LIVRE SEPTIÈME
France , que la crainte de la voir se mettre ou possession des Pays-Bas espagnols : il montre jusqu'à quel degré'de puissance les Hollandais s'étuient élevés pai' leui- commerce et leurs richesses, qui les metfoient eu élal de sidder tous les eiuiemis de la France ; il lait \o\v cdunncul la liberté <le riùu'ope paroissnil atlacliée à rindc|ien(1;uice de la Hollande ; indépendauct^ dont elle ne pounoil plus être assurée , si la France prétendoil s'emparer des l'ays-lJas espagnols , malgré toutes les assurances qu'elle avoil données.
2" 11 recommande de ne point exciter la jalousie des Espagnols, en alVectaiU de les gouverner comme des eid'aiis ; ce seinit les décourager et les irriter; ce sei'oit otVrir au i-oi (iuillaume im prétexte plausible de prétendre «pie la France et TKspagne éloient réunies dans les mêmes mains. 11 lait une peinture eIVrayante, et même un peu exagérée, des dangers (]ui pouvoieut résulter porr Philippe V et sa laniille de cette démangeaisnu de l'aire gouverner les Espagnols par des Fi-anrais ; que le parti le plus géuéicox, comme le plus sûr, étoit de se concilier leur all'eclion et d'éviter de les humilier en leur donnant , conmie on l'avoit déjà lait, des ministies et des généraux français^ et jusqu'à une dame d'honneur française. L'événement fit Noir, dans la suite, combien on auroit pié\enu de niailH'urs et d'enibarj-as, si l'on se fut bien pénétré à Veisailles de toute la sagesse de ce conseil : il ajoutoit, qu'on devoit s'attacher a établir , entre la Fi-ance et l'Espagne , un concert fondé sur la contiance , sur les égards mutuels, sur la conviction de l'intérêt des deux pays; qu'on devoit surtout être attentif a ne point laisser apercevoir aux Espagnols ces défauts de caractère si comnumsaux Français, et qui les rendent insupportables aux étrangers.
5° Fénelon blâme la précipitation avec laquelle on a rappelé de Hollande le comte d'Avaux, qui y remplissoit les fonctions d'aud)assa(leur extraordinaire ; il fait sentii' toutes les coiis(''(juences de cette fausse mesure qui laissoit aux ennemis de la Fi-ance une entière liberté de s'emparer des résolutions de la Hollande, et de les diriger au gré de leur passion et de leur intérêt.
4» 11 propose d'employer toutes les forces de la France a empêcher que les Inipériairx ne s'établissent en Italie, dans le Milanais. 11 croit que c'est le seul point où l'on puisse fiiirc la gncri-e avec vigueur et succès, sans alarmer la jalousie de l'Angleterre et de la Hollande ; que ce seroit le moyen le plus sur de convaincre ces deux Tiations, que la France n'a aucun pi-ojet d'agrandissement , et qu'elle est fort éloignée de menacer l'indépendance des Hollandais; que ces deux nations étant ainsi rassurées contre l'ambition de la France , et n'ayant d'autre intérêt ([ue celui de leui- commerce , (pii est toujours compromis par la guerre, sei-oient moins disposées à seconder la haine et la politique du roi Guillaume ; (juc la santé de ce prince étant alors assez chancelante, on devoit désirer que, s'il venoit a mourir , l'Angleterre et la Hollande ne fussent pas encore engagées dans une alliance avec la maison d'Autriche.
Enfin , il reconunande de chercher à s'assui'cr de la neutralité des princes d'Allemagne par toutes
s(jrtes de movens , et même par des subsides trèsabondans; de n'entretenir en Allemagne qu'un coips de troiqies pour soutenir les princes neutres et pour observer les mouvemcns de l'Empereur. Il rappelle qu'en donnant ces subsides il faut éviter, autant (pi'on le pourra, les grands inconvéniens ipii peuvent eu rcsidtei', tels que de favorisei- un proiligicuv écoulement de niunéraire hors de la France, d'engager les piinces (jue l'on soudoie a désirer la prolongation de la guerre, et d'inspirer à ceux que l'on ne soudoie [)as la pensée de se rendre nécessaires en menaçant de se range]' du côté des einiemis. Pour échapper a ces inconvéniens , il invite le ministère a n'accorder des subsides (ju'aiix plus puissans, et a n'en accorder (pi'autaut (pie l'utilité ou la nécessité en sera clairement démontiée.
