‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 335 sur 422 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

» vous point, mon bon tluc, presser un peu en sa » faveur M. Voisin. »

Au reste , il n'éloit pas nécessaire d'être l'ami du chevalier de Luxcniboini; pour rendre justice à ses grandes ([ualités. Les ennemis mêmes de la France avoient lendu un hommage honorable à ses (alens. l.c piince Eugène, digue juge du mérite militaire, voulut, ajirès la prise de .Nanuu'en 17(M, où le clievaliei- de I.Mvenihnuiu a\()il si'cdudé a\ec tant de zèle la helle déieuse du maréchal de IJoufth'rs, les conduire lui-même à Douay. 11 les plaça l'un et l'autre dans le fond de son cari'osse , se mettant seul sur le devant, et fit commander l'escorte par le prince d'Auvergne, déserteur du service de France.

Fcnelon eut le bonheur de jouir du succès de ses vœux pour le chevalier de Luxembourg, «pii fut nommé au gouvernement de Valenciennes. Soit que cette grâce méritée ne fut que lejuste prix de ses services, soit que l'utile influence des amis de Fénelon eût contribué à faire valoii- un di-oit légitime, le chevalier de Luxembourg ne pouvoit que se trouver heureux de réunir aux titres que lui donnoieut sa naissance et ses sei'vices, le sullrage d'un ami tel ([ue Fénelon.

Etat (léploniltlc delà Fiance en 1710.

Cependant la Fiance sembloit toucher à une crise, dont l'effet inévitable devoit être sa ruine totale. Nous avons un mémoire, écrit de la main de Fénelon , qui peut donner une idée ]j1us exacte de la situation désespérée où elle se trouvoit alors.

encore, au bout d'un siècle, un sentiment d'indignation. L'expédient que propose Fénelon, de faire enlever le joi d'Espagne, pour échapper à riiumiliante condition (pie les ennemis avoient osé proposer à Louis XIV , de détiôner lui-même son petit-lils , est une preuve irrécusable de l'état d'abaissement où se tiouvoit réduit ce monarque, naguère si puissant, si heureux, si enivré de sa gloire.

L'étendue de ce mémoire ne nous permet pas de le transcriie en entier dans cette histoire. Les fragmens (pie nous allons eu donner, sufliront pour révéler les seiitimens de douleur et d'in- (piiétude qui oppiessoieut l'ame de Fénelon. Us peuvent également inléresser sous un autre rap- [)ort ; ils peuvent servira soutenir le coui-age dans l'adversité, et attendre avec patience des temps plus heureux. On croit souvent que rien n'égale, (jue rien n'a jamais égalé l'excès des injustices et (les infortunes dont on est la victime ; mais en revenant sur les diiVérentes époques de l'histoire, on acr|uiert la triste coin ici ion de l'indélébile perversité de l'espèce humaine , et de l'héritage do, malheurs (pie chaque génération transmet à la génération suivante.

(( Comme chacun de nos ministres traite en M particulier avec le Roi ce qui regarde sa charge, » je crains que chacun d'eux ne soit guère en état >; de rassembler, par une vue générale qui soit » juste, toutes ces diverses parties du gouverne- » ment pour les comparer, pour juger de leur » proportion, et pour les ajuster ensemble.

» Pour moi , si je prenois la liberté de juger de » l'état de la France par les morceaux du gouver- » nement que j'entrevois sur cette frontière, je » couclurois qu'on ne ^it plus que par miracles ;

({ue tous les récits des historiens, queles7ne?no(re* » que c'est une vieille machine délabrée qui va mêmes de quelques contemporains L Ceux-ci ne sont » encore de l'ancien branle qu'on lui adonné et

