LIVRE SEPTIÈME
» lité à Dieu , dont ils doivent représenter la » bonté sur la teiTe....
» (^e qui me console de vous voir si traversé ' " et si eont redit , est «|iie je vois le dessein de Dieu, » qui veut vous puriliei pur les eont ladiel ions, et )< \ous donner rexpéricnce des eiubarras de la \ie » humaine, eonmie au moindre partieidier. Ne » vous mettez puint en peine de me lépondre; il n me suflil (pie mon cœur ait parlé au vôtre en » secret devant l>ieu seul. C'est en lui (pie Je mets » toute ma confiance pour \ otre piospérité , Mon- >' seigneur; je vous poite tous les jours à l'autel
» avec le zèle le plus ardent (>uel([ue génie
>> que l>ieu vous ait doimé % vous couiez ris(pie » de l'aire des i'aiites iriépaial)les, si vous vous M toiuiiiez à une dévotion luible et scrupuleuse. » Ecoutez les personnes les plus expérimentées , et » ensuite prenez votie parti. // est moins dange- » veux d'en jyrciidrc un niaucais que de n'en » pifiidre aucun, uu tjue d'en prendre un trop )) tard. Pardonnez, Monseigneur, la liberté d'un w ancien serviteur , qui prie sans cesse pour vous , » et ipù n'a d'autre consolation en ce monde, que » celle d'espérer (pie malgi'é ces traverses, Dieu » l'era par vous des biens infinis.... Dieu, sur qui » je compte , et non sur les hommes, bénira vos » travaux , et quand même il peiuiettroit que vous » n'eussiez aucun succès, vous feriez voir au » monde condjien on mérite les louanges des per- » sonnes solides et éclairées, quand on a le cou- M rage et la patience de se soutenir avec force dans w le malheur....
» Uh ! que Dieu vous aime , Monseigneur * , » puis(pril a soin de vous instruire par tant de » contradictions. Il vous fait sentir combien les » fiuerres sotit à craindre , combien les plus puis- » sautes armées sont inutiles ; combien les grands » Etats sont facilement ébranlés. 11 vous montre M combien les plus grands princes sont rigoureu- » sèment critiqués parle public, pendant que les )» tlatteurs ne cessent point de les encenser. Quand » on est destiné à gouverner les hommes , il faut » les aimer pour l'amour de Dieu , sans s'attendre » à être aimé d'eux, et se sacrifier pour leur faire » du bien , quoiqu'on sache qu'ils disent du mal » de celui qui les conduit avec bonté et modéra- » tion. 11 faut néanmoins, Monseigneur, vous dire » que le public vous estime , vous icspecte , attend » de grands biens de vous , et sera ravi qu'on lui » montre que vous n'avez aucun tort. 11 croit seu- » lement que vous avez une dévotion sombre, li- » mide , scrupuleuse , et qui n'est pas assez pro- » portionnée à votre place ; (|ue vous ne savez pas » prendre une certaine aidorité modérée, mais M décisive , sans blesser la soimussion inviolable » que vous devez aux intentions duRoi... Eh ! qui » est-ce sur la terre qui n'a point de défauts ^ et » qui n'a pas commis de grandes fautes ? Qui esl- » ce qui est parfait à vingt-six ans pour le trés- )) difficile rnétitr de la guerre, quand on ne l'a » jamais fait de suite. »
Fénelon lui donnai ensuite les conseils les plus sages et les plus éclairés, sur l'usage qu'il doit faiie de ses principes de religion et de piété.
1 25 ort. nos. Corrjap. de Fén.,{. x, p. 283 — -15 oc». I708.i6irf., 1. vu, i).278. —824 sq»!. ITOS.iô»/. , \^. 274.
« Pour \(die piété ' , si vous voulez lui fiiire » honneur, v(»us ne sauriez être trop attentif à » la rendre douce , simple , conunode , sociable... ). 11 faut vous attacher à chercher au dehors le » bien public , autant (pie vous le pouriez , et le- » tiancher les scrupules sur les choses qui panjis- » sent des minuties.... 11 faut Justifier la piété aux » critiques et aux libertins '. Il faut la prati(pier » d'une manière siini)le , noble, forte et conve- » niihle à votre raii-. Il faut aller tout dnjit aux » devoirs essentiels de votre état pai- le piincipe » de l'amour de Dieu , et ne rencirc jamais la » vertu incommode par des hésitations scrupu- » leuses sur les petites choses. Un prince ne peut » point à la cour ou à l'armée , régler les hommes » comme des religieux; il faut en prendre ce qu'on >j peut j et se proportionner à leur portée. »
Vérités sévères de Fénelon an duc de Bourgogne.
