiilièrement l(>s Hollandais, (pii n'avoient d'autres sujets (riiKpiiélude ni d'aiitre motif pour entrer dans une alliance contre la
' l'ici is il'im Mi'inoin- ilc l'oiieloii siii- l;i suciossioii tl'Esl>;n;iio, «lu iH aoùl 1701. Œuvres (la Fat., t. vu, p. \k^.