LIVRE SEPTIÈME
tieuse. C'étoit au duc de Bourgogne lui-nièmo (|ue Fénelon prescri\oitcetto grande règle de conduite : « La rcJigion ne consiste pas dans une scrupuleuse » observation de petites formalités; elle consiste » pour chacun (huis les vertus propres Je son état. » Un i/rnml prince ne doit pas servir Dieu de la » m&me façon qu'un solitaire on nn simple parti- » culier i. »
Mais ce n'étoil pas à des maximes vagues et générales que Fénelon hornoit son attention inquiète et surveillante. Du fond de sa retraite de Cambrai , il diiigeoit toides les |>ensées , tous les sontimens, tous les mouvenicus, tontes les actions du Jeune prince. Les ducs de HiMiivilliers et de Cheviviise lui Iransniettoiciit un it'-cit fidèle et impartial de tout ce (pie la cmidnite de M. le duc de Bourgogne pouvoit oIVrir de répréhensible ou d'estimable, et c'étoit de Cambrai que revenoient à Versailles les avis , les instructions , les reproches et les encouragemens. l'n aicliexèque proscrit , exilé, odieux à la coiw , étoit roracle de l'héritier du trône. Louis XIV n'avoit pu qu'interdire au duc de Bourgogne la douceur de vivre avec Fénelon ; il étoit au-dessus de son pouvoir d'empêcher que l'ame du duc de Bourgogne fût toujours en piésence de celle de Fénelon; on \a voir s'il étoit digne de tant de confiance , de soumission et d'attachement.
« Je suis ra\i de tout ce que j'entends dire de » M. le duc de Bourgogne; tâchez de faire en sorte » que ceux ([ui en sont charmés à l'armée, le » retrouvent le même à la cour; je sais qu'il y y> a des dilléi-ences inévitables; mais il faut rap- » procher ces deux états le plus qu'on peut ^... » il est capital ipie \ous souteniez M. le duc de » Bourgogne , afin qu'il ne retombe pas dans son » premier état; il y a plusieurs choses à lui insi- » nuer, mais doucement, et en se propoitionnant » à ses besoins....
» 11 faudroit trouver un milieu , afin qu'il ne » fut ni trop ni trop peu chez madame de Main- » tenon ; il ne doit jamais lui montrer aucun éloi- » gnement; il doit même lui montrer, ({uoi qu'elle w puisse faire, une attention et des éçjards par res- » pect pour la confiance (fue le Hoi u en elle. Ainsi, » il est à propos qu'il aille chez elle de temps en » temps d'une manièie honnête et pleine de con- » sidération , sans paroîti-e changer; mais il ne » convient pas qu'il y demeure oisif et rêveur dans » un coin, comme un enfant, ou comme un pauvre « homme bizaii-e , qu'elle ne daigne pas entrele- » nir; il ne doit pas choisir ce théàtre-là pour mon- » ti-er ses lêveries, ses chagrins, ses humeurs; s'il » veut avoir de telles hcui-es, il faut qu'il aille les » cacher dans son cabinet; en un mot, il faut qu'il » s'accoutume à quelque dignité, et qu'il y accou- )) tume les autres. Le moment de son retour de » l'armée est favorable pour prendre un bon pli; » il ne reviendra de long-temps, s'il perd inie si » belle occasion; plus il montrera de force, d'éga- » lité et de raison , plus madame de Maintenon » changera pour le bien traiter , et tous les autres » compteront avec lui ; sinon , t(jut ce qu'il vient » de faire à l'armée se perdra dans l'antichambre
1 Corresp. de Fénelon, t. vu, p. 235. — * Lcllre de F^jielon au duc de Beauvilliers, <703 Ibid., p. 244.
» de madame de Maintenon , et on l'avilira de plus » en plus '. »
On croit entrevoir dans cette lettre que madame de Maintenon avoit plus d'éloignement que de goût poui- M. le duc de Bourgogne. IMus méfiante que Louis \IV, elle ne doiiloit pas qu'il n'eût conservé pitin- l'aiiiieNcque de Caudjrai nn sentiment de confiance et de piéférence dont elle étoit peutètic Jalouse, et (pii ne lui permettoit d'envisager l'avenir (ju'axcc une es[>èce d'inquiétude.
« M. le duc de Bourgogne, continue Fénelon , » s'est familiarisé à l'armée avec beaucoup de gens; » toutes les glaces sont rom|)ues avec eux; il n'a » qu'à être avec ces mêmes j)ei-sonnes à Versailles » à i)eu à près comme à l'armée. Peut-il croire on » dire qu'il lui soit impossible de continuel- de » prendre sur lui ce qu'il a déjà pris si long-temps » et avec tant de succès; mais il faut deux choses : » l'une, qu'il pioportionne ses ouvertures et ses )' manières obligeantes , pour le reste des courti- M sans , à celles qu'il vient de piendre avec les » officiers de l'armée; la seconde chose, ({ue vous » lui ouvriez de temps en temps les yeux sur les » divers caractères des gens (jui l'environnent , et » sur ce qui s'est passé autrefois, ou qui se passe » actuellement dans le inonde , afin qu'il ne » tombe point en mauvaise compagtùe , et que » faisant grâce à tout le monde en gros , il sache •>-> faire justice au mérite de chaque particulier. Je » suppose qu'il se réservera toujours des heures » pour prier, pour lire, pour s'instruire sohdement » de plus en plus sur les affaires.
» Je crois que M. le duc de Bourgogne devroit " sans empressement accoutumer le Roi à lui , et » se tenir à portée d'attirer sa confiance, soit pour » entrer dans le conseil , soit pour soulager un » prince âgé. Sa modération , son respect, son es- » prit réservé et secret pourroient faciliter ce pro- ■>■> grès dans des temps où le Roi ne saurait où re- » poser sa tête ; en ce cas , vous ne déviiez faire » aucun pas marqué, qui pût donner aucun soup- » çon d'empressement; mais il faudi'oif vous tenir » le plus près que v ous pou niez avec un aii' simple, V ouvert et affectionné, pour le mettre en état de » vous donner sa confiance '. »
Personne ne connoissoit mieux que Fénelon le caractère emporté du duc de Bourgogne et la violence de ses passions; il avoit fallu "tout l'art et toute l'habileté d'un tel maître pour briser la fougue de cette ame ardente et impérieuse ; tant d'art et d'habileté n'auroient pas même suffi pour faire ployei' devant l'autorité de la raison un jeune prince né avec le sentiment exagéré de sa gi-andeur et de sa puissance , si Fénelon n'eût appelé à son secours l'autorité de la religion. C'étoit avec ce ressort si actif qu'il étoit parvenu à comprimer la violente énergie de tous ses sentimens. On doit le dire , il falloit faire de M. le duc de Bourgogne un saint, pour qu'il ne fût pas le fléau et le tvran de ses sujets. Mais de foutes les passions dont il portoit le geinie dans son c(cur, il en étoit une dont l'ardeur eflVavante pouvoit le conduire aux plus terribles excès. La religion elle-même , rjni avoit heureusement servi à la contenir dans des bornes légitimes , n'avoit pu réussir à en modérer
Corresp. de Fénelon , l. vi