LIVRE SEPTIEME
« ce bras do chair. D'ailleurs , je vous avoue (jue » je craindrois autant pour nous les succès que r> les adversités. Eh! quel moyen y auiuit-il de » nous souilrir, si nous sortions de celte gueri-e » sans humiliation complète et finale? Oui t'st-ce \) qui pourrait nous corriger, apiès avoir été incu- ') râbles malgré l'usage des violons remèdes? .Nous » paiaitrions abandonnés de l>ieii <ians lu \oic de )' notre pi'opre.cœur, si Dieu peiniettoit que nous » résistassions à une si hoiiil)le Icnqièle ; nous ne » verj'ions plus alors (|ue des lorrens de louanges » du clergé même. Je puis nie tronquer, et je le » suppose sans peine; mais il me semble (ju'il nous » faut ou un changement de cœur par grâce , ou « une humiliation qui ne laisse nulle ressource u llatteuse à notre orgueil.
» Vous me direz que le changement du cœur ne » venant point , il faudioit donc une chute totale. » Je vous réponds (pie Dieu coimoît ce que j'ignore, » soit pour donner un cœ'ur nouveau, soit i)our ac- » câbler sans détruire; il voit dans les trésors de sa » providence ce que ma Coible laison ne découvre » pas. J'adore ce (pi'il fera sans le ijénélrcr; j'al- » tends sa décision. U sait !i\ec (pielle lendrcssc » j'aime ma patrie; avec quelle reconnoissance et » quel attachement respectueux je donnerois ma w ^ie pour la personne du Roi; avec quelle afl'ec- » tion je suis attaché à la maison royale , et sur- » tout à M. le duc de Bourgogne ; mais je ne puis » vous cacher mon cœur ; c'est par cette affection 5) vive , tendre et constante , que je souhaite que « nos maux extrêmes nous préparent une vraie » guérison , et que cette violenté crise ne soit pas » sans fruit.
)) Vous jugez bien , mon bon duc , (pie cette » lettre est conmiune pour vous et pour M. de » Beauvilliers. J'espère même que vous insinuerez )) doucement à M. le duc de Bourgogne tout ce (jue )) vous croirez utile , et incapable de le blesser. » Mais cette lettre ne doit pas , si je ne me trompe, » lui être montrée; il ne convient pas de lui ouvi'ir » jus(]ii';i ce p(nnt les yeux sur le Roi et sur le gou- » vcrnemcnt ; il suffit de lui montier ce (pu est » nécessaire pour le mettre en étal de parler avec » foice ; il faut que Dieu lui nielle peu à peu le w reste dans le cœm- ; il faut (jue les hommes » laissent à Dieu à achever les derniers traits , et >• que la grâce les adoucisse par son onction. Par- » donnez, mon bon duc, toutes mes iini)iudences; » je vous les donne pour ce qu'elles valent ; si j'ai- » mois moins la France, le Roi , la maison loyale, » je ne parlerois pas ainsi ; d'ailleurs, je sais à (pii » je parle. »
Jamais sans doute on n'a peint avec des traits plus éiK'rgi(pi(s , et déjdoié avec des accens plus toiichans les inallieursde sa j)atrie; mais le dironsnous? c'est dans ce tableau si lugubre et si eflVayant (pie nous trouvons un nouveau sujet d'adniiier Louis XIV. Quel devoit être ce Roi, (pii, ;iu inilicu de tant de désastres, et dans un iiioineiit où tontes les pièces de sa inonaicliie seiiibl(jient tonil)ei' les unes sur les autres , et devenir la pioic de tant d'ennemis conjiirés contre lui, a su conserver ce caractère de grandeur et de fermeté, (pii commandoit encore le respect à l'Euiope , et une s(Htrnission sans borne à ses sujets? Quelle ctoit la force du ressort qu'il avoit donné à l'autoiilé loyale, pour
avoir su , dans un tel état de choses , comprmier dans sa main toute-puissante l'inquiétude et la légèreté de sa nation , et maintenir tous les ordres de son rovaunie dans les limites qu'il leur avoit prescrites? ( le fut sans doute ce qui sau\ a la France. Car il est impossible de .sonder la profondeur de l'ai)ime où elle seroit tombée, si, dans une pareille (lise, il se fût trouvé des corps assez impriidens, et des sujets assez pervers, pour éleclriser la multitude, et reiillaiimier contre le gouvernement. La l>his lé-ère coiiiiiiolion intérieure auroit suffi pour séparer toutes les parties de cette machine ailaissée, et les livrer sans défense aux armées étrangères.
Féiielon croit ([ue l'iiilippe V doit abdiquer.
