‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 331 sur 422 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

» monde prévenu ; ceux qui vous déchirent par- » lent iiautenient , et ceux (jui voudraient vous » défendi e n'osent pailer.

» Je suppose que vous avez éclairci chaque point » en détail a\ec M. de Chaniillart , et que vous » lui aurez fait toucher les choses au doigt , pour » convaincre pleinement Sa Majesté de la (aus- » seté de tout ce (|u'on vous impute.

» 11 ne m'appartient pas , Monseigneur , de rai- » sonner sur la guerre , aussi n'ai-je garde de le V faire ; mais on a de grandes ressources , quand » on est à la tète d'une puissante armée, et qu'elle » est animée par un prince de votre naissance qui » la conduit. 11 est beau de voir votre patience » et votre fermeté pour demeurer en campagne » dans une saison si avancée. Notre jeunesse im- » patiente de revoir Paris avoit besoin d'un tel » exenqile. Tandis qu'on croiia encore pouvoir » faire quelque chose d'utile et d'honorable , il faut » que ce soit vous, .Monseigneur, qui tâchiez de » l'exécuter. Les eimemis doivent être allbiblis ; » vous êtes supérieur nn force ; il fixut espérer que » vous le serez aussi en projets et en mesures » justes, pour en rendre l'exécution heureuse. Le » vrai moyen de relever la répiiliitiiui des atldires, » est que vous montriez une application sans re- » lâche; votre présence nuiroit et aux affaires, et » à votre réputation , si elle paroissoit inutile et » sans action dans des temps si fâcheux. Au con- » traire , votre fermeté patiente pour achever cette » campagne , forceia tout le monde à ouvrir les » yeux, et à vous faire justice , pourvu qu'on voie » que vous prévoyez, que vous projetez , que vous » agissez avec vivacité et hardiesse. >>

Utiles conseils de Fénelon au duc de Bourgogne , après la campagne de Lille.

Lorsque Fénelon vit la campagne près de finir , et de finir de la manière la plus affligeante pour la France, et la moins honorable pour le duc de Bourgogne , il ne s'attacha plus qu'à lui tracer la marche qui lui i-estoit à suivre pour se justifier avec une noble feimeté dans l'espiit du Roi, et chercher à jamener l'opinion publique, qu'on avoit si cruellement égarée.

« Monseigneur ' , l'excès de confiance et de » bonté que vous me témoignez dans les lettres » dont vous avez bien voulu m'honorer , loin de » me donner ini empressement indiscret , ne fait » qu'augmenter ma letenuc et mon inclination « à continuel" le j)rofond silence où je suis de- » meure pendant tant d'années. .Je prends même » infiniment sur moi , en me donnant la liberté » de vous écrire sur des matières tiès-délicates , » qui sont fort au-dessus de moi , et qui ne » peuvent vous être que très- désagréables ; mais » je croirois manquer à tout ce que je vous dois , » Monseigneur , si je ne passois pas , dans une » occasion si extraordinaire, par-dessus toutes » les foites raisons qui m'engagent au silence , )) pour achever de vous dire tout ce que j'ap- » prends.

' -25 oclobie 1708. Corresp. de réncloit . I. vu, p. 28».

» l" Le bruit public contre votre conduite cioit au lieu de ditninuer; il est si grand à Paris, qu'il n'est pas possible qu'il ne vienne des mau- \ ais discours et des lettres malignes de l'armée. Uien n'est plus digne de vous , Monseigneur , que la disposition où vous êtes de pardonner tout , de profiter même de la crititjue , dans tous les points où elle peut avoir quelques petits fondemens , et de continuer à faiie ce (jue vous croyez le meilleur pour le service du Roi ; mais il iniporteroit beaucoup de voir quelles peuvent être les sources de ces discours si injustes et si outrés, pour vous précautionner contre des gens qui sont peut-être les plus empressés à vous encenser , et qui osent néanmoins en secret attaquer votre réputation de la manière la plus atioce. Celte expéiience , Monseigneur, doit, ce me semble, vous engager à observer beaucoup les hommes , et à ne vous confier qu'à ceux (pie vous aurez éprouvés à fond, quoique vous deviez montrer delà bonté et de l'affabilité à tous, à proportion de leur rang.