pas toujours à portée d'être bien instruits ; ils se livrent souvent à une exagération amère , qui devient une espèce demalaclie générale, lorsqu'un gouvernement est descendu au dernier degré du (lécouragement et du malheur. Fénelon étoit placé au centre des évènemens , sur le théâtre même de la guerre. Il connoissoit également les dangers et les ressources ; et sa correspondance intime avec MM. de Bauvilliers et de Chevreuse servoit à l'éclairer sur la partie des affaires publiques qui n'étoit pas immédiatement sous ses yeux. Il rédigeoit ce mémoire pour ses deux amis, âveclesquels il étoit dans l'habitude de dire tout ce qu'il pensoit , tout ce qu'il sentoit. 11 n'avoit nul intérêt à exagérer la grandeur du mal, ni à affaiblir l'efficacité des remèdes qui auroient pu l'arrêter : cet écrit n'étoit point destiné à être public ; ainsi, il n'a pu être dicté ni par l'humeur ni par l'esprit de parti. 11 fut probablement rédigé dans l'hiver de 1709 à 1710. Le voyage de M. de Torcy à la Haye y e^t rappelé, et 'le congrès de CerfruydembeVg,' qui eut lieu au mois de mars 1710, ii'étoit point encore assemblé. Ce mémoire découvre toute la profondeur de l'abîme où la France était tombée, puisque les meilleurs citoyens, les âmes les plus fortes et les plus généreuses, consentoient à des sacrifices qui inspirent

* Œuvres de Fénelon, I. vu, p. 159.

FÉNELON. TO.ME X

» qui achèvera de se briser au premier choc. Je » serois tenté de croire que notre plus grand mal , » est que personne ne voit le fond de notre mal ; » que c'est même une espèce de résolution prise » de ne vouloir pas le voir; qu'on n'oseroit en- » visager le bout de ses forces auquel on touche; » que tout se réduit à fermer les yeux, et à ouvrir » la main, pour prendre toujours, sans savoir si » on trouvera de quoi prendre; qu'il n'y a que le )) miracle d'aujourd'hui qui réponde de' celui qui )) sera nécessaire demain, et qu'on ne voudra » voir le détail et le total de nos maux, pour pren- » dre un parti proportionné , (jue quand il sera » trop tard.

') Voici ce que je vois et que j'entends dire tous » les jours aux personnes les plus sages et le.s » mieux instruites.

» Le prêt manque souvent aux soldats ; le pain » même leur a manqué souvent plusieurs jours; » il est pres(pie tout d'avoine, mal cuit , et plein « d'ordures. Ces soldats mal nourris se battroient » mal , selon les apparences. On les entend mur- » murei', et dire des choses qui doivent alarmer » pour une occasion.

•> Les officiers subalternes souffrent à proportion » encore plus que les soldats. La plupart, après » avoir épuisé tout le crédit de leurs familh^s , » mangent ce mauvais pain de munition, et boivent » l'eau du camp. U y en a eu un très-grand nombre

HISTOIRE DE FÉNELON

» qui n'ont pas ou de quoi revenir de leurs pro- « vinces. Beaucoup d'autres languissent à Paris, » où ils demandent inutilement quelques secours » au ministre de la guerre ; les autres sont à Tar- » mée , dans un état de découragement et de <lés- » espoir qui fait tout craindre.

)) Le général de notre armée ne sauroit empêcher » le désordre de nos troupes. Peut-on punii- des » soldats qu'on fait mourir de faim , et qui ne » pillent que pour ne pas tomber en défaillance? » Veut-on qu'ils soient hors d'état de combattre ! » D'un autre côté, en ne les punissant pas, quels » maux ne doit-on pas attendre? Us ravageront » tout le pays ; les peuples craignent autant les 5) troupes ({ui doivent les défendre , que celles des )) ennemis qui veulent les attaquer.

» L'armée peut à peine faire quelque mouve- » ment, parce qu'elle n'a d'ordinaire du pain que » pour un jour.

» Nos places qu'on a crues les plus fortes, n'ont » rien d'achevé ; on a vu même, par les exemples » de Menin et de Tournai , que le Roi y a été in- » dignement trompé pour la maçonnerie qui ne » valoit rien. Chaque place manque mèrne de » munitions ; si nous perdions encore une bataille^ » les places tomberoient comme un château de » cartes. »

» Les peuples ne vivent plus en hommes , et il » n'est plus permis de compter sur leur patience ; « tant elle est mise à ime épreuve outrée. Ceux )) qui ont perdu leurs blés de mars n'ont plus M aucune ressource; les autres, un peu plus re- » calés , sont à la veille de les perdre. Comme ils » n'ont plus rien à espérer , ils n'ont plus rien à » craindre.