Le motif, ou pluU'.t le i<rélexte de la rupture du congrès de Gertruydemberg, avoit été le juste refus de Louis XIV, de se charger lui-môme de détrôner son petit-fils. Fénelon avoit applaudi, comme tous les Français, à ce refus magnanime, et partagé le désespoir généreux de leur Roi résolu à pénr sous les ruines de la monarchie , ])\\iiC)l que de souscrire à cette indigne alijection. Mais Fénelon pensoit que Philippe V étoit obligé , en conscience et en honnem-, de prévenir im si cruel malheur, en abdiquant volontairement la couronne d'Espagne. Nous avons à ce sujet deux mémoires très-curieux de Fénelon et du duc de Chevreuse '.
Fénelon avoit établi dans son mémoire tous les motifs puisés dans l'ordre des lois de la nature, de la justice , de la politique et de la reconnoissance, qui défendoienl à i»hilippe V de compromettre , pour son seul intérêt , par une opiniâtreté peu réfléchie et peut-être iiiiilile, l'héritage de sa propre maison , et la couronne de son aïeul , de son père, de son frère aîné.
Quelque plausibles que fussent ces considei-ations , elles n'avoient pas entièrement persuadé le duc de Chevreuse , qui leur opposa des considérations également puissantes, dans unmémoireque nous avons sous les yeux.
Ce que nous admirons le plus dans cette correspondance intime entre deux hommes vertueux et éclairés, qui disculent une question d'un si grand intérêt , c'est l'esprit de religion , de justice et de vérité , qui dirige toutes leurs vues , toutes leurs pensées, tous leurs argumeiis, On observe Fespèce de scrupule avec lecpiel ils pèsent toutes leurs raisons an ijnhis du .sdiiduairc Rien peut-être n'est plus hoiKjiable pour la religion, (lue de voir comjiien ses principes et ses maximes peuvent influer utilement sur la politi(pie, en rectifiant tout ce que les passions humaines y ajoutent si souvent d'injuste et d'immoral.
M. de Cbeviciise prélendoit (pie Louis XIV ne pouvoit conseiller à son petit-fils, et encore moins exiger de lui, (pi'il renonçât à la couronne d'Es-pagne, parce (pic Philippe V avoit un droit légitiinpinetit acquis à cette monarchie.
C'est la nature et la Wfitimité de ce droit que Fénelon discute dans sa réponse à M. de Chevreuse;
1 Œunvx de Fàichm , l. vu , p. 104 et suiv.
HISTOIRE DE FENELOrs'.
et il porte dans cette discuï^sion mie supériorité de vues , de raisons et d'idées, une simplicité et une clarté qui prouvent qu'il u'éloit pas moins familiarisé avec toutes les questions politiques qu'avec les contro\erses Ihéologiques.
Tous le.^ droits prétendus par la postérité de Louis XIY sur la couronne d'Espagne , et oient fondés sur la nullité de la renonciation de la reine Marie-Thérèse, épouse de Louis XIV.
Mais si Philippe IV n'avoit pu légitimement faire renoncer sa fille Marie-Thérèse, Philippe 11 n'avoit pas eu davantage le droit de faire renoncer sa fille Catherine , mariée au duc de Savoie.
Or, si la renonciation de cette dernière étoit nulle , le duc de Savoie étoit en droit de réclamer en sa faveur la coutume de Bivibant, bien plus légitimement que ne ^a^oit fait I.ouis XIV, à la mort de Philippe IV. Catherine éloit fille d'un premier lit, au lieu que Philippe 111, dont descendoient Philippe IV et Marie-Thérèse, néioit <iue du second lit. Louis XIV étoit donc oldigé par inie conséquence même des principes qu'il avoit établis en 1607, à restituer le Brabant au duc de Savoie.
Fénelon fait ensuite sentir Fabsui-dité de tous ces arguments de jui'isconsulies , (pii piétendent appliquer à des traités sulciincls , sur les([iiels reposent le sort des peuples, la tran(iuillité des empires, et l'équifibre de l'Europe , des lois particulières , plus ou moins obscures , des coutumes locales, qui ont eu poui- objet de régler les limites d'un champ ou d'un pré , ou des 1r,i usuel ions privées entre des familles et des piopriétaii'es.
La lenonciation de Mai ie-Théièsc servoit de fondement au ti-aité des Pyrénées, et assuroit la paix et la liberté de l'Eiuope enlièi-e.
Ce n'est point là nno question du droit civil , mais du droit des gens , qui est d'im ordre supérieur.
Ce n'est que par abus que les filles, mariées dans les pays étrangers, succèdent aux droits de leius pères.
l'Ue nation n'appartient j)oinl en propre à un(^ fille comme un pré ou une \i;^ne. l ne nation n'est point xuHt dot.
