‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 333 sur 422 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

Elatcritiqiit; (li> la France ii la fin de la campagne de 1708; moyens d'y remédier.

Louis XIV , convaincu qu'il ctoit malheureusement impossible de ddgager la citadelle de Lille, ordonna au maréchal de Boufflers de stî rc'ndre ' , et au duc de Bourgogne de revenir à Veisailles , après avoir mis Larmée en quaitier d'hiver. Louis XIV récompensa le maréchal de Buuftlers de la glorieuse défense de Lille, comme il l'auroit jécompensé d'une \icloire, et la nation entière applaucht à cet acte de justice.

i'énelon n'attendit pas que le duc de Bourgogne fût arrivé à Versailles , pour exciter les amis de ce prince à amortir les coups (]u'on vouloit lui porter. Ce moment , connue il l'avoit écrit au duc de Bourgogne lui-même, de\(iit être un moment de crise ; le jeune prince a\ uit besoin d'être soutenu par des ct)nseils sages et modérés, et par des inspirations fermes el décidées. 11 y avoit un juste milieu à tenir entre l'excès d'irritation que de si violentes contradictions a voient dû lui causer et une coupable indifléi'ence sur l'opinion publique. La lettre que Fénelon écrit au duc de Chevrcuse, peint avec une ellrayante vérité l'état de la cour et celui du royaume , la disposition généi-ale des esprits , le découragement de toute la nation , les dangeis actuels , et l'avenii' encore plus sinistre dont on étoit juenacé.

" Je me sers, mon bon duc % d'une occasion » sûre pour répondre à votre dernière lettre. Vous » avez su que la campagne finit par une conclu- » sion très-honteuse. .M. le duc de Bourgogne n'a » point eu , dit-on , pendant la campagne assez « d'autorité , ni d'expérience , pour pouvoir re- » dresser M. de Vendôme. On est même très-mé- >' content de notre jeune prince, paice qu'indé- » pendamnient des partis pris pour la gueri-e , à » l'égard desquels les fautes énormes ne i-etom- » bent point sur lui, on prétend qu'il n'a point » eu assez d'application pour aller visiter les pos- » tes, pour s'instruire des détails importans , pour » consulter en particulier les meilleurs officiers , « et pour connoître le mérite de chacun d'eux. » Voilà, si je ne me trompe, la vraie source de w l'indisposition générale des militaires , qui re- " viendi'oient , s'ils voyoient au printenq^s \n\\- " chain ce prince montant plus souvent à cheval, " voulant tout voir et tout apprendre , queslion- " nant les gens expérimentés , et décidant avec » vigueur. Mais il faudroil qu'au lieu de M. de " Vendôme , qui n'est capable que de le dés- >■ honorer el de hasaider la France , on lui don- » nàt un homme sage el ferme , qui commandât » sous lui, qui méritât sa confiance , qui le sou- )> lageât , qui l'instruisît , qui lui fit honneur de » tout ce qui l'éussiroit , qui ne rejetât jamais sur » lui aucun fâcheux événement , et qui rétablit » la réputation de nos armes. Cet homme où est- « il ? ce seroit M. de Catinat % s'il se portoit bien.

' La capilulalion fui siciiéc 1.- 8 (Vronibro 1708. — « Lollrc lU- Fênrloii an (Uu- do Chovreuse, 3 ili'ceinbrc 1708. Corrrsp. de Fénelon, t. vu, p. 285. — ^ q„ voit ilaiis toutes les

» Mais ce n'est ni M. de Villars , ni la plupait des » autres que nous connoissons. M. de Berwick , » (pi'on louoit fort en Espagne , n'a pas été foi-t » approuvé en Flandre ; je ne sais si la cabale de » M. de Vendôme n'en a pas été cause. Il faudroit ») de plus à notre prince (pielque homme en di- » gnité auprès de lui ; plût a Dieu (pie vous y » fussiez ; vous auriez jui lui donner plus d'action » pom- contenter les troupes, tie tjui est certain, » c'est (ju'il demem-era dans un tiiste avilissement » aux yeux de toute la Fiance et de toute l'Eu- » rope , si on ne lui domie pas l'occasion et les » secoius pour se relever, et pour soutenir nos » alTaires. Si M. de Vendôme re\ient tout seul » avec un pouvoir absolu , il coiiit risque <le met- » tre la Fi-ance bien bas ; il faut savoir faire ou » la guerre , ou la paix. Il faut dans cette extré- » mité un grand com-age ou contre l'ennemi , » pour l'abattre malgré ses prospéi-ités , ou contre » soi-même, pour s'exécuter sans mesure, avant « <ju'on tombe encore plus bas, ou qu'on ne soit » ijIus à portée de se faire accorder des conditions w stqiporlables.