)) Les fonds de toutes les villes sont épuisés ; on » en a pris pour le Roi les revenus de dix ans M d'avance ; et on n'a point de honte de leur de- » mander, avec menaces, d'autres avances nou- » velles qui vont au double de celles qui sont déjà » faites. Tous les hôpitaux sont accablés; on en » chasse les bourgeois, pour lesquels seuls ces » maisons sont fondées, et on les remplit de sol- » dats. On doit de tiès-grandes sommes à ces hô- » pitaux , et au lieu de les payer, on les surcharge » de plus en plus cha(jue jour.

» Les Français (|ui sont pi-isonniers en Hollande, V y meurent de faim, faute de paiement de lapait » du Roi. Ceux qui sont r(>veuus en France avec » des congés, n'osent li^lnuituir en Hollande, qtioi- )) que rhonneur les y oi)lige, parce qu'ils n'ont ni » de quoi l'aire le \(>\a;ii', ni de (pioi payer ce » qu'ils (loivetil chez les ennemis. Nos 'bl(>ssés » manquent de bouillons , de linge et de niédi- » camens ; ils ne trouvent pas même de retraite, » parce qu'iju les envoie <lans des hôpitaux qui » sont accal)l('"s «ravaiice poin- le Koi. et sont pleins » de soldats malades. Oui est-ce <|ui yoiidra s"e\- » poser dans un combat à être blessé, étant sur >) de n'èti-e ni pansé ni secouru? On entend dire «aux soldats, dans leur désespoir, (pie si les » ennemis viemieiil, ils poseront les armes bas. » On peut juger par- là ce qu'on doit craindie » d'une bataille qui décideroit (lu sort delà France. » Ou acrahlf tout le pays par la (lemaiid(! des » chariots; ou tue tmis les chesauv des paysans : » c'est détruire le labourage pour les années pro-

» chaînes, et ne laisser aucune espérance pom faire » vivre ni les peuples, ni les troupes. On doit juger « par-là combien la domination française devient » odieuse à tout le pays.

« Les intendans font, malgré eux, presque autant » de rav âge que les maraudeurs ; ils enlèvent jus- « qu'aux "dépôts publics ; ils déplorent hautement » la honteuse nécessité qui les y réduit. Us avouent » qu'ils ne sauroient tenir les paroles qu'on leur r> fait donner. On ne peut plus faire le service M (ju'en escroquant de tous côtés; c'est une vie de » l?(»lièmes, et non pas de gens qui gouvernent. » NdiKibslaut la violence et la fraude, on estsou- )) venl contraint d'abandonner certains travaux » très-nécessaires, dès qu'il faut une avance de )) deux cents pistoles pour les exécuter dans le plus » pressant besoin.

» La nation tombe dans l'opprobre ; elle devient « l'objet de la dérision publique. Il n'y a plus dans « nos peuples , dans nos soldats et dans nos offi- » ciers, ni aflectation, ni estime, ni confiance, ni « espérance, qu'on se relèvera, ni crainte de l'au- » torilé : chacun ne cherche qu'à éluder les règles, » et qu'à attendi-e (jue la guerre finisse, à quelque » prix que ce soit.

)) Si on perdoit une bataiUe en Dauphiné, le " duc de Savoie entreroit dans des pays pleins de "Huguenots; U pourroit soulever plusieurs pro- » vinces du royaume. Si on en perdoit une en » Flandre , l'ennemi pénétreroit jusqu'aux portes » de Paris ; quelle ressource vous resteroit-il? Je M l'ignore , et Dieu veuille que quelqu'un le » sache !

