LIVRE SEPTIÈME
Villcroy, et qu'on sacrifioroit le sort des armées et le saint de la Fianee à une si frivole considération : c'est en ellet ce qui arriva, quoique Timprudence avec laquelle il s'étoit laissé surprendre <à Crémone, eût assez démontré qu'il n'avoit ni les talens d'un général, ni la contiance des soldats.
Mais l'objet sur lequel Fénelon insiste avec le plus de vivacité dans ce mémoiie, est le délaut de convenance et l'esjjèce d'ignominie qu'il y auroit à laisser M. le duc de Hourgogne dans luie honteuse oisiveté à Veisailles, tandis que le roi d'Espagne, son frère, étoit à la tète d'une armée en Italie; qu'on annoncoit (jue l'Empereur envoyoit son (ils, le loi des Romains, commander sur le Rhin, et (|U(' Cuillaiiiiie III, (k\j;i mourant, se flattoit encore d'iMre en élat de porter la giieire dans les Pays-Bas. 11 jevenoit à demander qu'on associât M. de Catinat au iluc de Bourgogne dans le commandement de l'armée : c'étoit , de tous les généraux qui existoieut , le seul (jui inspirât une entière contiance à Fénelon. « Dans la diw sette de sujets ' oîi nous sonuncs , le maréchal » Catinat ne doit pas être laissé en arrière. Quand » même il auroit lait bien des fautes » , ce que je » ne sais pas , il faudroit en juger par compa- » raison aux autres, et malheureusement il ne » sera toujours ijue trop estimable par cet en- » droit-là. »
Fénelon n'eut pas la satisfaction de voir ses vœux entièrement accomplis. Louis XIV, à la vérité, donna en 1702 une armée à commander à M. le duc de Bourgogne, mais il n'employa point Catinat.
Fénelon et le duc de Bourgogne.
On voit , dans toutes les lettres de Fénelon , l'intérêt avec lequel, du fond de sa retraite, il surveilloit tous les détails de la conduite de M. le duc de Bourgogne. C'étoit sur la tète de ce jeune prince que reposoient toutes ses espérances pour le bonheur delà France; et toutes les instructions qu'il lui transmeltoit par M. de Beauvilliers, respirent la tendresse d'un père et la sincérité d'un ami fidèle et vertueux.
«■ J'aime toujoui-s M. le duc de Bourgogne , » écrivoit Fénelon càM. de Beauvilliers ', nonobs- » tant ses défauts les plus choquans. Je \ous con- » jure de ne \ous relâcher jamais de votre amitié » pour lui; supportez-le sans le flatter; aver- )) tissez-le sans le fatiguer; et bornez-vous aux » occasions et aux ouvertures de Providence , » auxquelles il faut être fidèle. Dites-lui les vérités ^) qu'on voudra que vous lui disiez; mais dites-les » luicourtement, doucement, avec respect et avec » tendresse. C'est une prucidcnce <jue son cccur ne » se tourne point vers ceux qui auraient tâché d'y » trouver de quoi vous perdre. Qu'il ne vous échappe » pas, au nom de Dieu ; sil faisoit ([uebiue faute , » qu'il sente d'abord en vous un cœur ouvert
• Mémoire de 1702 ; ubisuprà, ji. 158. — * Les courtisans avoient aUiibué aux fautes du uiaréihal de Catinat les nial- Jieurs de la campagne d'Italie en 1701. — ' Lettre du 30 novembre \6^9. Corresp. de Fénelon , t. vu, p. 219.
» conmie un port dans le naufrage. Inspirez-lui n une piété douce , commode ,, simple . exacte , » ferme, sans être ni âpre ni scrupuleuse sur les » minuties : il n'y a ijue l'imperfection fjui exige » la perfection avec dpreté. »
Lettre du ilue de Bourgogne à Fénelnn.
Louis .\1V doima, en 1702, le commandement de l'armée de Flandre au duc de Bourgogne , et chargea le maréchal de Boufllers de le diriger par SCS leçons et ses exemples. Le jeune prince devoit nécessaiiemeiit passer par Cambrai pour se rendre à sa du'stinatioii; il demanda avec empressement au Roi son aieul , la permission de voir k son passage son ancien précepteur. Louis XIV y consentit, mais à une condition qui déceloit toute la vivacité de ses premiers ressentimens contre l'archevêque de Cambrai , ainsi que l'opinion qu'il avoit de son ascendant sui" son jeune élève. M. le duc de Bourgogne se hâta d'instruire Fénelon de la permission qu'il avoit obtemie et de la restriction qu'on y avoit mise.