» Personne n'est plus mal informé que moi de ce qui se passe à la cour ; mais je ne saui'ois croire que le Roi ignore les bruits qui sont répandus dans tout Paris contre votre conduite: ainsi il me paroît capital que vous preniez des mesures promptes et justes pour empêcher que Sa .M;ijesté n'en reçoive (pielqu'impression, et pour lui montrer avec évidence combien ces bruits sont mal fondés. La voie des lettres a un inconvénient , qui est que les lettres ne peuvent pas répondre comme les conversations, aux objections qui naissent sur-le-champ , et qu'on n'a pas prévues ; mais aussi les lettres ont un grand avantage : on y développe par ordre les faits , sans être interrompu ; on y mesure tranquillement toutes les paroles ; on s'y donne même une force douce et respectueuse qu'on ne se donneroit pas si facilement dans une conversation. Ce qui est certain , Monseigneur , c'est que vous avez un pressant besoin de vous précaulionner vers le Roi , et de faire taire le public, qui est indignement déchaîné. Vous ne sauriez jamais écrire ni agir avec trop de ménagement , de respect , d'attachement , ni de soumission ; mais il importe de dire trèsfortement de très-fortes raisons, et de ne laisser rien dont on puisse encore douter sur voire conduite.

» 11 me revient encore par le bruit public, qu'on dit que vous vous ressentez de l'éducation qu'on vous a donnée; que vous avez une dévotion foible , timide cl scrupuleuse sur des bagatelles , tandis que vous négligez l'essentiel pour soutenir la grandeur de votre rang et la gloire des armes du Roi ; on ajoute que vous êtes amusé , inappliqué , irrésolu ; que vous n'aimez qu'une vie particulière et obscure ; que \ otre goût vous éloigne des gens qui ont de l'élévation et de l'audace ; que vous vous accommodez mieux de donner votre confiance à des esprits foibles et craintifs, qui ne peuvent Vous donner que des conseils déshonorans ; on assure que vous ne voulez jamais rien hasarder, ni engager aucun combat, sans une pleine sûreté

HISTOIRE DE FÉNELON

» que votre armée sera victorieuse , et que cette » recherche d'une sûreté iiDpossible , vous fait » temporiser et perdre les plus impoi-tantes occa- » sions.

)) Je suis très-convaincu , Monseigneur , que la » V érité des faits est entièrement contraire à ces » téméraires discours ; mais il s'agit de détromper » ceux qui en sont prévenus. On dit même que » vos maximes scrupuleuses vont jusqu'à ralentir w votre zèle pour la conservation des conquêtes du M Roi ; et l'on ne manque pas d'attribuer ce scru- " pule aux mstruclions que je vous ai données » dans votre enfance. Vous savez ^ Monseiijncur , « combien j'ai toujours été éloigné de vous inspi- » rer de tels sentimens; mais il ne s'agit nulle- » ment de moi, qui ne mérite d'être compté pour •» rien ; il s'agit de l'Etat et des armes du Roi, que » je suis sûr que vous voulez soutenir avec toute » la fermeté et la vigueur possible. Je sais que vous » n'avez pris aucun parti de sagesse et de précau- » tion, que par le conseil des ofOciers généraux >' les plus expérimentés et les plus exempts de w timidité ; mais c'est là précisément ce que le » pubhc ne veut pas croire, et par conséquent , » c'est le point capital qu'il importe de mettie » dans un tel point d'évidence , que personne ne » puisse l'obscurcir. Vous avez , Monseigneur , » tous les officiers généraux qui sont autour de )' vous : rien ne vous est plus aisé que de les » prendre chacun en paiticulicr , et de les enw gager tous , sous un giand secret , à vous don- » ner par écrit une espèce de courte relation de » la manière dont ils ont opiné dans les princi- » pales occasions de cette campagne. Ensuite , » vous poui-rez leur faire entendre que vous » croyez devoir citer au Roi leurs témoignages , » afin qu'ils soient tous prêts à soutenir de vive » voix leur petite relation écrite. Cet engage- » nient les liera, et les fera tous parler un langage » décisif et uniforme ; au lieu que , si vous ne le » faites pas ainsi, chacun pourra, malgré sa bonne » intention, dire trop ou trop peu , vaiier et obs- » curcir par des teinies foibles ce que vous auiez » besoin de rendre clair comme le jour. Après » avoir posé ce fondement , vous pourrez nommer » au Roi tous vos témoins , en le suppliant de les » interroger lui-même l'un après l'autre. C'est » aller jusqu'à la racine du mal , et ôter toute » ressource à ceux qui veulent vous attaquer dans » les points les plus essentiels.

