LIVRE SEPTIÈME
Grands tliaiigoineus en Europe.
Mort du premiur Dutipliin.
Tandis que Louis XIV consL'iiloit à iciidio à ses ennemis la plupart dos coïKiuètesquiavoientillustié son règne, et qu'il en étoit réduit à désirer que son petit-fils consentit à descendre du trùned'Lspaijne, mie suite d'é\énenHMis, que les lionniies ne pouvoient ni pi-évoir ni préparer, ([u'il n'eût jxis iiiriiic étr jjrniiis il'dinuinccr, sans passer jiour risionrwin' ', devoit mettre ini terme an\ calaniilés de la France et de rKin'ope.
« Dieu connoil les pensées des sages du inonde ', )> et sait cond)ien elles sont vaines. Sa seule puis- » sance a\oit placé l'iiiliitpe V sur le trône d'Es- " pagne : elle seule ixuivoit V\ maintenii-. Les '■ hommes n'avoient pas conduit ce grand événe- )' ment; celui de la paix ne de\oit pas être attri- » bué à leur habileté; mais avant que d'accorder » cette pai\ à la France , ipie Dieu par sa bonté >' a toujours protégée, le mt)ment de\oit en être >' précédé par les humiliations d'un grand idi. » Sa résignation satistil à la Justice divine, et le ■>■> Dieu de miséricorde i-egarda i'avoiablement le >' monarque et ses peuples. »
Tel est l'humble et religieux a\ e\i du sage ministre M. de Torcy) (pii dii'igeoit alors les négociations , et qui eut enlin le bonheur de les voir couronnées par un succès inattendu. 11 n'a pas la présomption de s'en attiibuer la gloire ; et, trop convaincu de l'inutilité de ses vœux et de ses efforts pour ce grand ouvrage, il proclame lui-même c|ue Dieu seul a pu disposer des hommes et des événemens, en déconcertant tontes les conjectures de la piévoyance humaine.
XXXV m.
Mort de l'empereur Joseph, 17 avril 1711. — Disgriioe de .Marlboroug.
Lue simple intrigue de cour renversa en un moment la puissance du duc de Marlboroug en Angleteri-e , et tomnia le cœur de la reine Anne vtMS des pensées de paix. L'empereur Joseph est frappé de mort dans la force de l'âge, sans laisse)' d'enfans mâles. L'archiduc «'haiies, son h'ère, lui succède à l'empire , et menace l'Europe de voir réunies sur la même tête toutes les couronnes de (Charles-Quint et de Ferdinand ^^ A ce changemeni subit de la six-ne politique, toutes les craintes, toutes les espérances, toutes les intrigues des cabinets changent de direction et d'objet. Ce n'est plus la puissance de la Fi'ance , c'est celle de l'Autriche qui offre un aspect redoutable; et dans le mouvement général, occasionné par une révolution aussi imprévue , la voix des sages commence à faire entendre des conseils de paix et de modération.
Méuioiios di' Tor<y.
Dans le même temps, un événement moins important pour la tran(iuillilé de l'Europe, et qui scinbloil devt)ir laisser luire sur la France une longue suite de jours heureux, \enoit de se passer dans la famille de Louis XIV. Son fils unique, le Dauphin, âgé de cin(iuante ans, mourut de la petite vérole le li avril 1711 , trois jours avant (pie la même maladie enlevât l'emperein' Joseph. La mort du Daui)hin ne faisait disparoitie qu'un pi'ince sans crédit et sans intluence ; elle ne changeoit rien au cours des aflkires ni à la situation extérieure des courtisans et des ministres ; mais elle fi.voit tous les i-egards sur un avenir peu éloigné , en montrant dans le duc de Bourgogne le successeur inunédiat d'un roi de soixantetreize ans.
Conduite du duc deBourgogne devenu Dauphin. — Louis XIV l'associe au gouvernement.
Il est imp(jssible de i»cii)(lre avec des traits plus vifs que l'a fait M. de Saint-Simon, toutes les agitations delà cour en ce moment. Nousn'e.xtrairons de ce tableau ' intéressant que celui qui a rapport à Fénelon et à ses amis.