D'api'ès ces pi-emières vues générales , Fénelon croit que, pour conunencor a bien établir dans l'Europe l'opinion de la politique désintéressée de la France , il faudroit que les troupes françaises évacuassent les Pays-Bas espagnols, et <]ue ie roi d'Espagne en confiât la garde à des troupes wallones ou suisses , qui seroient diiectement aux ordres de Philii)pe \ , et que Louis XIV soudoieroit en secret ; que la France pourroit faire cette oITre, a condition que la Hollande s'engageroit de son c(Mé a n'entrer dans aucune ligue avec l'Empereur ; mais qu'il ne faudroit présentei- cette proposition «jue d'une manière digne , convenable , et qui ne parût pas une rétiactatiou de la fiuite (pi'on avoif commise en rappelant le comte d'Avaux; que (piand même cette offre ne seroit pas acceptée, il n'en faudroit pas moins s'occupej- a rappeler, dans les Pays-Bas français, les troupes du Koi (pii sont dans les Pays-Bas espagnols ; ([u'il en résulteroit deux avantages : le premier , de rétaljlir un peu de vie et de commerce dans la Flandie française ; et le second , de lassm-er les Hollandais , en cessant de les alarmer par cet amas immense de soldats , d'officiers généraux , de munitions , et par des constructions qui coiHoient des sommes incalculables ; (pi'on poiuToit aussi achever de gagner les Hollandais, en leur faisant proposer par le roi d'Espagne l'échange de la Gueldre espagnole contre Maastricht ou telle autre place ; que ce ne seroit point la un démembrement , mais un sinqde (•change.
Fénelon observoif avec raison , que jusqu'alors on avoit fait trop ou trop peu; (pi'il falloit d'abord accabler les Hollandais , ou ne i)as leminspirer delà méfiance. 11 revenoit à prouver (pie c'étoit princi>)alement a la guerre d'Italie (pi'on devoit s'attacher , pour chasser les lnq)ériaux du Milanais , les obliger à rentrer en Allemagne, et replacer ainsi le théâtre de la guerre chez les ennemis eux-mêmes.
Plus on lit ce mémoire , plus on reste convaincu que les conseils qu'il renfermoit étoient les plus ulib^s et les plus convenabbîs à cette circonstance. Il (^.st même assez vraisemblabb; (pie M. de Beauvilliers seroit prévenu , en les présentant comme ses propres idées , a les faiie goûter au Boi et à ses ministres, si , peu de tenqis après , Louis XIV n'eut pas fait la faute inexcusable de rcconnoitre , poiu' roi d'Angleterre , le
HISTOIRE DE FENELON.
fils de Jacques II ' , malgré les cngagemens qu'il ayoit contractés par le traité de Hiswick. Cette générosité impolitique souleva contre lui l'Angleterre^ associa la nation toute entière à la haine de Guillaume 111 , et la précipita , ainsi que la Hollande , dont il disposoit en maître absolu , dans les vastes projets qu il avoit conçus contre la France. La mort de ce monai-que qui suivit de près cet événement » , ne changea rien aux dispositions des Anglais et des Hollandais , et ils se réunirent à TEnipercur pour déclarei- la guerre à la France,
Mémoire sur la campagne de 170-2.
Dans une situation aussi critique et qui donnoit une nouvelle face aux affaires , Fénelon crut de\oir adresser un second mémoire à M. de Beauvilliers '. Les quatre premières pages de ce mémoire , éci'it en entier de la main de Fénelon , manquent aux manuscrits qui nous ont été confiés ; mais il a ceitaiuement été rédigé au commencement de 1702, à Tépoque où le roi d'Espagne devoit passer en Italie pour y commander les armées combinées , et avant que le duc de Savoie se fût déclaré contre la France.
On y voit combien Fénelon redoutoit le caractère ambitieux de Victor-Amédée ; et on peut juger de la nature de ses craintes par les précautions qu'il recommande pour la sûreté de la personne et •le la vie du roi d'Espagne.
On doit croire que Victor-Amédée et oit incapable d'un crime ; mais il ne tarda pas à justifier en partie les soupçons de Fénelon , en trahissant le roi auquel il s'étoit allié , et pjenant les armes contre ses deux gendres.