» il me semble qu'il convient que vos lettres » dès à {)résent tendent à ce but d'une manière » très-forte , pour les raisons et poui- les senli- » mens, quoique très-respectueuses et très-sou- » mises par rapport à Sa Majesté. Ensuite, (piand )» vous .seiez aiiivé à la cour, il sera capital , si » Je ne me trompe , «pie vous fassiez , avec des » manièies également fortes et respectueuses , » réclaijcisseiiient à fond de tous les faits (pii ). vous jusiilient, i-n pressant le Roi d'interroger » les princi[)aux officiers; apiès quoi je smduiite » que vous puissiez, sans pcrdie \u\ moment, dès » que les faits scii.nt écUiircis à \otre <lt''(li;iige , » obtenir de Sa Majesté des gens qui vous convien- » nent, pour seivir sous vous l'année prochaine. » Plus on ose vous attafjuei' par les endi oits essen- » tiels , i»lus il vous importe de continuer à coin-

>, mander l'armée avec les secours qui peuvent » assurer votre gloire et celle des armes de Sa Ma- » jesté. 11 faut que vus lettres commencent cet » ouvrage , et <{ue ^ os discours fermes , touchans Met respectueux^ l'achèvent dès votre première » audience , s'il est possible. Quand vous arriverez » à la cour , plus on vous accuse de foiblesse et de » timidité , plus vous devez montrer par votre » procédé combien vous êtes éloigné de ce carac- » tère , en pai"lant avec force.

» 11 est aussi , ce me semble , fort à souhaiter » qu'après que vous vous serez bien assuré des M témoignages décisifs de tous les piincipaux offi- » ciers , pour éviter les discours politiques et » ambigus , vous les engagiez à parler et à écrire, » dans les occasions naturelles, à leurs amis, la » vérité des faits, pour détromper toute la France. » C'est une chose inouie qu'un prince , qui doit » être si cher à tous les bons Français , soit atta- » que dans les discours publics , dans les lettres » imprimées , et jusque dans des gazettes , sans » que piesque personne ose contester les faits » qu'on avance faussement conti'c lui. Je voudrois » que les personnes diynes d'être crues, parlas- » sent et écrivissent d'une manière propre à re- » dresser le public , et à préparer les voies pour » rendre votre retour agréable. Ceux qui devroient )) n'oser point parler, parlent hautement, et ceux » qui devroient cjier pour la bonne cause, sont » léduits à se taire. Je ne sais rien de secret ni de » particulier, mais je sais en gros ce que personne » n'ignore : savoir qu'on vous attaque dans le pu- » blic sans ménagement.

» On ne peut être plus édifié et plus charmé » que je le suis. Monseigneur, de la solidité de vos » pensées et de la piété qui règne dans tous vos » sentimens; mais plus je suis touché de voir tout » ce que Dieu met dans votre cœur, plus le mien » est déchiré d'entendre tout ce que j'entends. Je » donnerois ma vie , non-seulement pour l'Etat , » mais encore pour la personne du Roi, poui- sa » gloire , pour sa prospérité , et je piie Dieu tous » les jours sans relâche, afin qu'il le comble de ses bénédictions.

)) Je vous crois infuiimi lit éloigné des timidités » scrupuleuses dont on vous accuse , et qu'on » m'impute sur la défense de Lille , qui est une » des principales conquêtes du Roi ; j'espère que » si vous continuez à commander les armées , » sans être gêné par des gens qui ne vous con- » V iennent pas, et ayant sous vous des personnes )) de confiance , vous montrerez à la Fi-ance et « à ses ennemis, combien vtms êtes digne de sou- » tenir la gloire de Sa Majesté et celle de toute la » nalion. »

Lctlrc (le Fùiicloii an iliic de lîourgngne, 17novenit)ru 1708.

Celte coiiesi)oiidance si intéi'essanle ' se termiuc |iaf une (Icrnièiv letti'e qui achève de pein-

' J.cs cdiiics (le Icuili's ces loUrcs ont (•{(• i>risrs sur les ori- ({inauv de la main ilo M. le iliic ilt- Boiii|!<rBiie cl de FOiiolon, Viir feu M. Je Dévisse (Atii;ustin-C(''s:ir de llervilly). cvi'quedc lîoiiloijue, (liaïKiiiie do Cambrai ).ciidaiil la vie de Féneluii ,

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