» Si on peut faire couler l'argent, nourrir les » troupes , soulager les officiers , relever la dis- » cipline et la réputation perdues, réprimei- l'au- ■» dace des ennemis par une guerre vigoureuse , » il n'y a ([u'àlc fiiire au plus tôt ; en ce cas, il se- » roit honteux cl horrible de rechercher la paix » avec empi-essemeut ; eu ce cas , rien ne seroit » plus mal-à-piopos que d'avoir envoyé un mi- » nislre jusqu'en Hollande pour tâcher de l'obte- » nir; en ce cas, il n'y a qu'à bien payer, bien «discipliner les troupes, et qu'à battre les en- » nemis.nu'ou fasse donc au plus tôt un change- » ment si nécessaire, et que ceux qui disent qu'on » relâche trop pour la paix, viennent au plus tôt » relever la guerre et les finances, sinon ([u'ils se » taisent, et qu'ils ne s'obstinent pjis à vouloir » qu'on hasarde de perdre la France pour l'Es- .. pagne.

>' On ni' niaïKpicra pas de me répondre qu'il est » facile de remar(iuer les inconvéniens de la » guerre, et que je devrois me borner à proposer •>•> (les expédiens jxmr la soutenir et pour parvenir » à nue paix qui soit honnête et convenable pour » le Roi.

».le réponds (ju'il ne s'agit plus que de comparer )) les pro[)ositi()iis de paix faites à M. de Torcy, » a\ec les iiiconxéniens de la guerre. S'il se trouve » dans cette exacte com[>araisou qu'on ne peut se » prometti'e aucun succès solide dans la guerre, » et qu'on y liasaide la France, il n'y a plus à » (l(''libérei-. I.'imiipie gloire ipie les Français .) peuvent soiiliaiter au Roi, est (|ue dans cette » e\lr(''mité il louiiieson courage contre lui-même, » et (pfil sacrifie tout généreusement pour sauver

[.IVKE SEPTIEME.

27ri

>' lo royaume que Dieu lui a confié. 11 n'est pas » même en di-oit de le hasarder, cai" il Ta reeu de )' Dieu , non ]hiui- rexjtoser à l'invasion dtîs eu- » neinis, connue inie chose dont il peut faire toul » ce qu'il lui [ilail , mais pniu' h' |i(iu\eiiier en » père, et pour le trainmellre comme un dépôt )' précieu\ à sa postérité. »

Féuelon discute ensuite les dilVérents articles des préliminaires dictés en Hollande à M. de TorcN. 11 paroit persuadé (Uie leseimi-mis n'avoient jamais osé pioposer sérieusement à Louis XIV de <lélr'ôiier lui-même son |;elil-tils, mais qu'ils u'avoieut tail. qn'insiimiîr celle mesinv pour idilenir des conditions capahles de leur i^aranlir- la sincérité de l'eniiagement pi-is par le l{oi d'ahandonner rHspaf,Mie à ses propres Ibrces, ou plutôt à sa seule foihlesse. 11 est vrai cpie les alliés eu\- mêmes, honteux d'avoir seulement osé laisser enf revoir une idée aussi monsliaieuse , <]ni outrageoit la nature , et <pn avoit excilé une profonde indii^nation dans le cœur de tous les Fran(.-ais, avoient ensuite ad'eclé de la désavouer. Mais les mémoires de M. de Torcv , fiiits pour inspirer une entière confiance par la candeur et la honne foi (pi'ils respirent, ne permetleni pas de douter que les ennemis de la Fi-ance n'eussent insisté sur celle condition a\ec la plus odieuse persévérance.

M. de iJeauvilliers fil souvent valoir au coiiseilla foi'ce des considérations exposées dans ce mémoire, sans laisseï- soup(;onner qu'elles lui éfoieni inspirées par Fénelon. Le Uni et les ministres n'étoient eux-mêmes que trop con\aiiuns de la iit''C(>ssité d'acheter la paix à (pielqiie prix que ce fût. Louis XIV se détermina , maljzré les hauteurs i-ebutantes de ses ennemis, à demander la reprise des négociations. Le congrès de Gei-truydemberg s'ouvrit; et on eut tout lieu de reconnoitrc que le prince Eugène et ^îarlborong étoient trop intéi-essés à la continuation de la gueri-e, pour ne pas apporter les plus giands obstacles à la conclusion de la paix. Les conditions, présentées à ce congrès par les ministres des alliés, furent encore plus dures que celles qu'on a\ oit demandées un an aiqiaravant à M. de Torcy ; les négociations furent entièrement rompues, et la France^ parut être arrivée à son deinier Jour. C'est alors que toute espérance fut éteinte dans le cœur de tous les Français sincèrement attachés à rhonneui' et au salut de leur patrie.

