‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 322 sur 422 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

ces témoignages équivoques d'un faux enthousiasme ; il écrivit à M. de Beauvillieis '.

« Ayez soin de rinlérieur encore plus fjue de » rext'criowr de M. le duc de Bourgogne , alin que )) les goûts naturels, la vivacité de ses passions , )) et le torrent du monde ne Tentrainent pas. Je » ne lui ciimi>te pas tant d'avoir méprisé le monde, » qui étdit cuiUie lui, que Je lui com})ter()is de » vivre détaché du monde, <]uand le monde lui » applaudit et le recherche avec empressement ; il » faut liieu faire poui- le monde , sans y tenir, et » c'est de (pioi on ne vient point à i)oiii , si Dieu « ne le soidient par sa main toute-puissante. (Ju'y » a-t-il de plus llatteui- que d'être né un si grand » prince, et cependant de ne devoir les hommages » du public qu'à sa bonne conduite et à ses taleiis, » comme si un étoit un simple particidier? Mais » quel malheur si on s'a])puyoit sur ce foihle ro- » seau ! L'estime des honnnes vains est vaine, et » elle se perd en un jour. Si ce prince étoit Hvré » à son propre cœui-, loin de Dieu et de l'ordre fl des grâces qu'il a éprouvées , tout se desséche- « roit pour lui , et le monde même, qui lui auroit » fait oublier Dieu, serviroit à Dieu d'instrument )) pour se venger de son ingratitude. J'aimerois « mieux mouiir que d'apprendre jamais une si » déplorable nouvelle ; il est certain qu'en man- » quant à Dieu , il tomberoit dans un état où •) il manqueroit ensuite bientôt au monde, et où » le monde se dégoùlcroit promptement de lui. »

Campagn.c de 1703. — Trait de clémence du duc de Bourgogne.

On s'attendoit qu'en 1705, M. le duc de Bourgogne commanderoit l'armée de Flandre comme l'année précédente; on préféra de le nommer généralissime de l'armée d'Allemagne. Ce qui siuprit le plus dans cette disposition, c'est que cette armée étoit très-foible, composée en grande partie de nouvelles levées , et ne paroissoit jjas oflWj- des moyens suffisans pour tenter (pielqu'entrcprise importante. On crut ,'is^ez L^énéralenicnt ipiele motif secret de ce changement de destination avoit été de suspendre entre le duc de Bourgogne et Fénelon ces relations de confiance et d'intimité , qu'il lem- étoit plus facile d'entretenir, loin de la surveillance delà cour, pendant le séjour du jeune prince dans les Pays-Bas.

Heureusement pour le duc de Bourgogne, on lui doiHia , pour le seconder dans ses opérations militaires, le juaréchal de Yauban, qui, seul, pouvoit suppléer au défaut d'une armée plus considérable. Aussi cette campagne fut-elle aussi honorable par la prise impoilante du Vieux-Brisach, que par l'espèce d'audace (|ue le jeune prince mit à s'exposer à tous les perds. I.e Vieux-Brisach avoit appartenu à la France , et le maréchal de Vauban étoit par\enu à le rendre presque imprenable par les fortifications dont il l'avoit environné. Le maréchal de Vauban se trouvoit alors appelé à employer les ressomccs de son génie pour

* 27 janvier 1703. Corresp. pe Fcnelun, t. vu, p. 240.

renverser les remparts que son génie avoit créés. Ce fut à cette occasion qu'il dit à .M. le duc de Bourgogne : « On ignore, .Monseigneur, si vous >i savez prendre les villes que j'ai fortifiées; vous " allez nous l'apprendre. »

Ce fut pendant le siège du Vieux-Brisach , que le duc de liourgogne eut occasion de montrer que les piincipes de religion que Fénelon a\oit si profondément gravés dans son cœur, respiroient toujours la douceur, l'indulgence et l'humanité. Un espion ennemi, (pii s'étoit intioduit dans. son camp, fut découvert et arrêté; le jeune prince crut qu'à raison de quebjues circonstances particulières on pouvoit sans inconvénient lui épaigner le dernier supplice. On voulut le détourner de cet acte de clémence , en lui faisant observer que cet espion étoit huguenot. « C'cftt pour cela , répondit-il eu riant, qu'il a besoin de temps pour s'instruire et » se convertir. »

Le Vieux-Brisach fut pris le 7 septembre 1703, après quatorze jours de tranchée ouverte , et le duc de Bourgogne demanda au Boi la permission d'entreprendre le siège de Landau ; mais Louis XIV , instruit que ce jeune prince s'étoit exposé avec témérité au siège du Vieux-Brisach , craignit qu'il ne se compromit avec trop d'imprudence à celui de Landau, dont rentreprise étoit encore plus hasardeuse , et dont le succès paroissoit trop incertain dans une saison aussi avancée; il eut ordre de revenir à Versailles , et de remettre au maréchal de Tallard le commandement de l'armée et la conduite du siège de Landau.