» Pom- le jeune prince , s'il est mou , annisé ^\{. » foible en arrivant à la cour , il demeurera mé- » prisé et hor's d'état d'avoir sa revanche. 11 faut » qu'il parle avec respect et fermeté ; qu'il avoue » les torts qu'il peut avoir , qu'il peigne; M. de w Vendôme au naturel ; qu'il mette toute la cam- » pagne devant les yeux du Fioi ; qu'il demande » à relever son honneur et celui des armes de Sa » Majesté, en commandant l'année prochaine avec » un bon général sous lui. S'il ne presse pas asec » une certaine vigueur , il demeuiera dans le » bourbier. Il faut le faire en arrivant. La répu- M tation de ce jeune prince est sans doute plus » importante à la France qu'on ne s'imagine. Rien » ne décrédite tant le Roi et l'Etat dans les pays )) étrangers , que de voir son petit-fils avili à la » tète des armées , n'ayant sous lui pour général » qu'un homme qui ne sait ni prévoir, ni pré- » parer, ni douter, ni consulter, ni aller voir; « qui se laisse toujours surprendre; qu'aucime '' expérience funeste ne corrige ; qui se flatte en " fout ; qui est déconcerté au premier mécompte ; » enfin , qui fait la guerre comme M. le duc de » Richelieu joue , c'est-à-dire , qui hasarde tout » sans mesure dès qu'il est piqué. Si les ennemis » au printemps entament notre frontière déjà à » demi-percée , rien ne les pourra arrêter dans la » Picardie. Vous connoissez l'épuisement et l'in- » disposition des peuples; Dieu veuille qu'on y » pense ; mais on ne pourra se résoudre ni à » changer de méthode pour la guerre, ni à s'exé- « cuter violemment pour la paix ; et l'hiver , déjà « tort avancé , finira avant qu'on ait pris de justes » mesures. M. de Chamillart me dit en passant » ici , que tout étoit désespéré pour soutenir la » guerre , à moins qu'on ne pût tenir les ennemis » afiamés dans cette fin de campagne , entre le » canal de Bruges , l'Escaut , et notre frontière » d'Artois. Toutes ces espérances sont évanouies ; » mais M. de Chamillart, qui me représentoit trèslettres de Fénelon, combien il aimoil et eslimoit le inarécli.il de Catinat. Nous avons celle qu'il écrivit à l'iibbi' Pucelle , neveu du maréehal , a l'occasion de sa mort. \o^ez Corresp. de Féiielun , t. vni, j). 50.

HISTOIRE DE FÉNELON

« fortement rimpuissancc de soutenir la guerre , » disoit d'un autre côté qu'on ne pouvoit point » chercher la paix avec de honteuses conditions. » Pour moi , je fus tenté de lui dire : Ou faites •n mieux la guerre , ou ne la faites plus si ixius » continuez à la faire ainsi. Les conditions de la » paix seront encoie plus honteuses dans un an )i qu'aujourd'hui ; vous ne pou\ cz (pie perdre à » attendre. Si le Roi venoit en pLMsonne sur la » frontière , il seroit cent fois plus eml):irrassé que )) M. le duc de Bouigogne ; il verroit (ju'on man- » que de tout , et dans les places , en cas de siège , » et dans les troupes , faute d'aj'gent ; il verroit V le découragement de l'armée , le dégoût des « officiers , le relâchement de la discipline , le u mépris du gonveriiement . l'ascendant des cn- « nemis, le soulèvenu'ut secret des peuples et l'ii- « résolution des généraux, dès (ju'il s'agit de ha- » sarder quelque grand coup. Je ne saurois les » blâmer de ce qu'ils hésitent dans ces circons- " tances; il n'y a aucune principale tète qui réu- » nisse le total des ad'aires , ni (jui ose rien pren- » drc sur soi. Le hranle donné du temps de M. de » Louvois est perdu ; l'argent et la vigueur du » commandement nous manquent ; il n'y a per- » sonne qui soit à portée de rétablir ces deux » points essentiels ; quand môme on le pourroit , » il faudj-oit trop de temps pour i-emonter tous » ces ressorts. On ruine et on hasarde la France ^> pour l'Espagne. 11 ne s'agit plus d'un ixùnt » d'honneur qui se tourne en déshonneur dès » qu'il est mal soutenu. Ni le Roi, ni Monseigneur, » ne peuvent venir défendre la Franco ; M. le duc » de Rourgogne , qui est notre unique ressource , » est maliieureusemenl décrédité , et je crains )) qu'on ne lasse l'ien de ce qu'il faut pour relevei' » sa réputation.

n Voilà , mou bon duc, ce qui me passe par » l'espril. .le n'ai point le temps d'en écrire au- » jourd'hui ;i M. le duc de Beauvilliers : mais je » \()us su|»plie de lui conununiquer cette lettre ; >) elle sera , s'il vous idail , commune entre vous « deux. ..