Fénelon avoit été précepteur de Philippe V : ce jeune roi , qui inontia si peu d'action sur le trône, étoit remarquable par une intrépidité héroïque dans un jour de bataille. Fénelon avoit démêlé , des son enfance , cette partie de son caractèi-e. « Je connois l'ardeur du jeune roi , tk-ri- )» voit-il * ; il est capable de s'exposer sans nîe- » sure, de ne ^oir plus devant lui, et de hasarder » tout, quoi qu'on puisse lui dire , dès fpi'il sera « embarqué et échauffé dans une occasion. Jugez » (ornliien il sera facile à des gens malins et ar- » tificieux de le pousser jiour le faire périr. » Peu s'en fallut que ce que Fénelon avoit paru redouter ne se réalisait peu de mois après la date de ce méninii'c. l'hilipiie V resta , pendant tout le combat de Luzara \ exposé au feu d'une batterie ennemie, sans laisser seulement aperce\oir sur son visage la plus légère impression d'inquiétude on d'embarras.
Diins la re\ue des différens généraux fiançais auxquels il étoit question de confier le commandement des ai mées , on observe avec peine , en lelisant ce mémoire de Fénelon, combien les bons géut'iaux , les gi-néiaux univeisellemenl eslimés
'.la((liirsll iiiullcMf.sc'|.|riiil,ii- 1 701 . — ^ (iuillmim.- III
iiioiirul le 19 mars 1702. — '•' Second Moiiiuirc de l'ciieloii (le 1702. nKiirn-s de i'ti>elon,\. vu, i». 157. — '• M''iiii>ire de 1702; uln supra, n. 6. — *15aoai 4702.
des officiers et des soldats, éfoient devenus rares, malgré les guerres continuelles qui avoient rempli tout le règne de Louis XIV. C'étoit à la même époque que madame de Maintenon écrivoit au duc de Noailles : u ^'ous avons des courtisans, et pas » un capitaine. » Les jugemens de Fénelon sur quelques-uns d'entre eux paroîtront peut-être sévères; mais si l'on interroge avec attention les mémoires des contemporains", on verra qu'ils ne sont que justes : on doit même être étonné de la sagacité avec laquelle il avoit su , du fond de la retraite où il avoit passé la plus grande partie de sa vie, discerner les vertus, les qualités elles défauts de tant d'hommes dont son état et ses occupations paroissoient peu le rapprocher. U n'est pas un seul de ses jugemens que l'iiistoire et la postérité n'aient confirmé.
Fénelon témoigne dans ce mémoire un vif désir de voir employer d'une manière digne de sa naissance , ce jeune prince de Conti que les exploits les plus brillans , de grands talens et la voix publique appeloient depuis long-temps au commandement des armées , et qui en fut toujours exclus par le pi'ofond ressentiment qu'avoit laissé , dans le cœiu' de Louis XIV, le souvenir d'un seul acte de désobéissance.
11 i-ecommande avec soin qu'on évite d'asssocier M. de Vendôme à M. le duc de Bourgogne dans la même armée. Tous les malheurs de la campagne de Lille eu 1708 prouvèrent dans la suite combien étoit juste la piévoyance de Fénelon. Ce n'est pas qu'il ne rendit justice à la valeur du duc de Vendôme et à son "génie natuiel dans \m jour de bataille ; mais , comme Fénelon l'observe dans le mémoire dont nous donnons le précis , « on avoit » tout à redouter de son espiit roide , opiniâtre et » et hasardeux. »
Du maiéctial de Catinat
Fénelon insisf oit surtout avec ardeur poui- qu'on employât le maréchal de Catinat, dont l'absence des armées se fit si cruellement remarquer dans la suite pour la gloire île la France, et «ju'on eût la cuuit;',l)lc oli-lin ilion de !ai>ser dans une inaction plus iionU'usi' pour riioiuieur du nom français (pie pour ce grand homme lui-même. On voit , par la manière dont Fénelon s'rxprime dans ce ménioire et dans «pielqiies-unes de ses lettres , la pi-olnude estiuu' (pi'il avoit pour le maréchal de Catinat. 11 e.xisloit en effet bien des rapports touclians entre ces deux aines vertueuses , malgré le cniilniste de leurs manières et de leurs formes exlérii'ui'es.
Par une triste conformité , l'un et l'antre eurent le malheur de rencontrer des ennemis puissans (pii rednuloii'iit leur ascendant; l'un et l'autre finirent ieiii- Imiidiable cairièi'e dans la retraite, bien moins à plaindre sans doiite ipie le prince dont ou avoit surpris ropiuion et aigri les pié- \eiilions.
Féiudon prévoyoit avec douleur (pie , tandis qu'on négligeoit les services de Catinat , on cé- (feroit à la crainte de contrister le maréchal de