A Pcronii'^ , le 23 avr
<i Je ne puis me sentir si près de vous sans vous » en témoigner ma joie, et en même temps celle .) que me cause la permission que le Roi m'a « donnée de vous voir en passant ; il y a mis ncan- » moins la condition de ne vous point voir enpar- » tictdier. Je suivrai cet ordre , et néanmoins je » pourrai vous entretenir tant que je voudrai , » puisque j'aui-ai avec moi Saumery, qui sera le » tiers de notre première entrevue après cinq ans » de séparation. C'est assez vous en dire de vous » le nommer, et vous le connoissez mieux que moi » pour im homme très-siir, et qui plus est, fort M votre ami. Trouvez-vous donc, je vous prie, à » la maison où je changerai de chevaux, sur les » huit heures ou huit heures et demie. Si par ha- » sard trop de discrétion vous avait fait aller au » Cateau , je vous donne le rendez-vous pour le » retour, en vous assurant que rien n'a jamais pu » diminuer ni ne diminuera jamais la sincère » amitié que j'ai pour vous. »
Loiis.
Ce n'étoit pas sans raison que le duc de Bourgogne s'étoit méfié de la délicate circonspection de Fénelon, et qu'il avoit prévu qu'elle le porteroit peut-être à s'éloigner de Cambial au moment où il y arriveroit , pour éviter de le compromettre et de se compromettre lui-même auprès du Roi. Il avoit fait en effet toutes ses dispositions pour ne pas se trouver à Cambrai au passage du duc de Bourgogne , et il étoit au moment d'en partir lorsqu'tm courrier vint lui apporter la lettre du jeune prince. Nous trouvons cette circonstance dans une lettre latine • de l'abbé de Chanterac au cardinal Gabrielli. Cette
1 Corresjj. de Fàicloii , t. vu , p. 235. — ^ Ihid., p. 553.
HISTOIRE DE FÉNELON
entrevue fut courte et gênée par la présence des militaires et des magistrats que le respect et le devoir avoit attirés à la maison oij le duc de Bourgogne étoit descendu. Le jeune prince ne voulut point cou (revenir aux ordres qu'il avoit reçus , et n'osa se permettre d'entretenir Fénelon en particulier. Cette contrainte lui inspira une espèce de réserve qui pai-ut affliger tous les spectateurs; ce ne fut qu'au moment où l'archevêque de Cambrai présenta la serviette à M. le duc de Bourgogne pour se laver les mains, que le jeune prince, en élevant la a oix de manière à être entendu de tout le monde , adressa à Fénelon ces paroles remarquables, qui disoient tant de choses en si peu de mots : « Je sais ce que je vous dois ; vous savez » ce que je vous suis. »
La campagne de 1702 ne produisit aucun événement remarquable en Flandre, quoique M. le duc de Bourgogne eut <à combattre le fameux Marlboroug. Ce général vint prendre le connnandement de l'aimée des alliés , et faire le premier essai de son talent pour la guerre , qui l'éleva si rapidement au rang des plus grands capitaines. Cependant M. le duc de Bourgogne , selon le témoignage d'un officier distingué ' emplové dans cette armée , « lit voir dans cette première cain- » pagne foute la valeur, la fermeté et l'habileté » qu'on n'acquieit d'ordinaire que par rexpérience » d'un grand nombre d'années ; il charma les of- » ficiers et les soldats par ses attentions pour eux, » et par des manières gracieuses accompagnées » de toutes sortes de marques de bonté. «
Un témoin encore plus imposant que le marquis de Quiucey, le maréchal de Berwick , rapporte dans ses Mémoires , en parlant d'une action distinguée où le duc de Bourgogne, à la tête de son armée, poursuivit pendant deux heues les ennemis jusque sous les remparts de Mmègue, « que cette » journée fut aussi brillante que siiiguHère ; car » c'est une chose sans exemple , dit-il , (|irune » armée en ait couru une autre pendant deux » lieues, et l'ait culbutée dans le chemin couvert » d'une place , presque sans coup férir. »
Lettre du duc de Bourgogne à Fénelon.
