LIVRE SEPTIÈME
flie Tame (le Fcnelon et sa tcnJrc affection poiiition tMcve. M. le duc de 13oui!^ojj;iie \enoit tle passer plus (le siv mois rii l'iaudie ; il asoit iiiènie séjouiné loiig-k'Uips dans le diocèse de Cambrai ; et pendant tout cet intervalle il n'axoit osé se permettre une seule entrevue avec rhoimue (ju^il vénéroit et «[u'il cliérissoit le plus. Telle étoit la contrainte où ils passèrent le reste de leur vie. Dans rimpossibililè uù ètoit l-'énelon d'épancher son cœui' dans tdute la lii)erté d'un entretien paiticulier, il crut nécessaire de donner an jeune piince , au moment où il se disposoit à retourner alacoui', une dernière instruction sur la conduite qu'il devoit y tenii'. La manière dont il alloit s'y montrer, y parler, y agir, ponvoit décider de sa gloire , de sa réputation , de son honneur , et même de son innocence. Ce ne sont plus des repi'oches sur le passé ; ce ne sont plus des conseils devenus inutiles par l'évétiement ; mais il s'empaie du jeune prince an moment où il se présentera devant le roi son grand-père ; il lui indique le maintien ([u'il doit piendre en l'abordant, le langage <ju'il doit parler, les aveux qu'il ne doit pas craindre de faire , la noble fermeté avec laquelle il doit se défendre ; il lui dicte jus- (ju'aux expiessions dont il doit se servir.
« Monseigneur ' , j'espère que vous ne jugerez » point de moi par l'empressement où vous m'a- >: vez vu sur la lin de cette campagne. Vous » pouvez vous souvenir que j'ai passé plus de dix >. ans dans une retenue à votie égard , qui m'au- » roit attiré voti.; oubli pouile reste de ma vie, M si vous étiez capable d'oublier les gens qui ont » eu l'honneur d'être attachés à votre personne. » La vivacité avec laquelle j'ai l'ompu enfin un X si long silence , ne vient (pie de la douleur que « J'ai ressentie sur tous les discours publics. Ose- » rois-je, Monseii^iu iii-, vous proposer la manière » dont il me semble (pie vous devriez parler au » R(»i , pour son intérêt , pour celui de l'Etat , et » poiu" le viitre. Vous pourriez conmiencer par » une confession humble et ingénue de certaines » choses qui sont peut-ètie un peu sur votre » compte. Vous n'avez peut-être pas assez exa- « miné le détail par vous-même ; vous n'êtes » peut-être pas monté assez souvent à cheval pour » visiter les postes importans; vous n'avez peut- » être pas marché assez avant pour voir parfaite- »> ment les fourrages : c'est ce <pie j'entends diie » à des officiers expérimentés et pleins de zèle pour » vous. Vous vous êtes peut -et le laissé trop aller >j à une je ne sais ipielle complaisance pour M. de » Vend<Jme, (|ui auidit eu honte de ne vous suivre » pas, et ([iii uuroit été au désespoir de courir >' après vous. Vous n'avez point assez entretenu >: les meilleurs officiers généraux, en particulier, » de peur (jue M. de VendiJine n'en prit quel- » (ju'ombrage. Vous avez i)eut-être été irrésolu , 1) et môme, si vous me [)ardoniiez ce mot, un peu » l'oible, pour ménagei' un ho/nme en qui le Roi >' vous avoit recommandé d'avoir confiance; vous » avez cédé à sa véhémence et à sa roideur ; vous » avez craint un éclat (jui auroit déplu au Roi.
cl liûiiorc des bontés iiarliculicrcs il(: ce pi-i'lal. C'est ce que déclare M. de Dévisse liii-nit'rnc nu bas de ces coimcs. ' Corresp. de Fénelon , I. vu, y. 283.
Vous n'avez pas osé plusieurs AjIs suivre les meilleurs conseils des principaux officiers de l'armée, pour ne conlredire pas ouvertement l'homme en <pii le Roi se coniioit ; v(jiis avez même pris sur votre réputation pour conserver la i»aix. Ce (jui en jésuite, est «jne votre patience est legardée comme une foiblesse , comme une iirésolution , et que tout le juibiic murmure de ce que vous avez manqué d'autorité et de \ igueur. Après avoir avoué au Roi avec naïveté toutes les choses dans les(pielles vous croyez de bonne foi avoir manqué, vous serez en plein droit de lui développer la vérité toute entière. Nous pouvez lui représenter tout ce que les plus sages officiers de l'armée lui diront, s'il les interroge ; savoir : que l'homme *\\n vous étoit donné pour vous instruire et vous soulager , ne vous api)renoit rien et ne faisoit (pie vous embarrasser ; (ju'en un mot, celui qui devoit soutenir la gloire des armes de Sa Majesté, et vous procurer beaucoup de réputation , a gâté les affaires , et vous a attiré le déchaînement du public. C'est là que vous placerez un portrait au naturel des défauts de M. de Vendôme : pai'esseux, inappliqué, présomptueux et opiniâtre , il ne \ a rien voir , il n'écoute lien , il décide et hasarde tout ; nulle prévovancc, nul avisement , nulle disposition , nulfe ressource dans les occasions, (pi'un courage impétueux ; nul égard pour ménager les gens de mérite , et une inaction perpétuelle de corps et d'esprit.