Conseils de Fénelon au duc de Bourgogne.

Fénelon , privé de la consolation de voir M. le duc de Bourgogne en Flandre , lui fit passer par M. de Beauvilliers ses avis et ses instructions sur la conduite qu'il devoit tenir à l'armée d'Allemagne. On retrouve toujours le sentiment et le langage d'un père jusque dans les consed?; qu'il lui donne sur des soins et des attentions qui peuvent paroître indifVérens dans des particuliers, mais qui ont souvent tant d'infiuence sur la réputation des princes, sans cesse exposés aux regards et à la censure publique.

« Quand M. le duc de Bourgogne sera à l'armée, » disoit Fénelon, il aura raison de ne vouloir souf- » frir aucun excès de vin h sa table ; mais il lui » convient fort de continuer cette longue société » de table et cette liberté de conversation pendant » les repas, qui a charmé les officiers dans la der- » nière campagne. 11 est bon de continuer cette » aflabilité aux autres heures de commerce. Le » prétexte naturel de se renfermer pour écrire h. » la cour, lui donnera toujours des heures de re- )) traite pour les choses plus solides.

» Quand il y aura à l'armée quelque désordre « de mœurs , il peut donner des ordres généraux » bien appuyés pour les i-éprimer sévèrement , » mais il ne faut poiid qu'il descende dans les dè- ))tails;on l'accuseroit de tomber par scrupule » dans la rigidité t^t la minutie; il faut même qu'il » tourne ses ordres du côté de la disciidine mili- » taire, qui a besoin de cette fermeté.

» 11 faut qu'il n'effarouche point M. le maréchal » dcYilleroy ', qui est homme de réprésentation, » de plaisir et de société ; il peut lui témoigner de » l'estime , de l'amitié , et même de la confiance » et du goût ; par-là il l'apprivoisera avec sa piété » gaie et sociable, et il l'engagera à apprivoiser » aussi le public , où ce maréchal sera cru.

» Enfin, je vous conjure de n'oublier rien pour » faire en sorte que notre jeune prince ménage sa » santé; qu'il s'épargne à l'armée toutes les fatigues » inutiles; qu'il dorme , qu'il mange bien, et qu'il » marche t(jujours en présence dé Dieu avec la » paix d'une bonne conscience. »

Tels sont les détails touchans dans lesquels Fénelon ne ciaignoit pas de descendre pour environner M. le duc de Bourgogne de cette bienveillance universelle que trop de princes négligent souvent de rechercher, parce qu'ils sont aussi indillërens à la gloire de la mériter qu'cà la douceur de l'obtenir.

Le duc de Bourgogne se montra fidèle aux conseils de Fénelon, et l'affection de son armée en fut la récompense : c'est un témoignage que lui a rendu l'homme le plus sévère dans ses jugemens. « M. le duc de Bourgogne, écrit M. de Saint- » Simon, s'acquit beaucoup d'honneui- pendant » sa campagne d'Allemagne, par son application, » son assiduité aux travaux; avec une valeur sim- » pie et naturelle , qui n'affectoit rien , qui alloit » partout où il convenoit , sans s'apercevoir du » danger. La libéralité , le soin des blessés , l'afFa- » bilité, lui acquirent les cœurs de toute l'armée. » H la quitta à regret, sur les ordres du Roi, pour » retourner à la cour, où il arriva le 22 septembre » à Fontainebleau ". »

Lettre du duc de Bourgogne h Fénelon, 28 septembre 1703.

C'est à la suite de la prise du Vieux-Brisach , que nous placerons une lettre remaïquable du duc de iiourgogne à Fénelon. Elle fera voir jusqu'à quel point ces mêmes principes de religion , qui lui inspiroient tant d'indulgence et de bonté pour les autres , le rendoiont sévère pour lui-même. C'est au momenl où ii aiiivoit de cette t;uiq>agrie d'Allemagne, où ii a\oit nK'iité et oi)tçnii de justes éloges; c'est au moment où il étoit icru par le ]{oi son grand-père a\ec la plus tendre aliection, et oii toute la cour, à l'evenqtle du monanpie, s'empressoit de l'accabler d'une admiiation peut-être exagérée, que le jeune i)rince se renferme dans le secr-et de son cabin(!l , pour déposer eu liberté, riaiis le sein de sou veilueux précepteur, ses peines, ■ses in<]ui('-tudes et ses scrupules.