Lorsqu'un pareil ahiis est autorisé, il l'aul au moins l'adoucir et le jectifier, en le siiboiddiuiiuit aux intéi'ôts de la nation , et surtout ;i l'inlérè! de l'Europe entière, pour en conseiver ré<iuilil)re.
Le contrat de mariage dcî Marie-Thérèse n'étdit que l'accessoiic. I.e traité des P\ renées étiiil le piincipal.
L'esprit du traité iWs Pvivuées éloit cej'tainement d'exclure la maison (ie Fi-aiice delà succcission d'Espagne.
On aurait beau ilire (pi une r nulle, Idisipn- la peisonne (pii l'ii J»as (pielqiK! «h'doiiini.i-enient. 1.
France ('toit un as>ez heau (it'doiin Maiie-TlK-rèse.
On avoit (Hf-jusqu";! alléiiuei Théi-èst; n'avoit pas éli- payée nullei' sa i-enoucialion. Cette dence , qui est Irès-jiisle pour ne peuvent être di'i|oinina^(''s , au\(piels ils reiioneeul , est princesse (jue sa reuoneialiou France.
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ipie lad(tt de Marie- , ce i|iii de\oil aurègle de Jurispri.des parlicidiers (|ui uitrenienl des biens inii|)|ili('al)le à une seuh- r^iit reine de
D'ailleurs de pareilles stipulations de dots entre des tètes couronnées, ne sont que de style. La Fi'ance n'avoit pas plus payé les dots des filles de Fiance , mariées en Espagne , que l'Espagne n'avoit payé celles des inî'antes mariées en France. Mais au pis aller, le déljileur n'étoit obligé de payer qu'après la demande.
Mais que gagneroit-on à soutenir que Philippe IV n'avoit pas pu obligei- sa fille Marie-Thérèse à mie renonciation/ 11 s'ensuivroit seulement que Louis XIV n'a pas pu faire renoncer M. le Dauphin ni M. le duc de Bourgogne à la succession d'Espagne, et que pur (■onsé(pient toute la monarchie d'Espagne appai lient à M. le Dauphin, et non pas à Philippe V.
Fénelon semble même élever quelques doutes sur la liberté d'espi-it dont pouvoit jouir Charles 11, loisqu'il signa son testament, et sur quelques expressions rie ce testament , qui paroissent plus con\enir au prince électoral de Bavière qu'à Philippe V.
Si les lois civiles donnoient à Charles 11 le droit de rappeler ses neveux , malgré la renonciation de leur mère, elles ne lui donnoient pas celui de l'référer le cadtt à l'ainé ; ou si , malgré la loi civile , il a eu ce dioit , pourquoi Phihppe IV n'auroit-il pas eu celui d'exiger une renonciation de sa fille Marie-Thérèse ?
11 expose ensuite tous les dangers qui menaceroicnt la trancjuillité de l'Europe , si la ligne directe de Philippe V, ou celle du duc de Bourgogne venoit à manquer.
Les é\ énemens firent ciaindre en eflét , peu de temps api'ès, de voir justifier l'inqjiiète prévoyance de Fénelon , et on fut obligé de l'égler d'avance , dans le traité d'Ulrecht,, l'ordre de succession aux trônes de France et d'Espagne.
11 lait observer que Louis XIV. et M. le Dauphin, qui étoit encore en puissance de père, n'a- \ oient [)as pu accepter le testament de Charles 1! , paice que la Fi'ance se trou voit déjà fiée par nu traité départage avec l'Angleterre et la Hollande ; qu'il auroit fallu, aAant tout, sommer l'Empereur d'accéder au traité de partage, et que ce n'eût l'té f[ue sur son jefus, (pie Louis XIV auroit pu se croiie dégagé envers l'Angleterre et la Hollande.
Fénelon rajjpellc ce qu'il avoit déjà dit dans un inémoire précédent : (pie Philippe Vue tenant la couronne d'Espagne ipu! de la bonté de son jtère et de son fivie aiiié, la reconnoissance et son propic intérêt ne lui pernieltoient pas de laisser la France s'exposer à unn ruine inévitable, |M)ur s'elVoirer de le juaintenir sur le trône d'Esl)a-ne.
Il finit par coincnir qu'il avoit d'abord cru que l'iidip]>e \ a\oit un véritable droit à la succession d'l';spagiie ; mais qu'en examinant les choses de plus près, il avoit aperçu bien des difficultés ; ipie, dans tous les cas , il n'étoit pas douteux (jiie ce prince ne fût obligé de renoncer à son droit , bon ou mauvais, sur l'Espagne, pour sauver la l'rance.