» .Après ce portrait, vous pourriez revenir à ce qui peut avoir manqué de votre côté , avec si peu de secours et tant d'embarras. Demandez , avec les [dus vives instances , à avoir votre revanche la campagne prochaine , et à réparer votre réputation attaquée. Vous ne sauriez montrer trop de vivacité sur cet article : il vous siéra bien d'être très-vif là-dessus, et cette grande sensibilité fera une partie de votre justification sur la mollesse dont on vous accuse. Demandez S(nis vous un général ([ui vous instruise et qui vous soulage, sans vouloir vous décider comme un enfant ; demandez un généial qui décide tranquillement avec vous, qui écoute les meilleurs officiers , et qui n'ait point de peine de vous les voir écouter; qui vous mène partout où il faut aller , et qui vous fasse remarquer tout ce qui mérite attention ; demandez un général (jui vous occupe tellement de toute l'étendue de la guerre , que vous ne soyez point tente de tomber dans l'inaction et l'amusement. Jamais personne n'eut besoin de tant de force et de vigueur que vous en aurez bes(jin dans cette occasion. Une conversation forte, vive, noble et pressante , (juoi(pie soumise et resj)ectueuse , vous fera un honneur infini dans l'esprit du Roi et de tonte l'Europe ; au contraire , si vous parlez d'un ton timi<le et ineflicace, le inonde entier, qui attend ce moment décisif, conclura qu'il n'y a plus rien à espérer de vous , et qu'après avoir été foible à l'armée, aux dépens de voire réputation, vous ne s(jngez pas même à la relever à la cour. On vous verra vous renfoncer dans v(jtre cabinet et dans la société d'un certain nombre de femmes flatteuses.
HISTOIRE DE FÉNELON
» Le public vous aime encore assez poui- désirer » un coup qui vous relève , mais si ce coup man- » que, vous tomberez bien bas : la chose est dans )) vos mains. Pardon , Monseigneur, j écris en fou ; » mais ma folie vient d'un excès de zèle dans le » besoin le plus pressant. Je ne puis que prier, et » c'est ce que je fais sans cesse. »
Réflexion sur la correspondance de Féuelon et du duc de Bourgogne.
Qu'on nous permette de suspendre un moment le récit des événemens, par une réflexion que fait naître la lecture de ces lettres si remarquables. On a souvent exalté avec un enthousiasme factice , le courage des anciens philosophes , la sagesse de leurs leçons, la sublimité de leur morale, et la noble fermeté avec laquelle ils aimonçoient la vérité aux rois et aux grands de la terre. Nous osons demander si dans tous les écrits qui nous restent d'Aristote , de Platon , de Sénèque et de tous les autres personnages de l'antiquité, qui ont parlé à des l'ois , on trouve quelque chose de comparable à la sévère franchise de Fénelon avec le duc de Bourgogne ? Dans des temps |iliis modernes, on a vu qnel(iiies éciivains plus mi moins célèbres, en correspoiidance avec des mouiinpies ; mais on ne peut s'empêcher d'observer que tandis qu'ils s'étudioienl avec un soin pénible à rechercher et à varier toutes l(!s formules de l'adulation envers les objets de leur culte public, ils se dédommageoient de cette espèce de contrainte dans la Hberté d'une correspondance plus intime avec leurs amis.
Ce n'est point au seul mérite d'une morale plus parfaite , ou d'une vertu plus viaie , qu'il faut attribuer cette diflérence de conduite ; elle appartient toute entière aux principes religieux de Fénelon et du duc de Bourgogne. C'est de la religion que Fénelon emprunte toute son éloquence et toute son autorité, pour adresser des reproches , des conseils et des consolations au duc de Bourgogne. C'est dans la religion que le duc de Bomgogne trouve ces grands motifs de courage , de résignation et d'espérance , qui lui donnent la force de résister au malheur et à l'injustice des hommes. Ofez à ces letti-es le caractère religieux qui les a inspirées, on les réduit à des réflexions justes et raisonnables ; mais la froide laison a-t-clle le pouvoir de donner l'excès du courage pour lutter contre l'excès du malheur. A la pensée de ces grandes catastrophes qui épouvantent l'imagination, on seul assez (jue, lorsfjue tout mancjuc sui- la terre à ceux qui occupoient une si grande place sur la feire, c'est du ciel seul (jue peuvent descendre les miracles qui élèvent l'iiomme audessus de la nature.