?<ous ne transcrivons point ici toutes les letti'es de cette vertueuse et intéressante correspondance ; mais , dans le nombre , il en est deux qu'il importe de faire connoitre , parce qu'elles renferment tout ce qu'il y a d'essentiel dans les autres , pour la partie histijriqne. Fénelon y a rassemblé toutes les accusations viaies ou fausses , tous les reproches fondés ou hasardés , tous les traits de satire ou de blâme, que la malignité s'étoit plu à imaginer ou à exagérer pour décréditer le jeune prince dans le cœur du Roi et dans l'opinion publi(iue. Fénelon les avoit recueillis de la bouche même des officiers les plus distingués , que le voisinage de l'armée attiroit à Cambrai , et qu'une juste indignation contre de si viles calomnies portoit à l'en instruire , et dont le zèle sincère pour la gloire du jeune prince s'alarmoit avec raison des avantages qu'il pouvoit donner à ses envieux, pai- quelques imperfections assez excusables à son âge. Tel est le tableau affligeant que Mentor ne craint pas de mettre sous les yeux de Télémaque. L'idée de lui déplaire, ou le danger de le blesser ne se présente pas un seul moment à son esprit; il connoissoit l'ame du duc de Bourgogne, et il savoit que le duc de Bourgogne connoissoit la sienne.
La saison s'avan(,'oit ; la citadelle de Lille étoit réduite aux dernières extrémités ; et malgré tous les nnracles de sagesse , d'intelligence et de courage du mai'échal de Boufflers , il falloit <|u'il succombât s'il n'étoit pas secouru ; mais les armées alliées av(jient su occu|)er une positi(jn si formidable , que l'on voyoit le moment peu éloigné oîi la place la plus forte du royaume alloit passer sous le pouvoir des ennemis , en présence de l'hélitier de la couronne et d'une armée de cent nulle Français. La clameur publique sembloit rejeter celte ignominie sur les sentimcns pusillanimes du duc de Bourgogne , et sur les maximes superstitieuses et timides des instituteurs qui avoient présidé à son éducation.
Ce fut dans cette circonstance douloureuse , que Fénelon crut devoir à ce prince la véiité toute
1 Corratp. de Fénelon , t. vu, ]). 27i. — - Jbid., \i. 279.
HISTOIRE DE FÉNELON
entière ; mais ce prince étoit le duc de Bourgogne , et celui qui la lui faisoit entendre étoit Fénclon.
« Monseigneur • , quelque grande lelenue (jue » je veuille garder le reste de ma vie sur toutes » les choses qui ont rapport à vous , pour ne vous » commetti-e jamais en rien , je ne puis néanmoins » m'empèchcr de prendre la liberté de vous dire » encore une fois , par une voie très-sure et tiès- >) secrète , ce que j'apprends que Ion continue à /) dire contre votre personne. Je suis plus occupé » de vous que de moi , et je craindrois moins de » hasai-der de vous déplaire en vous servant , que » de vous plaire en ne vous servant pas. D'ail- » leurs , je suis sûr qu'on ne peut jamais vous » déplaire en \ous disant avec zèle et respect ce » qu'il importe que vous sachiez.
» 1° On dit, Monseigneur , que \ous n'avez pas » voulu exécuter les ordres du Roi , qui vouloit » qu'on attaquât le prince Eugène pendant que » le duc de Marlboroug s'étoit avancé sur le che- » min d'Ostende, et que , par ce refus, vous a\ez » été la cause de la perte de la ville de Lille. C'est » un fait qui regarde les temps postérieurs à votre » campement sur la Marque , et qui est des temps » de votre campement du Saulsoir. Je ne saurois w croire qu'il soit comme on le raconte avec beau- » coup de malignité.
» 2» On persiste à dire que vous avez été la w vraie cause du combat d'Oudenarde , par votre » cidre précipité de faire attaquer trois batail- » Ions des ennemis par deux brigades , sans aucun » concei-t avec M. de Vendôme.
» 3° On prétend que quand vous arrivâtes sur w la Marque , M. d'Artaignan leconnut, dès le len- » demain, que les passages étoient ouveits, que w la plaine étoit assez comniode jioui fiire agir » toute la ca\alerie, et (]Uc. les eiimMiiis u'éloient » point alors retranchés , coninie ils le furent deux » jours après. On assure que M. d'Artaignan se » hâta d'en avertir , et de lépondre du succès , si » on vouloit bien attaquer; qu'il n'eut aucune » réponse; qu'on demeuia dans l'incertitude, et » que vous voulûtes , malgré M. de Vendôme, at- » tendre le retour du courrier envoyé au Hoi ; ce » qui étoit laisser évidemment échappei- l'occasion » de sauver Lille. J'ai vu un honuue de service » qui m'a dit avoir mené M. d'Artaignan dans » cette plaine, parce qu'il la connoisoit parfaite- » ment ; il soutient qu'il n'y avoit qu'à se donner » la peine de l'aller voir, pour reconnoitre que » tout étoit uni et ouvert. 11 dit même avoir été » jusques aupiès des ennemis, et avoir vu qu'il » n'y avoit encore alors, ni retranchemens com- » mencés , ni dédiés , ni bois , ni ombre de diffi- » culte , pour secourir la place. Il ajoute qu'il prit » la liberté déparier hautement; que personne >' ne daigna ni l'écoutei- ni prendre la peine d'aller » voir; et tpi'eii un mot piesque personne ne vou- )) loit entendre opiner pouj' le combat.
