XI
Féiieloii roiirmlie au duc de Bourgogne quelques défauts d'atteution.
Le duc de Bourgogne avoit les défauts de ses qualités; n'attachant de i)rix (ju'aux vertus réelles, il néghgeoit trop ces petits moyens de plaire, et ces attentions délicates et recherchées , qui appartiennent jusqu'à un certain point à la science <le gouverne)-. Les princes devroient se trouver troj) heureux de voir souvent désirer et recevoir de leur part un sourire , une expression obligeante , un souvenir flatteur comme le plus noble prix du sang répandu à leur service , comme la plus douce récompense d'une vie consacrée à leur plaire.
« Je viens d'apprendi-e , Monseigneui- ' , lui » éciivoit Fénelon, que diveises personnes de con- » dilion et de mérite dans le service , se plaignent » que vous ne connoissez ni leurs noms , ni leurs » visages , pendant que .M. le duc de Beiry les » reconiioît tous , les distingue , et les traite'gra- » cieusement. Cependant vous avez plus qu'au- » cun autre pi-ince de quoi contenter le public » dans la conversation. Vous y êtes gai , obli- » géant , et si l'on ose le dire , très-aimable; vous " avez l'esprit cultivé et oiné pour pouvoir parler » de tout , et pour vous pi'oportionner à chacun ; » c'est un charme continuel dont il ne tient )) qu'à vous de faire usage ; il ne vous en coûtera » qu'im peu de sujéticjn et de complaisance ; Dieu » vous donnera la force de vous y assujettir, si » vous le désirez ; vous n'y aurez que la gloire » mondaine à craindre. C'est l'avantage des grands » princes , que chacun , (jui se ruine , ou qui s'ex- » pose à être tué pour eux , est enchanté par une » parole obligeante et dite à propos. L'ainiée en- » tière chantera vos louanges, quand chacun vous » trouvera accessible, ouvert et plein de bonfé.
" Pour vos défauts. Monseigneur, je remercie >' Dieu de ce qu'il vous les fait sentir, et de ce 0 qu'il vous apprend à vos dépens, par de si fortes " leçons, à vous dt'fier de vous-même.
» On dit encore que M. le comte d'Evreux ' a » écrit très-cerfainejiient une lettre (pTil a désa- » vouée; on dit que vous avez paru croire un peu
' (nrresp. île Fcnelioi , t. vo , p. -lH. — * LcUrc du 24 so|)k'iiil)H! 1708. Ihkt. — 3 Heiui-Liiuis tic Lalour d'Auvorgiic , ciiink- d'Evreu\ , colonel-g.'iu'ral de la cavalerie.
HISTOIRE DE FÉNELON
trop facilement le désaveu qu'il vous en a fait contre la notoriété publique. Pour moi , je crois qu'il seroit très-digne de vous de suspendre tout au moins \otje jugement sur la sincérité de ce désaveu, et de lui rendre vos bonnes grâces^ en lui pardonnant , s'il le faut , de très-bon cœur. Je vous dirai , dans le plus profond secret , que ce désaveu ne doit pas être cru , et que je le sais bien.
M Je rassemble , Monseigneur , tous les discouis que j'ai entendu faire, ne craignant point de vous déplaire, en vous avertissant" de tout avec un zèle sans bornes , et étant persuadé que vous ferez un bon usage de tout ce qui méritera quelque attention. Les bruits même les plus injustes ne sont pas inutiles à savoir , quand on a le cœur bon et grand , comme vous l'avez , Dieu merci. »
Réponse du duc de Bourgogne, 3 octobre 1708.
On applaudii-a certainement à la tendresse éclaii'ée de Fénelon pour son ancien élève , en ne lui dissimulant aucun de ses torts ou de ses défiiuts ; mais on peut dire que la manière dont M. le duc de Bourgogne recevoit ses avis et ses leçons, est bien plus admirable encore. Il est difficile de liie sans attendrissement la réponse qu'il fit à l'archet èque de Cambrai ' .
« Je n'ai pu répondre plus tôt , mon cher arcbe- » vêque, à votre grande lettre ; car j'en ai eu 5) fréquemment de très-longues à écrire sur les » opérations dont je suis chargé. Je puis le faire » présentement article par article.
» 11 est vrai que je suis lenfermé assez souvent ; » mais, comme je vous l'ai dit, j'écris beaucoup )) certains jours. Je ne nie pas cependant que je » ne perde souvent du temps. 11 est vrai aussi <jue ^) je parle plutôt aux gens à qui je suis plus ac- » coutume, et que je suis trop en cela mon goût » naturel. »
11 entre ensuite dans son apologie sur l'affliire d'Oudenarde , et sur quelques faits militaiies dont Fénelon l'avoit entretenu sm- les bruits [xililics , et qui seroient aujourd'hui sans intérêt.