« On peut imaginer quels furent les senlimens « du duc de neauvilliers, le seul homme peut-être )) poui' lequel .Monseigneui- (le premier Dauphin) » avoit conçu une véritable aveision, jusqu'à ne » l'avoir pu dissimuler, bupielle étoit sans cesse » bien soigneusement fomentée. En échange, Beau- » villiers voyoit l'élévation inespérée d'un pupille, )) qui se faisoit un plaisir secret de l'être encore, et » un honneur public de le montrer, sans que rien » eût pu le faii-e t'haiigei' là-dessus.
» L'honnête homme dans l'amour de l'Etat , » l'honune de bien dans le désir du progrès de » la vei'tu , et sous ce puissant auspice , un autre )) M. de Cambi-ai dans Bcanvilhers, se voyoit à )) portée de servir utilement l'Etat et la v ertu , de » jnéparer le retour de ce cher archevêque, et » de le faire un jour son coopérateur en tout. A » travei's la candeur et la \eitu la plus pure, un » reste d'humanité , inséparable de l'homme, fai- » soit goiiter à celui-ci un élai-gissement de cœur » et d'esprit imprévu, une aise pom- des desseins )) utiles qui se ii-mplissoiont conu)ie d'eux-mêmes ; » une sorte <le dictaiure enfin, d'autant plus sa- » vourense, (pTelle étoit plus raie et plus pleine , » moins étendue et moins contredite, et ([ui par » lui se répandoit sui' les siens. Persécuté au mi- )) lieu de la plus éclatante fortune, et poussé quel- 1) quefois jusqu'au dernier bord du précipice , il » se tronvoit tout d'un coup fondé sur le plus )) ferme rocher ; et i)eut-être ne regarda-t-il pas )) sans (piebpie complaisance ces mêmes vagues, » de la violence desquelles il avoit pensé être em-
Mémoires Je Saiiil-Simoii.
HISTOIRE DE FÉNELON
porté quelquefois , ne pouvoir plus que se briser à ses pieds. Son ame, toutefois , parut toujours dans la même assiette : même sagesse , même modération , même attention , même douceur, même accès, même politesse , même tranquillité, sans le moindre relan d'élévation , de distraction, d'empressement. Une autre cause plus digne de lui le combloit d'allégresse. Sûr du fond du nouveau Dauphin , il prévit son triomphe sur les cœurs et sur les esprits, dès (ju'il seroit aflranchi et en sa place ; et ce fut sur quoi il s'abandonna secrètement avec nous à sa sensibilité.
» Chevreuse, un avec lui dans tous les temps de leur vie , s'éjouit avec lui de la même joie, et y en trouva les mêmes motifs ; et leurs familles s'applaudirent d'un consolidement de fortune et d'état qui ne tarda pas à paroitre. )) Mais celui de tous à qui cet événement devint le plus sensible, fut Fénelon, archevêque de Cambrai. Quelle préparation ! quelle approche d'un triomphe sûr et complet ! quel puissant rayon de lumière vint apercer tout-à-coup une demeure de ténèbres !
» Confiné depuis douze ans dans son diocèse , ce prélat y vieillissoit sous le poids inutile de ses espérances , et voyoit les années s'écouler dcUîs une égalité qui ne pouvoit que le désespérer '. Toujours odieux au Roi, à qui personne n'osoit prononcer son nom , même en choses indiflérentes ; plus odieux encore à madame de Maintenon , parce qu'elle l'avoit peidu ; plus en butte que nul autre à la terrible cabale (jui disposoit de Monseigneur, il n'avoit de ressource qu'en l'inaltérable amitié de son pupille, devenu lui-même victime de cette cal)ale, et (|ui, selon le couis ordinaire delà nature;, devoit l'être trop long-temps , pour que sou [)récepteur pût se flatter d'y survivie. En un clin d'œil ce pupille devient Dauphin, en un autre il parvient à une sorte d'avanl-règne....
