‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 338 sur 422 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

1) moins de part h rempressement de renvironner » dès qu'il paroissoit, que de renlendi-e , et d'y » puiser une instiiittion délicieuse par Tapré- » ment et la douceur d'une éloquence naturelle , » qui n'avoit lien de recheiché.

» On jj;oiitoit d'avance la consolation si néces- » saiie et si désiiéo de senir un maître l'utur si î) capable de l'être par son fond et par l'usage » qu'il montroit qu'il sauroil en faire.

» Gracieux i)artoul , plein d'attention au rang , » à la naissance, à làge, à l'acquit de chacun, » choses depuis si long-temps omises et confon- » dues avec le plus vil peuple de la cour; régu- » lier à rendre à chacune de ces choses ce qui » leur étoit dû de politesse et ce qui s'y pouNoil » ajouter avec dignité ; grave, mais sans rides , et )) en même tenq)s gai et aisé ; il est incroyable » avec quelle étonnante rapidité l'admiration de » l'esprit, l'estime du sens, l'amour du cœur, et » toutes les espérances furent entraînées ; avec w quelle roideur les fausses idées qu'on s'en étoit » faites , et voulu faire ^ fui-ent précipitées , et y> quel fut l'empressement et l'impétueux tour- » billon (lu chani^'ement qui se fit à son égard. La 3) joie publicpie lit qu'on ne s'en pouvoit taire , et » qu'on se demandoit les uns aux autres , si c'étoit M bien là le même homme , ou si ce qu'on voyoit ■n étoit songe ou jéalité »

La duchesse de Bourgogne n'étoit pas aussi portée que son mari pour MM. de Beauvilliers et de Chevreuse : <i elle leur étoit même opposée d'in- » clination et de conduite , et elle étoit entretenue » dans cette prévention pai- madame de Mainte- » tenon. Lein- vertu trop austère , au gré de la " jeune piincesse , parce qu'elle n'en connoissoit « que l'écorce, lui faisoit peur par leur intlucnce » sur le Dauphin; elle les craignoit encore par un » endroit plus délicat , qui étoit celui-là même » (|ui auroit dû l'attacher véritablement à eux, si » avec tout son esprit , elle eût su discerner les 3> ellèts de la vraie piété , de la vraie vertu, de la » vraie sagesse , qui est d'étouffer et de cacher » avec le plus giand soin et les plus extrêmes w précautions, tout ce qui peut altérer la paix et « la tranquillité du mariage. J'ai souvent observé, » ajoute M. de Saint-Simon , combien les deux » ducs étoient constamment attentifs à ne laisser » rien arriver jusqu'à M. le duc de Bourgogne de )) tout ce qui auroit pu l'alarmer sur un sujet si )' délicat. Ainsi la jeune princesse trembloit des » avis fâcheux du lieu même de sa plus entière M sûreté. »

L'admirable conduite du jeune prince porta Louis XIV à déroger tout-à-coup à son caractère , à l'inflexibilité de ses maximes politiques, à cette jalousie du pouvoir suprême confirmée par une habitude de cinquante ans.

» Toute la cour fut étrangement suiprise ' , » lorsque le Roi , ayant retenu un matin le nou- >• veau Dauphin seul dans son cabinet, ordonna » le même jour à ses ministres d'aller travailler ■» chez le jeune prince toutes les fois qu'il les man- » deroit ; et sans être mandé encore, de lui aller » rendre compte de toutes les affaires , dont , une » fois pour toutes, il auroit ordonné de le faire.

1 Mcinoires Je Saint-Simon.

>' 11 n'est pas aisé de rendre le mouvement pro- » digieux que fit à la cour un ordre si direcle- » ment opposé au goût , à l'esprit , aux maximes, à » l'usage du Koi , si constant jusqu'alors ; (|ui par » cela même marquoit une confiance pour le Dau- » phin , (pu n'alloit à rien moins qu'à lui remettre » une glande partie de la disposition des afiaires. » Ce fut un coup de foudre sur les ministres dont » ils se tiouvèrent tellement étourdis , <pi'ils n'en •» purent cacher l'étonnement ni le deconcerte- » ment.... (^Uielle chute pour de tels hommes, » (pie d'avoir à compter avec un prince qui nV » \oit plus rien entre lui et le tiône , (pii étoit ca- » paille, laborieux, éclairé, avec un esprit juste , » supérieur, «pii avoit acquis sur un grand fonds n tout fait depuis qu'il étoit dans le conseil, à qui » rien ne mampioit pour les éclairer ; (jui , avec » ces qualités, avoit le cœur bon , étoit juste, » aimoit l'ordre ; qui avoit du discernement , de » l'attention , de l'application à suivre et à démêi> 1er; qui savoit tourner et approfondir; qui ne » se payoit (juc de choses, et point de langage; )) qui vouloit déterniinément le bien pour le bien ; » qui pesoit tout au poids de la conscience ; qui , » par un accès facile et une curiosité estimable , » voudroit être instruit de tout ; qui sauroit com- » parer et apprécier les choses , se défier , et se » confier à propos par un juste discernement. »

Tel étoit, et tel apparut tout-à-coup l'élève de Fénelon.