Héiionse du duc de Dourgogiio.
Nos lecteurs nous demanderont peul-èfie commenf le duc de Bouigognc leçut les terribles leçons que Fé'iicl'Mi usoil lui ;iilrcsscr : nous avons
sa réponse ; elle nous montre tout ce que Fénelon étoit parvenu à faiie du duc de Bourgogne, avec le secours de la religion.
« Si je n'ai pas répondu plus tôt à plusieurs de vos » lettres, mon cher archevêque ', ce n'est pas que " j'en aie plus mal reçu ce qu'elles contiennent , » ni que mon amitié pour vous en soit moins vive. » Je suis ravi de tout ce que vous m'avez mandé » que l'on dit de moi. Vous pouvez interroger le » vidame • qui vous lendra cette lettre , sur la » suite des faits publics , qu'il me seroit bien long » de reprendre ici. Je vous parlerai cependant de » quelques-uns.
» Je n'ai jamais eu ordre du Roi d'attaquer le )) prince Eugène pendant l'éloignement du duc de » Mailboroug ; au contraire , quand il marcha à » M. de Vendôme, du côté d'Oudembourg, le ma- » réchal de Berwick et moi , vouhons rassembler » les différens camps qui étoient le long de l'Es- » caut, et marcher au prince Eugène. L'ordre de » marche fut donné, et je l'aurois exécuté, si nous » n'a^ ions trouvé tous ceux que je consultai, d'un » avis contraire, et qu'il falloit plutôt fortifier M. » de Vendôme du côté de Bruges et de Gand. Ceux » à qui je parlai furent MM. d'Artaignan ' , Gas- M sion 4, Saint-Frémont , Cheyladet.
« Les trois bataillons d'Oudenarde sont vrais ; » mais on me les exposa séparés de l'armée enne- » mie ; et il n'y auroit eu iml combat , si l'on s'é- » toit arrêté à l'endroit où l'on disoit (ju'ils étoient, » et on ne les trouva point ; du moins les enne- » mis les fussent-ils venus chercher.
>' Sur la Marque , M. de Vendôme n'étoit point » pressé d'aftaquer ; il ne reconnut le côté où » étoit Artaignan (jue trois jours après son arrivée, » et dès-lors le retranchement étoit. formé; les » plaines , il est vrai , sont assez grandes ; mais » les ennemis y auroient toujours eu un plus » grand fjdut qïie nous , pour nous envelopper , » en débouchant les défilés.
)) Je ne me souviens point d'avoir écrit à des » gens indiscrets ce (pie j'éci iv(Ms au Roi, en chif- » fie, SUI- l'état du dedans de la ville de Lille.
» Je vous remets au vidame sui- tout le reste, » dont je ne puis vous faire un plus long détail. » Je profilerai , avec l'aide de Dieu , de vos avis. » J'ai bien peur que le tour que je vais faire en » Artois, me faisant finir ma campagne à Arras , n ne me7npéche de vous voir à mon retour , comme n je Cavois toujours espéré ; car de la manière » dont vous êtes à la cour , il me paroit qu'il n'y » a que le passage dans votre ville archiépis- » copule, qui me puisse procurer ce plaisir. Je » suis fâché aussi que l'éloignement où je vais me >) trouver de vous, in' empêche de recevoir d'aussi » salutaires avis que les vôtres. Continuez-les , ce- » pendant , je vous en supplie , quand vous en ^^ verrez ta nécessité , et que vous trouverez des » ooies absolument sûres. Assisti!Z-moi aussi de » vos prières, et ccnuplcz «pie je vous aimerai » toujours de même , (pioiipie. je ne vous en » donne p;is toujoiu's des mai'qiies. »
1 ( inrcs]!. (le I"ni('lii)i , ( vu . 'itSt'i. — - l,"iiis-Aui;uslc d'ÂllR-rl, (ils i)Ulin; du duc do Clicvifuse , porloil ahus le liliL' do ridaiiK! d'Amiens, ol Tul dopuis duc cl iiinrôclial de Cli;uiliios. — ^ V(iyc7. los Pih-rn juslifiralircs du livro sop- (ioiiic, II. i". — '• Jciiu, iiKinpiis do Gassioii cl d'AlUiyc.