Tel éloit l'iHat des choses, lors(pie le duc de Bourgogne aii'iva à Veisailles ; il se confoiina exactement aux avis de Fénelon , parla au Roi son grand-pèr-e avec une noble et i-espectueiise fermelt', ai>pela eu témoignage de tous les détails de sa conduite à l'armée la véracité des généraux les ]iliis distiiiLîiK's par leur mérite et leurs liili'iis, ri siulonl Topiniou de l>ii\s(''gnr en parliciilier. I.e t(''Hioign;ige d'iui lionuiïe tel (juc Puységui' ' , ('loit aussi puissant sur l'esprit de Louis XIV , qii'imitosant pour tout le coi-ps militaire. On savoif qu'il éloit aussi incapable de sacrifier la \érité à des calculs d'inléièl on (rand)ilion, que juge éclain- dans la science de la guerre.

Le duc de Bourgogne fui pleiiiemeul jusIirK' dans r(^spi-il du Roi, di-s miuislics , et (le lous (•eu\(|ui n'apiiorloieul aucim esprit de parti dans uni- (liscussion d(''licale entre un prince, (pii ne. donnoif encore que des espérances, et un gént'ial

' J:i((|\M-, i!r Cli.isIriM'l (le l'iiys^i-iir, n.' il l'iiris en IC,.". mairdiiil -le riaiir.' t'ii 17:J4, clicviilicr i\v^ oïdi-rsi'ii iT: iiiorr» Piiris le 15 août 1743, !>{•(■ .!.• «S ans. (V.iyi'/. d; le» Mniiiiircs df Snhil-Simiiii , un beau iioiliail dn iiiaiY'i I de Puyst'gur.)

déjà renommé. Mais on sait assez que l'opinion publique , toujours précipitée dans ses jugemens, est toujours plus lente à J-evenir de ses préventions. Le duc de Bourgogne eut encore a gémir pendant plusieurs années sous le poids de l'injustice et de la calomnie. Il fit tout ce qui dépendoit de lui pour reconquérir l'estime et la bienveillance générale par im dévoùment ardent et sans bornes"; il demanda au Roi, avec les plus vives instances , le commandement d'une armée pour la campagne suivante, et un général moins incompatible que le duc de Vendôme. Le Roi en prit l'engagement , et lui destina le commandement de l'armée sur le Rhin ; mais lorsqu'il fut question au conseil de régler les fonds , le contrôleur général Desmarèts déclara (pi'il lui éloit al)sobmieul impossible de fournir aux délienses inévitables (pfeNigeroit la présence du duc de Bourgogne à l'armée; le jeune prince dit surle-champ au Roi s(jn grand-père : « qu'à cela ne » tienne ; puisque l'argent manque , j'irai sans » suite ; je viviai en simple officier ; je mangerai , » s'il le faut , le pain du soldat, en personne no » se plaindra de manquer du superttu , lorsque >) j'aurai à peine le nécessaire. »

M. de Beauvilliers , qui connoissoit l'ame et le caractère de son élève , prit la parole : « Sii-e , » tout ce que M. le duc de Bourgogne a dit , il le M fera. » Mais Louis XIV, accoutumé depuis tant d'anni'es à celle magniliceuce exiérienre dont il ci'oyoit que la majcslé du sang des rois devoit toujours être environnée, ne put se lésoudre à montrer son petit-fils auv provinces et aux armées dans toute la simplicité d'im soldat.

Ilivêr (le 1709.

Le ministre des finances étoit assurément e\cusable, à celle éj^ique, de parler du défiiut absolu de moyens et d'argent ; c'éloit à la suite de l'hiver de 17t)9, dont la tradition a conservé un si h)ng souvenir. Tontes les calaniilés de la nature \o~ noi(>nl de rraii[)er la France, déjà accablée et épuisée par toutes les calamités do. la guerre. La l'igiieur extrême du froid avoit détraiit les germes de toutes lespi'odiictions de la terre , et la disette avoil causé des S('(lilions dans un grand nombre; (le villes et de ]ii'ovjuces. La succession d'Espagne, api»orl(''e à la mai>^on de France, n'axoit été pour la France et pour ri'",sp,iL:ue (pi'une l(»ngue succession de désastres et de malheurs. La plupart des places frontières ('loieul d(''jà au pouvoir des (Muiemis , ou menacées de subir leur joug. La paix ('■toit jibis éloignée «pie jamais. Louis XIV e\iiioil ([uarante ans de prosp('rilés pai- l'humiliation d'avoir \n r(>jeter les comlilions houleuses (pTil ollVoit lui-même de sonsci'ire. La prix el le lioidieur de tant de nations éloieid sacrifiés à rauihilion du prince Eugène et à l'avarice de Marllxtioug. I.a sinpide ins(dence des Hollandais se xcngeoit des anciennes hauteurs de Louis XIV. Peu accoutumés à xaincre , ils croyoient avoir i:agné l(>s halailles (riloechshnU , de Ramillies , d'Oudeuaide el de Malpla(iucl , parce qu'ils s(ddoient les armées commandées par Eugène et

Page 1