‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 334 sur 422 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

Marlboroug, La bataille de Malplaqiiet ' avoit cependant rendu le courage aux années fran(,aises; et vingt-deuv mille ennemis laissc's sur le champ fie bataille , avoient fait payer bien cher aux alliés rhonncur de la victoire.

Noble 1,'énérosilé de Féneloii envers Us officiers ol les solilals.

(le hit au milieu de tant de désastres , (jue Fénelon, placi' sur le principal théàti-e do la guerre , montra ce beau caractère et ces grandes vertus (|ui ont autant honoré sa mémoire , que les productions de son génie. Son palais et sa ville de Cambrai devinrent l'asile des généraux , des olficiers et des soldats malades ou blessés. « Sa " maison ouverte ', et sa table de même , a\oit » l'air de celle d'un gouverneur de Flandre , et » tout à la fois d'un palais vraiment épiscopal, et » toujours beaucoup de gens de guerre distingués, » et beaucoup d'ofticiers particuliers, sains , ma- » lades, blessés , logés chez lui , déhayés et ser- » vis, comme s'il n'y en eut iju'un seul, et lui » ordinairement présent aux consultations des mé- » decins et des chirurgiens ; il faisoit d'ailleius )) auprès des malades et des blessés les fonctions » du pasteur le plus charitable , et souvent il al- » loil exercer le même ministère dans les mai- » s(ins cl les hôpitaux où l'on avoit dispersé les » soldais, et tout cela sans oubli, sans petitesse , » el toujours prévenant avec les mains ouvertes. M Fne libéralité bien entendue , une magnificence » (jui u'insultoit point, et qui se versoit sur les « officiers et les soldats , qui embrassoit une vaste )^ hospilalité , et qui pour la ta])le , les meubles, » el les équipages, denieuroit d.ins les justes ])ui- » nés de sa place ; également oflicioux el modeste, » secret dans les assistances qui pouvoient se ca- » cher , et qui étoient sans nombre ; leste et dé- » lié sur les autres , jusqu'à devenir l'obligé de » ceux à qui il les donnoit, et à le persuader; ja- » mais empressé , jamais de complimens , mais w d'une politesse qui , en embrassant tout , étoit » toujours mesurée el proportionné , en sorte » ipi'il sembloit à chacun ([u'elle n'éloit que pour » lui, avec cette pj-écision dans laquelle il excel- » loil singulièrement ; aussi étoit-il adoré de tous. » I.'admii-ation et le dévonment pour lui étoient » dans le cœui- de tous les habitans des Pays-Bas, » quels qu'ils fussent , el de toutes les domina- >) lions qui les partageoient , doit il étoit l'amour » et la vénéj-ation. »

Il semble qu'eu peignant sous des couleurs si douces el si sensibles le tableau de la vie de Féuelon , M. de Saint-Simon ait voulu reposer son imagination et sa plume trop souvi-ut Iremjiée dans le fiel de la satiie.

' On i\ septombiNj 170». — * M.' Siiiiui).

x.xx.

Fénelon nourrit les arméi'.=; du lloi.

Mais Fénelon ne se boi-noit pas à des œuvres de charité envers des particuliers. Ce fut à sa générosité personnelle que l'armée du Uoi dut une glande partie de ses subsistances pendant la campagne ([iii suivit l'hiver de 1709. Par respect pour le nom seul de Fénelon , les généraux ennemis avoicul épargné les terres et les magasins de l'ai'clievèque de Cambrai. S'ils apprenoient que quelque lieu à portée de leur armée lui appartenoit en propi-e, ils y mettoient aussitôt des gardes , et en faisoient conserver les grains et les bois avec le même soin qu'ils anroient pu apporter à la sûreté des domaines et des palais des souverains dont ils conunandoieni les armées ; bourgs et les villages <)e Fénelon devenoicnl des lieux d'asile , de refuge el de sécurité pour tous les habitans des environs,

Trait remarquable du duc de Marlboroug.