Nous avons cru nécessaii-e de rapporter ce long fragment des Mémoires de Saint-Simon; il a été écrit par un témoin oculaire , un observateur attentif et instruit; il a été écrit après la mort du jeune prince^ et dans un temps où l'intérêt et la flatterie n'ont eu aucune part au sentiment qui l'a dicté ; il sert à expliquer les jugemens contradictoires qu'on a portés sur M. le duc de Bourgogne à des époques diftérentes ; il devoit naturellement entrer dans la vie de Fénelon , puisque Fénelon avoit consacré sa vie à préparer à la France un tel roi ; il montre enfin que le duc de Bourgogne étoit digne de concevoir et capable d'exécutei- les plans de gouvernement que Fénelon lui proposa , et que nous ferons bient(3t connoitre.

Conseils de Fénelon au nouveau Dauphin.

Aussitôt que Fénelon fut instruit de la mort du premier Dauphin , et de l'élévation prématurée où cette espèce d'association à l'empire pla(;oit le duc de Bourgogne , il crut devoir lui aclresser des conseils conformes à ses nouvelles destinées. Ce n'est plus Mentor , dont la voix douce et paternelle apprend au jeune Télémaque à léguer sur les rochers sauvages de la petite île d'ltha(iue; c'est un pontife, armé de la puissance et de la majesté de la religion , qui vient révéler, au nom du ciel , à l'héritier d'un grand empire , les devoirs redoutables qui lui sont imposés : et tandis que des courtisans adulateurs et des ministres tremblans ne parlent au duc de Bourgogne que de sa puissance et de l'éclat du rang suprême , Fénelon , dans ses leçons augustes et sévères , ne lui retrace que de grands dangers et de grandes oblL

HISTOIRE DE FÉNELON

gâtions. TfUe est Tespèce d'impression solennelle et religieuse qu'on éprouve en lisant la lettre que Fénelon adresse au duc de Beau\ illiers ' , pour être mise sous les yeux du nouveau Dauplrin.

« Dieu vient de frapper un grand coup '; mais » sa main est souvent miséricordieuse , jusque » dans ses coups les plus rigoureux. .Nous avons >i prié dès le piemier jour ; nous prierons encoie. » La mort est une grâce en ce qu'elle est la lin » de toutes les tentations ; elle épargne la plus re- » doutable de toutes les tentations d'ici bas , quand » elle enlève un prince avant qu'il règne. Ce spec- » tacle affligeant est donné au m. nde , pour m.on- » trer aux honmies éblouis combien les princes , » qui sont si grands en apparence , sont petits en » réalité. Hcuieux ceux qui, comme saint Louis , )> n'ont jamais fait usage de leur autoiité pour » flatter leur amour-propre , qui lont legardée »> comme un dépôt qui leur est confié poui- le seul » bien des peuples. // est tcmijs de se faire aimer , » craindre^ estimer. 11 faut de plus en plus tâcher » de plaire au Roi, de s'insinuer, de lui tiiiie » sentir un attachement sans boines, de le mé- » nager , et de le soulager par des assiduités et des « complaisances convenables. 11 faut devenir le » conseil de Sa Majesté, le père des peuples, la » consolation des aiftligés, la ressource des pau- » vres, l'appui de la nation, le défenseur de l'E- » glise , l'ennemi de toute nouveauté ; il faut écarw ter les flatteurs , s'en défier ; distinguer le mé- >' rite , le chercher , le prévenir , apprendre à le » mettre en œuvre , écouter tout , ne croire rien » sans preuve, et se rendre supérieur à tous, » puisqu'on se trouve au-dessus de tous. Celui qui » fit passer David , de la houlette au sceptre de i> roi , doimera une bouche et une sagesse à la- » quelle personne ne pouiia résister, pourvu >' (ju'on soit simple, recueilli , défiant de soi- » même, confiant en Dieu seul. // [aut couloir » être le père , et non le maître. Il ne faut pas » que tous soient à un seul : mw/s un seul doit être >' à tous pour faire leur bonheur. »