Fénelon propose une assemblée de notables.

C'est aussi à cette époque que nous devons placer quelques fràgmens d'une admirable lettre de Fénelon. Elle peint sous les couleurs les plus sombres les profondes agitations de son ame, et les tourmens d'une imagination frappée [)ai la grandeur du péril, et qui recherche avec anxiété quelque moyen de salut.

Il falloit que Fénelon fût bien convaincu que tout étoit perdu, et qu'on devoit h)ut risquer pour sauver quelques débris d'un si grand naufrage, pour oser concevoir l'idée (pi'il propose aux ducs de Beauvilliers et de Chevi-eiise; il faut le dire, puisqu'on peut le dire anjourd'lmi sans incon-

vénient, Fénelon ose déclarer que, parvenu au point oîi des maux extrêmes exigent des remèdes exli'êmes , on doit renoncer avec courage aux foiines accontnmées d'un gouveiiiement qui ne peut pins se soutenir ni se dc'fendie ; en un mot, il pense, et il prononce que le moment est venu d'associer la }iiilit>n dlc-minnc. à Fadministration de l'Etal.

Il est difficile de savoir si le remède n'eût pas élé aussi dangereux (pie le mal lui-même; une triste expérience pcnt porter à itenser fprune assnultlfo (le untdhics. en ITIil, aiu'oit conduit nécessairement à des rtals (ji'nrrnii.i: , comme on l'a vu en 1787. Les dépkirables elTets qui en ont ivsulté, doivent sans doute nous rendre \\n peu méfians sur l'idée <'t l'emploi de ces formes extraordinaires (pii changent bnisqncmenl la marche accoutumée d'un gonvcMuemeut. (leiiiMidanl nous atu'ons bientôt occasion d'ol)ser\ei' cond)ien la dillerence des ciiTonstances, des mii'urs , et de l'esprit général de la nation , doit éloigner toute idée de comparaison et de rapprochement enti-e les tem])s et les honnnes. Le cardinal de Michelieii avoit su , en 1()5fi, faire Fusage le plus utile et le plus hemeuv d'une asspinhli'c de nofaUc.s , pour faire tomber celte multitude de places fortes qui couvroient Fintéi'ieur de la France , et qui étoient bien moins des remparts contre l'ennemi , que des moyens d'attaque et de défense contre li' souverain luimême , enti-e les mains de «piebpies sujets puissans et audacieux. C'éloit on secousj'aid du nom et du vœu de cette même assemblée de nui allés , que cet habile ministre avoit dicté ces réglemens sévèîes, qui soumirent le régime mihtaire à un ordre et à une discipline inconnus en France jusqu'alors. Fénelon étoit sans doute fondé à croijc que Louis XIV encoj'e toul -puissant , encoi'e environné de tant de souvenirs de gloii'e, sauroit se montre)- et agir avec autant d'antorilé dans une assemblée de notables, que le cardinal de Richelieu à peine entré dans le ministère, et qui n'avoit pas encoj-e i-évélé tous les seci-ets de son génie et de son caractère. C'est en général une lègle peu sûre que celle de juger les hommes et les choses par les événemens. 11 est des ft>)ni>s oii un seul homme conmiande aux événemens^ et d'autres, oii les honnnes se laissent entraîner par les événemens.

11 ne faut donc pas (jne , trop aigris par le sentiment de nos malheni's, nous condanmions Fénelon avec trop de pivcipitalion et de sévéï'ité. Il est juste de Fentendre lui-même, et il est permis de croire que si l'on [ter^isteà réprouver son opinion, on absoudra au moins ses intentions.