Mais le duc de Marlboroug porta la délicatesse de ses soins pour Fénelon , jusiju'à une recherche de prévoyance et d'attention , dont il n'est peutêtre pas un seul autre exemple dans l'histoire. A la fin de la campagne de 1711, l'armée des alliés se trouvoit par sa position à la vue des remparts de Cambrai , et elle séparoit l'armée de France de la petite ville de Catean-Cambrésis , principal domaine des archevêques de Cambrai. Cateau-Cambrésis étoit rempli des grains de l'archevêque , et de ceux que les habitans de la campagne y avoient déposés sons la protection du nom de Fénelon. Marlboroug le? fit d'abord conserver par un détachement qu'il y envoya ; mais quand il pi évit que la rareté des subsistances , dont sa propre armée commençoit à manquer , ne lui permetlniit pas de refuser à ses soldats la liberté de se pourvoir dans les magasins de Cateau-Cambrésis , il en fit avertir Fénelon ; on chargea sur des chariots tous les grains qui s'y trouvoient ; et Marlboroug les fit escorter par ses propres tioupes jusque sui' la place d'armes ' de Cambial devenu le quartier-général de l'armée française.

Cet hommage honorable rendu à la vertu d'un simple particuher, par des étrangers acharnés à la ruine de la France, servit à sauver la France elle-même. Fénelon livra tous ses magasins aux minislres de la guerre et des finances ; il ne se réserva que ce qui étoit strictement nécessaii-e pouisa consommation et celle des militaii-es (jui venoient lui demander l'hospitalité. Le contrôleur géni'ral l'invita à (i\er lui-même le prix des grains (lu'il venoil de fournir avec tant de générosité (ians un si pressant besoui. La répr»use de Fénelon dut avertir le ministre qu'il avoit trouvé dans

1 Nfi soroit-ce pas ici mic faule d'impression , et ne fan- <lroil-il pas lire jus/iu'niix pnries ? Il n'est p;is vr.iisrnibliil)lft «in'on ait pormis aux soliliils do MarlliourouK (Vcntror dans la iilati- J'armos Je Cambrai. [?\ule des Editeurs.)

HISTOIRE DE FENELON.

rarchevèquc de Cambrai un munit ionnaire général des armées, qui ressembloit peu à ceux avec qui il étoit dans Thabitude de traiter : « Je vous )) ai abandonné mes blés , monsieur , ordonnez ce w qu'il vous plaira ; tout sera bon. »

Il écrivoit en même temps au duc de Chevreuse : « Si on manquoit par malheur d'argent pour de » si pressans besoins , j'oflre ma vaisselle d'ar- » gent, et tous mes autres efl'ets , ainsi que le peu » qui me reste de blé. Je voudrois servir de mon » argent et de mon sang , et non faire ma cour. » Tel étoit rhomme qu'on avoit eu la perfidie de représenter à Louis XIV comme son ennemi.

Sage mesure de Féueloii pour prévenir la famine.

Tant de sacrifices personnels ne suffîsoient pas encore à l'immense charité de Fénelon. Il prit une mesure qui déceloit un génie aussi éclairé qu'étendu dans ses vues d'administration. Il avoit ojjservé que de dangereux calculs d'intérêt ou de méfiance avoient porté la plupart des propriétaires de Flandre à cacher leuis grains , soit pour les soustraire aux réquisitions de l'intendant de l'armée , soit pour en retirer un plus grand bénéfice. Ce défaut de cii-culation avoit arrêté l'approvisionnement des marchés publics, et élevé le prix du pain <à un taux qui surpassoit les facultés du plus grand nombre des habitans , et pou voit amener une crise inipiiétante. Fénelon n'avoit ni caractère , ni autorité pour léprimcr ces dangereuses combinaisons de la cupidité; mais il prit le moyen le plus efficace de les déconcerter. Nous trouvons parmi ses papiers l'ordonnance qu'il rendit , et qu'il avoit droit de rendre comme seigneur du Cateau-Cambrésis , l'un des plus fertiles cantons de la province. Par cette ordormance , il ordonnoit à tous les fermiers et censitaires dépendans de sa juridiction, de faire battre tous leurs grains, «'t de les porter à un terme fixe aux marchés les plus voisins , en ne se réservant (jue la quantité nécessaire à leur consommation et à celle de leurs familles. L'exécution de cette ordonnance , qu'il confia à des agens honnêtes et iutelligeus , lit subitement baisser le prix du blé dans un grand nombre de marchés ; les auties pi'opriétaires se hâtèrent d'ouvrir leuis magasins , dans la crainte d'une diminution eucoie plus lapide; tous les marchés se trouvèrent successivement approvisionnés ; l'équilibre se rétablit dans une juste pioportion entie l'intérêt des propriétaires et les besoins des consommateurs ; et la Flandre fut préservée de la famine dont elle étoit menacée par le séjour des armées et pai' les lualheui' de Ihivei' en 170!).