>) -4" On dit , .Monseigneur, qu'encore que vous ). ayez infiniment écrit à la cour pour vousjiis- » tilier , vous n'avez jamais mandé rien de clair » et de piécis poui- votre décharge : que vous vous » êtes contenté de faire des léponses vagues et su-
' LcUrr (li> Fonclon au ilut- <lo Roiirgogiio, 15 oitobii; i Corrcxp. de I-ùuloi, , l. vu, i>. 27 7.
n perficielles , avec des expressions modestes et » dévotes à contre- temps. La cour et la ville, » dit-on , étoient d'abord pour vous avec chaleur ; M mais la cour et la \ ille ont changé et vous con- » damnent. On ne se contente pas de dire que » le pubhc est de plus en plus déchaîné conti-e » vous ; on ajoute que le mécontentement remonte » bien plus haut , et que le Roi même ne peut » s'empêcher, malgré toute son amitié, de sentir )' vivement \otre tort. 11 y a déjà quelque temps » qu'il m'a passé par l'esprit que tant de gens, » d'ailleurs fort politiques , n'oseroient point vous » critiquer si librement , si cette critique n'étoit » pas autorisée par quelque prévention du côté de » la cour.
» 50 Ce qui est le plus fâcheux est qu'un grand » nombre d'officiers , qui reviennent de l'armée et » qui Aont à Paris , ou qui y écrivent , font en- » tendre que les mauvais conseils des gens foibles » et timides , que vous écoutez trop , ont ruiné » les afiaires du roi , et ont terni votre réputa- » tion. J'entends ces discours répandus partout , » et j'en ai le cœur déchiré ; mais je n'ose parler » aussi fortement que la chose le mériteroit , parce » que le torrent entraîne tout , et que je ne veux « point qu'on puisse croire que je sache rien de » particulier à votre décharge.
« 6° On va jusqu'à rechercher avec une noire >» malignité, les plus petites circonstances de \ otre » vie , pour leur donner un tour odieux. On dit , » par exemple, que pendant que vous êtes dévot » jusqu'à la sévérité la plus scrupuleuse dans des » minuties, vous ne laissez pas de boire quelque- » fois avec un excès qui se fait remarquer.
» 7° On se plaint de ce que votre confesseur est » trop souvent enfermé avec vous ; qu'il se mêle » de vous parler de la guerre, et (jue quand on » l'accusa de vous avoir conseillé de ne rien ha- » sarder sur la Marque, il écrivit au père de la )) Chaise pour faire savoir au Roi qu'il étoit allé )) reconnoitre le terrain et l'état des ennemis ; » qu'il avoit été d'avis qu'on les attaquât, et qu'il « avoit trouvé (|u'il étoit honteux de no le pas » faire. On lui impute d'avoir écrit ainsi pour le » tourner en ridicule comme un homme vain, » tiui se pique d'entendre la guerre, et d'aller re- » connoifre l'ennemi.
» Je dois ajouter par pure justice (|ue je sais » qu'il n'a point niéiilé ces plaisanteries, et qu'il » n'a l'ien éciit que <ie modeste et de convenable.
» 8" On prétend. Monseigneur, que vous avez » éciit à des gens indisciets et indignes de votre » confiance , les mêmes choses que vous avez » écrites au Roi avec un chiffre, et que ces gens- » là les ont (hMiluMiées, avant que Sa Majesté eût » reçu vos lettres secrètes, où vous mandiez ce » qui ni;Mi<iuoit dans la place assiégée.
» Voilà , Monseigneur, les principales choses » qui me re\ ii-nncnt i)ar de bons canaux , quoique » je sois l(3in de tout commerce du monde. Un » liasard bizarre fait que je sais là-dessus plus que » sui- les autres afiaires. Peut-être personne n'o- » sera vous dire tout ceci. Pour moi , je l'ose et n je ne crains (|ue de manquer à Dieu et à vous. » Personne n'est plus éloigné que moi de croire » tous ces discours; la peine (|ue je soulTre de les » entendre est grande ; il s'agit de détromper le