On peut bien croire que Fénelon n'apprit pas sans la plus douce satisfaction les succès (\u duc de Bourgogne à la cour et dans le public, l'espèce d'autorité que sa sage conduite lui donnoit déjà dans le gouvernement et dans l'oitinion,, et le retour sut)it de tons les cœurs et de tmis les esprits en sa faveui'. Il porta son iittention à (Hri-cr tous ses pas diuis celte nouvelle caiiière, (jui offroit de glandes ditïiculh-s h côh- de grandes facilités. Dans l'impossibililt' d'entretenii' (Uiectemeut avec ]('. jeune prince une corresjioudance habituelle, d;iiis un moment où il t'toil sans doute plus siirvi-illi' ijiie jamais, el oi'i Louis MV n'aiiroit point pardoiiiu' à son petit-fils de s'abandonueiaux inspirations de son ancien préce|iteui-, FcMielon se servoit du duc de Che\ reuse comme de l'intermëdiaire le plus utile et le plus naturel, pouifaire arriver Jusqu'au nouveau Dauphin ses conseils, ses leçons et ses vœuv.

« 11 y avoit déjà des aimées <pie le duc de Beau- » villiers -^ avoit initié le duc de Chevjeuse au-

■ Crilc Icttri; 1 si |]|ulol iulrt'ssOe .nu jtére Marlineau , Ciiii- IVtibcui- <lii jiiiiir ynwci:. (Molr des l!di:eiirs.) — - Corrcsp.cle Fcneloii, I. \ 11, y. ;;/i I . — ■' M^moii es du duc de Saiiil-Siuioii.

» près du duc de Bourgogne , et qu'il l'avoit ac- » coutume à le considérer comme une seule chose » a\ ec lui. Le liant naturel et la douceur de l'cs- » prit de Chevreuse , son savoi]' et sa manière de » savoir et de s'expliquer, ses vues fleuries, quoi- » qu'un peu sujettes à se perdre , fuient des qua- » lités faites pour plaire à ce jeune prince , avec » k-ijucl il avoit souvent de longs tète-à-tète , et » qui le mirent si avant dans sa confiance , que » M. de Beauvilliers s'en servoit sou\ eut pour des » choses qu'il crut plus à propos de faire présenter » par son beau-frère , que par lui-même. Comme » ils n'étoient qu'un , tout marchoit en eux par le » même esprit , couloit des mêmes principes , » tendoit au même but , et se référoit entre eux » deux , en sorte (pie le prince avoit un seul con- » ductenr en deux ditlërentes personnes, et qu'il » avoit pris beaucoup de goût et de confiance au » duc de Chevreuse, qui depuis long-temjis étoit )) bien reçu à lui dire tout ce qu'il pensoit de lui, » et ce qu'il désiroit sur sa conduite , et toujours » avec des inteiinèdes d'histoire , de science et de » piété. »

D'ailleurs , le caractère du duc de Beauvilliers ('■toit naturellement plus froid, plus circonspect et plus réscrv é que celui du duc de Chevreuse ; il aimoil mieux attendre la confiance de son élève (jue la prévenir, et le jeune prince , toujours assuié de trouver dans la tcmdresse de son ancien gouvernem- les conseils les plus désintéressés et les consolations les plus pures , venoit entretenusans cesse auprès de lui cet amour de la vci-fu et du bien public que ses instituteurs a\ oient allumé dans son cœur comme le feu sacié, svmbole du salut de la patrie.

M On peu! (lii-e de ces deuv: beaux-frères ', qu'ils » n'étoient (pi'uue ame, et que M. de Cambrai en >. étoit la vie et le mouxement. Leur abandon pour » lui étoit sans bornes ; leur commerce secret étoit » continuel ; il étoit sans cesse consulté sur les » grandes et les petites choses publiques, politi(jues, » domestiques. Leurcoiillaïuc étoit eiilie ses mains; ■» le jeuiii' [)riuce se consultoit par euv , et c'étoit » [)ar eux que s'entretenoient cette amitié, cette » estinte , cette confiance si haute et si connue qu'il » eut toujoui's pour Fénelon. 11 compfoit les enrt tendre itous ti'ois, quand il écouloit l'un d'eux. »

(le concert si parfaitement établi, dor.t aucune cour n'a peut-être ollêrt un second exemple , donnoit au duc de Cdievreuse la facilité de voir à cha(|ue instant le nouveau Dauphui , et de lui communi- • luer toutes les lettres de l'archevêque de Cambial, sans inconvénient, sans danger, sans alarmer l'esliiit ombrageux du Boi et de madame de Mainli'iion , et sans offrir de prétexte à la jalousie des ministres.

l,.dlu'S di' i-i'iicloii au duc de Chovreuse , et Ictlro du duc de CliL'viTiise à l-'énelou.

M. (le Saint-Simon nous a peint radmirahle conduite; du jeune Dauphin dans sa nouvelle position.

du duc de Saiiil-Siuiou.

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