'< Je ne crois point ' qu'on doive se flatter de « l'espérance de létablii- le ciédit sur l.i, l'upture )) hautaini- cpie les ennemis ont faite de la négocia- » lion (à IJertruylenihei'g). Cette rupture paroitra » injuste et odieuse à beaucoup dv gens pour les » deux !>remiers mois; mais quand on seiiva le Roi » accablei- les peuples , recheicher les aisés , ne « payer point ce qu'il doit, continuer ses dépenses » superflues, hasarder la France sans la consulter, » et ruiner le i-oyaume pour faire mal la guerre' V le public lecommencera à crier plus haut que

» ].(>Urc (If Frnol.j Currcsp. de l'àiehin .

Aui- (le Chrvi I , p. 3-.JI.

l -lui 1710.

HISTOIRE DE FÉNELON

» jamais. 11 est impossible que le Roi paie ses « dettes, il est impossible que les peuples paient » le Roi , si les choses sont au point irextrémité » qu'on nous représente; la Fiance est comme » une place assiégée ; le refus d'une capitulation 5) irrite le peuple et la garnison ; on fait un nouvel » efl'ort pour (juatre ou cinq jours , après quoi le » peuple et la garnison afl'amés crient qu'il faut se » rendre , et acceptent les plus honteuses coudi- » tions. Tout est fait prisonnier de guerre; ce sont « les fourches caudines.

» Je ne vois aucune solide ressource que celle » que vous ne ferez point entrer dans la tète du » Roi. Notre mal ^ieut de ce ipie cette guerre n'a » été jusqu'ici que l'affaire du Roi; il faudroit en » faire l'aflaii-e véritable de tout le corps de la na- » tion; elle ne l'est que trop devenue ; car la paix » étant rompue , le corps de la nation se voit dans » un péril profond d'être subjugué; de ce côté-là, » vous avez un intérêt clair et sensible à mettre » devant les yeux de tous les Français -, mais pour » le faire il faut au moins leur parlei', et les mettre » au fait. Mais d'un auti-e côté la persuasion est » difficile ; car il s'agit de persuader à toute la » nation qu'il faut prendre de l'argent partout où » il eu reste , et que chacun doit s'exécuter rigou- )) reusement, pour empêcher l'invasion prochaine » du royaume. Pour parvenir à ce point , il fau- » droit que le Roi entrât en matière avec un cer- » tain nombre de notables des diverses conditions » et des divers pays; il faudroit prendre leurs con- » seils, et leur faire chercher en détail les moyens » les moins durs de soutenir la cause commune. » 11 faudroit qu'il se répandit dans toute notre na- » tion une persuasion intime et constante que c'est » la nation entière elle-même , qui soutient pour » son propre intérêt le poids de cette guerre ; il » faudroit que chacun crût que , supposé même )) qu'elle ait été entreprise inal-à-propos, le Roi a » fait dans la suite pour la Unir et pour débarrasser )) le royaume, tout ce qui (ié[)eud(iit de lui ; mais » qu'on ne peut plus reculer, et qu'il ne s'agit de » rien moins que d'empêcher une totale invasion. » En un mot, je voudrois (ju'on laissât aux hommes » les plus sages et les plus considérables de la na- » tion , à chercher les ressources nécessaires p(jur » sauver la nation même. Us ne seroient [)eut-êtie » pas d'abord au fait ; aussi seroit-ce pour les y » mettre <]ue je voudrois les faire entrer dans cet » examen. Alors chacun diioit en soi-même : 11 » n'est plus ipiestion du passé ; il s'agit de l'ave- » nir; c'est la nation qui doit se sauver elle-même ; » c'est à elle; à trouver des fonds |)aitoul où il \ en

V a pour le salut commun. Il seroit même néces- » saire que tout le monde sût à quoi l'on destine- » i-oit les fonds pi-épai'és , en sorte ([ue chacun fût » convaincu que rien n'en seroit employé aux dé- » penses de la cour. J'avoue ({u'un tel rhanfiemrnt » pourroif émouvoir trop les esprits^ et les faire » passer tout-à-coup d'une extrême dépendance n à un dangereux excès de liljerté. C'est par la » crainte de cet inconvénient , que je ne propose » point d'assembler les états généraux , qui , sans » cette raison , seroient très-nécessaires , et qu'il