de servir ses amis par tous les moyens que ses foibles relations à la cour lui permettoient d'employer avec quelque espéiance de succès. On trouve dans un grand nombre de ses lettres les preuves les plus touchantes de son zèle actif et obligeant. L'état de disgrâce où il se trouvoit le condanmoit souvent à renfermer dans son cœur l'intérêt qu'il portoit à ses amis, dans la crainte de leur nuire au lieu de les servir. Mais aussitôt qu'il apercevoit la plus foible lueur d'espérer en leur fa\eur la justice qu'ils méritoient, il disposoit de tout son ascendant sur les ducs de BauviUiers et de Chevreuse pour les appuyer auprès des ministres. On observe en même temps dans ses lettres qu'il n'accorde jamais son intérêt et sa recommandation qu'à des hommes dont la réputation étoit si généialement établie, que Fénelon s'honoroit, pour ainsi dire, lui-même, en s'honorant du titre de leur ami. Mous ne rappellerons ici que les démarches qu'il fit en faveur de deux hommes aussi distingués par leur naissance que par leiu's qualités peisonnelles.

« Je vous supplie, mon bon duc , écrivoit Fé )) nélonau duc de Chevreuse ' , de donner une au- » dience commode à M. le comte de Reauvau ', » qui s'est chargé de vous rendre cette lettre. Vous » connoissez sa naissance ; mais vous ne connois- » sez peut-être pas son bon sens, son courage » infini, sa simplicité, sa probité très-rare, ni son » expérience du métier de la gueire. Il vous dé- )i peindia au naturel diverses choses très-impor- » tantes, si vous voulez bien le faire parler sans « ménagement. De sa part , il se bornera à vous » entretenir sur ce qui regarde M. le chevalier de » Luxembourg, son ami et son proche parent. 11 « y a sujet de craindre qu'on ne veuille rendre de » mauvais offices à M. le chevalier de Luxem- » bourg sur la commission qu'il avoit eue d'aller « occuper le poste de Givry au centre des lignes )) près de Mons. Il est fort'à désirer que vous et » M. le duc de Beau villiers soyez au fait, et (ju'on » y puisse mettre Al. Voisin * , en cas qu'on vou- » lût le prévenir en mal. La probité, le bon sens, » la bonne volonté et la vak'ur de M. le che- -» valier de Luxembourg méritent qu'on ait at- « tention à lui laisser faii-e sou chemin pour le » service. »

Nous avons encore une autre lettre de Fénelon qui atteste l'opinion qu'il avoit du mérite et des qualités du chevalier de Luxembourg, depuis piince de Tingry.

« On vient de me dire ^ écrit Fénelon au duc » de Chevreuse, que M. le maréchal de Choiseul )) doit être mort. Je prends la liberté de vous con- » jurer de servir M. le chevalier de fAixembourg » poui' le gouvcineuient de Valenciennes. Il est » aimé tendrement des peuples, et c'est par une » douceur soutcsnue de noblesse , de bonté et de » désintéressement, qu'il se rend aimable. Jeseiai w ravi de le voir dans celte place. Ne pourriez-

Intért'-I (il- Féni'lr.n pour W cnmU- de Beau van et le prince de Tingry.

Au milieu de tant de désastres, de peines et d'embarras, Fénelon tiouvoit encore le moyen de satisfaire le besoin le plus doux de son cœur, celui

' Lcllrc de Ki'iiplon au due do Cliovreuse, 1" df^ccinbrc 1709. Curresp. de Fénelon, l. vu, i>. 297, — * Pierre-M:ide- Iimik; lie Ucauvau «lu Rivau . lipulciiiinl ('.'neral et ([ouvenicur (le Douai, uoiiime ilievalier des ordres en 1724. — * M. Voysin aviiil reiiiplaeé M. de Chainillard dans le déparleiiienl de la Biiene, le 10 juin 1700. — * I.eMre de Fénelun au duc île Chevreuse, 10 mars 171». Corresp. de Fénelon, \.. vu, p. 337.

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