« Le côté où j'ai été cette année n'a pas été com- » patible, mon chei- archevêque % avec le rendez- » vous que je vous avois donné l'année deirnèie ; » mais je Iroine l'occasion favorable de vous écrire » par ma voie ordinaire : vouf iik; ferez léininse » de même, «piaiid il rei.assera. Ma volonté d'être

niarcchal de Vili'-ioy scriiil ---■—'- - " ....'liin; . avoc M. le duc de Bourgogne; uiuis en fui lu iiiariTlial do Tallaid. — 2 Mémoires. — ' Corrcsp. de Iciiclvii , t. vu , p. 212.

' (Jll noy-.il ;iIm|s <|U(' M.

nploye à l'armi-e d'Alli-inn(.|

» à Dieu se conserve , et même se fortifie dans le » fond ; mais elle est traversée par beaucoup de « fautes et de dissipation. Redoublez donc, je vous » prie , vos prières pour- moi : j'en ai plus de be- ') soin que jamais , étant toujours aussi foible et » aussi imparfait; je le i-econnois tous les jour-s de » plus en plus; je r-egai'de cependant cette lumière » comme venant de Dieu qui me soutient toujours » et ne m'abandonne pas absolument, ([uoique sou- ') vent je ne me sente que de la froideur et de la pa- » resse , qu'il faut tâcher de sur-monter- moyen- » nant sa grâce. J'ai eu aussi quebpie temps des » scrupules qui, quelquefois, m'ont fait de la peine: » voilà à peu près l'état où je suis présentement. » Aidez-moi donc de a os conseils et de vos prières. « l'oiir vous, mon rhpr archevêque, vous êtes tous » Ins jours nommément dans les mienves : vous » croyez bien que ce n'ett pas tout haut. Remer- » ciez Dieu aussi des bons sirccès dont il noirs a » favorisés, et denrandez-Iui la continuation de sa » protection dans une situation où les afïaii'es en » ont un pi'essant besoin. Je ne i^ons dirai rien » de ce que je suis à votre é.çiard; je suis toujours » le même , et je désirerais bien que ce ne fût pas )) à aller en Flandre ou non, qu'il tînt de vous voir « ou de ne vous voir pas. Tout cela sera quand » Dieu voudra. Si l'abbé de Langeron est à Camr> brai, dites-lui un petit mot de ma part , en lui » recommandant le secret. »

C'est par ces traits si sirrrples et si naturels , qu'on explique l'idée attachante qui est restée de la mémoire d'un prince qui , dans l'âge des passions, dans le char-me du sentiment si vif qu'il avoit poirr une éporrse adorée , et au milieu de toutes les séductions dont il étoit entouré , avoit su consei-ver- une affection si tendre pour le pr"écepteur dont il étoit sépar'é depuis six ans, pour un homme odieux au Roi son aïeul , et dont il n'osoit rrrême prononcer le nom. Qrrelle oprnion doit-on se former- de l'arne et du caractère d'rm pr-ince capable d'une amitié si fidèle et si courageuse, et du vertueux instituteur qui avoit formé un par-eil élève!

lustiuctions de l''eiielou pour le duc de Diourgogne.

M. le duc de Bour-gogne fut cinq ans à la cour sans être emplové dans les armées. La perte de la bataille d'HoechsIa-dt , en 17tU; celles de Ramillies et de Tmin , en ITIKJ, avoient découragé Louis XIV , et il n'osoit plus comprorrrellre la gloir-e de son pefit-tils avec des ennemis <]ue la fortune avoit rendus aussi entiei)i('iians (lu'anrbitieiix. C'est dans rinlei-\alle de ces ciiui ans (jue nous r'etroiivons , dans les lettres de Fénelon aux ducs de Clievr'cuse et de Beauvilliers, des pai'ticularités qu'il est intéressant de faire connoitie; elles feront voii' ipie les pi'incipes el les instr'uclions de Féneloir coinenoicnt é^alerueid au rang oii la Providence a\oit fait naître M. le duc de iiouigogne, au Irone «pi'il (le\(iil un joiu' occuper, et aux vertirs qui font les ^iand> hommes et les i;iarids princes. C'est par ces instructions (pi'orr jugera si ses instituteirr-s mériloient le reproche de l'avoir élevé dans le goût des pralirpies minutieuses , et dans les maximes d'urre dévotion igrroranle et supersti-

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