V seroit capital de rétablir; mais romow la tracera » est presque perdue , et (jiir le pas a faire est Irès- » glissant dans laconjoncture présente, j'y craindmis

» de la confusion. Je me bomerois donc d'abord à M des notables que le Rot comulteroit l'un après » l'autre. Je voudrois consulter les principaux évé- » ques et seigneurs, les plus célèbres magistrats, les M plus puissans et exprrimentés marchands , les » plus riches financiers mêwe , non-seulement pour » en tirer des lumières, mais encore pour les rendre » responsables du gouvernement, et pour faire sen- » tir au royaume entier que les plus sages têtes qu'on » peut y trouver, ont part à ce qu'on fait pour la

» cause publique

» Pendant que le despotisme est dans l'abondance, » il agit avec plus de promptitude et d'efficacité )> ({u'aucun gouvernement modéré ; mais quand il » tombe dans l'épuisement sans crédit , il tombe » tout-à-coup sans ressource ; il n'agissoit (jue par » pure autorité; le ressort manque; il ne peut plus » qu'achever de faire mourir de faim une populace » à demi morte ; encore même en doit-il craindre » le désespoir. ^Juand le despotisme est notoire- « ment obéré et banqueroutier , comment voulez- » vous que les âmes vénales, qu'il a engraissées du » sang du peuple , se ruinent pour le soutenir. » C'est vouloii- que les hommes intéressés soient

» sans intérêt C'est le temps où il faudroit que

» M. le duc de Bourgogne dit au Roi et à Monsei- » gneur, avec respect , avec force , et peu à peu , » d'une manière insinuante, tout ce que d'autres » n'oseront leui' dire; il faudroit qu'il le dit devant M madame de Maintenon; il faudroit (ju'il mit dans » sa confidence madame la duchesse de Bourgogne; » il faudroit qu'il protestât qu'il parle sans être » poussé par d'autres ; il faudroit qu'il fit sentir » que tout péiit si l'argent manque ; que l'argent » manquera si le crédit ne se l'elève , et que le M crédit ne peut se relever que par un changement » de conduite, qui mette tout le corps de la nation » dans la persuasion que c'est à elle à soutenir la » monarchie penchante à sa ruine , parce que le » Roi veut agir de concei't avec elle. Le prince » pourra être blâmé, ciitiqué , rejeté avec indi- » gnation; mais ses raisons seront évidentes ; elles » prévaudront peu à peu , et il sauvera le trône )> de ses pères. 11 doit au Roi et à Monseigneur de » leur déplaire , |)oui' les empêcher de se i)erdre. /> En même teinjis il pourra demander avec les » plus vives instances la permission d'aller à l'ar- » mée comme volontaire; c'est le vrai moyen de » relever sa réputation , et de lui attirer l'amour « et le respect de tous les Français.... Vous me di- » rez (jue Dieu soutiendi-a la France; mais je vous » (lemfuidi'((ii en est la promesse? Avez-vousquel- » que garant pour des miracles? Il vous en faut « sans doute pour vous soutenir comme en l'air. » Les méritez-vous dans un teuq)s où votre ruine » prochaine et totale ne peut vous corriger , où )) NOUS êtes encore toujoui's prêt à vous ilatter? » Dieu s'apais(!ra-t-il en vous voyant humilie » sans humilité, confondu par vos propres fautes >i sans oser les avouer, et prêt à recommencer, si » vous pouv iez respirer deux ans?.... J'espère sans » doute que Dieu sauvera la France , parce que » Dieu aura pitié de la maison de saint i>ouis, et » que, dans la conjoncture présente, la France » est im grand ap|)ui <le la catholicité. Mais après )) tout, ne nous llallous pas; Dieu n'a besoin de » personne; il saura bien soutenir son Eglise sans

Page 1