Louis .\IV, voyant qu'à la fin de cette campagne les ennemis s'attachoient à former des sièges (jiii ne promettoient rien de décisif, et qui n'ollioii'iit a son petit-lils aucune occasion de se signaler, crut devoiib- iap]»el(r à Versailles vers les premiers jours de sei)teml)re. M. le duc de Bourgogne craignit de ré veiller la jalousie des ennemis de l'éneli m, et de donner de l'ombrage au roi son grand i)ère , en paroissant lechcrclier nue seconde entrevue avec lui à son passa-c à Cambrai; il lui écrivit de Mahuts, jef; septembre 1702 » :
« Je ne saurois repasser à portée de vous sans » vous témoigner le déplaisir que j'ai de ne point » user de ma permission, et de ne point \ous » revoir, ainsi que je l'axois espéré. Celte lettre » vous sera rendue par un moven sur; ne cliar-
» gez point de réponse par écrit celui qui vous » la rendra , et h vous m'en faites, que ce soit par » M. (le Beauvilliers ^ et sans y mettre de dessus. « Je vous prie d'être persuadé de la continuation » de mon amitié pour vous , qui assurément ne » i>eui être plus vive , et qui a toujours été telle , » comme je ne crois pas que vous en doutiez, et » de vous ressouvenir incessamment de moi dans « vos prières. Feut être sera-t-il encore mieux que » je ne vous voie pas la veille ou le jour même que » j'arriverois à Versailles ; cela n'est pas la même » chose quand on doit être quelque temps dehors, » et les idées sont plus ef]'acées. Adieu , mon cher » archevêque ; il n'est pas besoin de vous recom- » mander le secret sur cette lettre, ni de vous » assurer de la tendre amitié que je conserverai en » Dieu pour un homme à qui j'ai tant d'obligations » qu'à vous. »
Louis.
Lettres de Féuelou à M. de Beauvilliers.
On voit jusqu'à quel point le duc de Bourgogne redoutoit les sinistres interprétations qu'on pouvoif donner aux témoignages les plus indifférens de son intérêt pour rarchc\ê(pie de Cambrai. Fénelon ne reçut point à temps cette lettre ; et prévenu que le prince alloit descendre à la poste de Cambrai , il s'y rendit pour remplir un devoir que la bienséance seule lui auroif prescrit , indépendamment de tout autre motif. C'est ce que nous apprenons par une lettre de Fénelon à M. de Beauvilliers.
« J'ai vu notre cher prince un moment ' : il m'a » paru engraissé , d'une meilleure couleur, et fort » gai ; il m'a témoigné en peu de paroles la plus » gi"uidc bonté; il a beaucoup pris sur lui en me » luiianl ; // me semble (yue je ne suis touché de » tout ce qu'il fait pour moi que pur rapport à lui » et au bon c(pur qu'il montre par-là. 11 m'avoit » écrit de Matines , par M. Ueuon ville, une lettre » que celui-ci m'a i-endiie (le[)uis le passage du » prince. Je garderai la-dessus le plus profond » secret. Je ne saurois recevoir tant de marques » de sa bonté sans lui en témoigner ma reconnois- » sauce , en lui retraçant la conduite (p.i"il doit » tenir , et eu lui l'appelant toujours ce qu'il » me semble «pi'il doit à llieu. Vous devez redou- » hier de fidélité pour le seconiii-sans timidité ni » empi'cssemenf naturel. »
La manière dont M. le duc de Bourgogne s'étoit conduit pendant la campagne de 1702, lui avoit concilié l'estime générale; il avoit fait \oir, dans toutes les occasions où il s'éloit troiné , qu'on peut allier les \erliis militaires aux mmI us austères delà religion; en un mot, il avoit condamné au silence ses vils détracteurs , (pii s'attachoient à le représenter comme un prince dont l'esprit et le caractère étoienl rétrécis |)ar les pratiques minutieuses (l'une di'votion pnc'rilc et exagérée.
Fénelon l'iaignit (pTil ne se laissât séduire par
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de Féiiclo
laniuis lie Qiiiiico;
.'lubie 1702. O'rrcsjjnitdaïue de l'rxcluii , I. vi