» Dans ce grand changement de scène , il ne parut d'abord que deux peisonnages en posture d'en profiter : le duc de lîeauvillieis, et par lui le duc de Chevreuse ; et un Iroisiènie en éloignement , l'archevêque de Cambrai. Tout rit aux deux premiers tout-à-coup, tout s'empressa autour d'eux, et chacun avoit été leur ami de tous les temps; mais en eux les courtisans n'eurent pas affaire à ces chanipiniKms di; nouveaux ministres, tirésen un moment de la poussière , et placés au timon de l'Etat, ignorans également et d'affaires de cour-, également enorgueillis et enivrés , incapables de résister, rarement même de se défier de ces sortes de souplesses , et qui ont la fatuité d'attribuer à leur mérite ce qui n'est i)rostitué <|u'à la faveur. Ceux-ci, sans lien cliangei' à la modestie de leur extérieur, ni à l'aiiangement de leur vie , ne pensèrent qu'à se dérober le plus qu'il leuifut i)ossible, aux bassesses enlassécss à lems pieds....
• M. ilfi Saiiit-Siiniin n'iiinioit (|iii' la cdur, nu voyoll ipic la cour, el cTiiyoit «[u'oii nu pouvoil être heureux (pi'a la cour ol par la tour. Il in.- eonnoissoil ]ias personncllciiu'nl Kcnolon , et il lui prèle, sans s'en apercevoir, ses propres gcnliiiicufi.
» On peut bien croire que MM. de Beauvilliers et de Chevreuse ne laissèrent pas refroidir dans le cœur du nouveau Dauphin ses vifs sentimens pour l'archevêque de Cambrai.
» Leur premier soin fut de porter le jeune prince à des mesures encore plus grandes : à un air de soumission et de respect encore plus marqué , à une assiduité habituelle auprès du Roi , si naturellement jaloux , et déjà éprouvé tel en diverses occasions par son petit-fils. Secondé à souhait pai' sa jeune et adroite épouse , il redoubla ses soins auprès de madame de Maintenon, qui, dans le transport de trouver un Dauphin sur qui sûrement compter, au lieu d'un autre qui ne l'aimoit pas, se livra à lui , et pai- cela rnêine lui livra le Roi. Les premiers quinze jours rendirent sensible à tout ce qui étoit à Marly un changement si extraordinaii-e dans le Roi ,"si réservé pour ses enfans légitimes et si roi avec eux.
» Plus libre dans tous ses mouvemens , par un si grand pas, le nouveau Dauphin s'enhardit avec le monde, qu'il redoutoit du vivant de Monseigneur, parce que, quelque grand qu'il fût, il en essuyoit des brocards applaudis. C'est ce qui lui donnoit cette timidité qui le renfermoit dans son cabinet , parce que ce n'étoit que là qu'il se trouvoit à l'abri et à son aise ; c'est ce qui le faisoit paroitre sauvage, c'est ce qui le faisoit craindre pour l'avenir , tandis qu'en butte à son père , peut-être alors au Roi même, contraint d'ailleurs par sa vertu, exposé à une cabale audacieuse, étranger enfin au monde en général . c(Miime inonde, il menoit une vie d'autant plus ol)scure, qu'elle étoit nécessairement plus éclairée , et d'autant plus cruelle, qu'il n'en envisageoit point de fin. » Mais tout-à-coup la mort d'un père , presque son ennemi, et dont il prend la place, dissipe une insolente cabale , tient le monde en respect, en attention , en empressement ; les personnages les plus opposés en air de servitude , le gros même de la cour en soumission et en crainte. L'enjoué et le fi-ivole, partie non médiocre d'une grande cour, à ses pieds, par sa jeune et brillante épouse ; et on voit ce prince timide, sauvage, concerté, cette veitu précise , ce savoir déplacé , cet homme rnçjoncé , étranger dans sa maison , contraint en tout , on le voit se montrer par degrés , se déployer peu à peu , st! donner au monde avec mesure, y être libre , majestueux, gai, agréable ; tenir le salon (le Marly dans des temps coupés, présider au cercle assemblé autour de lui , connue la divinité du temple, qui sent et qui re(,oit avec t)onté les hommages des mortels auxquels il est accoutumé. Une conversation aisée, mais instructive, adressée avec choix et justesse , cliaiiua le sage courtisan , fit admirer aux autres des morceaux d'hisloire, t'oiivenablement anieni's sans art ; des occasions naturelles, des applications désirables . mais toujours discrètes et présentées sans effort, des traits échappés de science , mais rarement et conmie involontairement , iirciil tout à la fois ouvrir les oreilles, les yeux et les co'urs.
» La soif (1(! l'aire sa cour eut , en plusieurs,