(< La publicité de quelques délibérations du cou- » seil de guej're n'est (pu: ti(>|) véritable ; mais ou » peut la metli'c sur le compte, de M. de Vi'iidome, » plutôt que sur le mien.
» 11 en est de même de n'êti'C pas bien averti ; » et ce qui fait lelondjei- sur moi cette sorte de » plainte, est que j'aurois dû agii- autrement, el » que je ue l'ai pas toujours fait, me laissant aller » à une mauvaise complaisance, à une certiiine » foiblesse ou respect humain. Vous connoissez >' parfaitement M. de Vendôme, el je n'ai rien à » vous dire de plus ([ue ce (pie vous en dites dans » votre lettre, (le fjue vous dites du maiéchal de » Berwick est aussi fort juste ; il evcède peut-être » un peu trop eu prudence, au lieu (pie M. de » Vendôme evcède en couliance el négligence.
» Je ne sache |ioinl dans tout ce <jui s'est passé
» en dernier lieu , avoir consulté gens sans expé- M rience. J'ai parlé aux plus anciens généraux , à " des gens sans atteinte sur le com-age , et si les » conseils ont été taxés de timides , ils mérit oient )» plutôt le nom de prudens.
» 11 est vrai que la présonqjtion absolue de » M. de Vendôme , ses pj'ojets subits et mal di- » gérés, et ce que j'en ai vu, m'empêchent d'avoir « aucune confiance en lui, et que cependant j'ai )) ti'op acquiescé dans des occasions où je devois » au contiaire décider de ce qu'il me proposoit , » joignant en cela la foiblesse à peut-être un peu » de prévention. Car depuis l'aflaire d'Oudenarde, » j'ai reçu la puissance décisive ainsi que je crois » vous l'avoir déjà mandé.
» Je ne sais rien de précis sur ce que l'on dit » que mon frère traite mieux que moi , et connoit » mieux que moi des officiers de qualité et de » mérite ; connue il écrit moins que moi , il les » peut voir plus souvent.
» Je tâcherai de faire usage des avis que vous » me donnez, et prie Dieu qu'il m'en fasse la grâce, » poin- n'aller trop loin , ni à droite ni à gauche.
» Je ferai aussi usage de ce que vous me mar- » quez sur le comte d'Evreux , sans affectation , » mais aussi pour ne pas paroitre dupe ; car vous » savez que c'est un personnage qu'il faut éviter; » je m'attends à bien des discours que l'on tient , » et que l'on tiendia encore. Je passe condam- » nation sur ceux que je mérite , et méprise les » autres, pardonnant véritablement à ceux qui )' me veulent ou me font du mal , et priant [lour » eux tous les jours de ma vie.
» Voilà mes sentimens, mon cher archevêque , » vous savez que mon amitié pour vous est tou- » joins la même. J'espère pouvoir vous en assurer » moi-même à la fin de la campagne ; on ne sau- » roil encore dire quand ce sera , car l'événement » de Lille est encore indéterminé. »
Extr;iilsde quelques lettres de F(Mielonau duc de Bourgogne.
Souvent Fénelon, s'élevant dans ses lettres audessus des détails [)articuliers dont il croyoit devoir l'instruu'e, lui offre ces grandes vues généi-ales, ({ui doivent toujours être présentes à l'espiii (les princes, jxinr leui- ap[>reudre à se mesurer avec h' niallieur . el à subir avec fermeté ces revers ('clalans, (pii peuvent les atteindre connne les autres hommes.
« (leuv (pu doivent commande)- aux autres ', » ue iteuvenl le faire utilement , dès qu'ils ont » perdu l'estime el la couliance des peuples. Rien )) ne seroit plus i.\wv et i)lus insupportable pour )) les peuph's , rien ne seroit pins dangeieux el » |dus déshonorajit pour un prince, (pi un gou- » vernement de i)Uir autorité, sans l'adoucisse- ). ment de l'eslime, de la couliance et de l'alVec- » lion it'ciproqne. Il est donc capital, même selon )> ilieu, (pie les grands princes s'apiili(pient sans ). relàciu à se faire aimer el eslimer , non i>ar une » lecheichede vaine complaisance, mais par lidé-
Corrcaii, (le lYncl'i
Il , 1). 275.
' l.clln'.lii ir, (lUiibro 170y. O
l-cii., (.x,l). 279.