‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 339 sur 422 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

el la lettre suivante de Fénelon nous fait voir qu'elle lui avoit été tracée juscjue dans les l'ius petits détails , par son sage instituteur '.

« Le 1*. P. (M. le duc de Boui'^ogne) doit pren- » dre sur lui, plus ([ue jamais, pour paroifie ou- » veit , pré\ enaiit , accessible et sociable. // faut » qu'il iletruiiiijc le public sur les scrupules qu'on lui » iiiijntle; (ju'il soit nuiulier en son ixirticulier, et » qu'il ne fasse point craindre à la cour une ré- » forme se c ère, dont le monde n'est pas capable , » et qu'il ne faudrait même mener iju'insensible- •>■> ment , si elle Hait possible ; nous allons prier pour » lui. Il ne sauroit trop s'ajtpliquer à plaire au » Roi, à lui é\il('r les moindres oini)rages; à lui » faire sentir une dé[)endance de confiance et de » tendresse, aie soula.uer dans le travail, et lui » parler avec une force douce et i-espectueuse , )) qui croisse peu à peu. // 7i(' doit dire que ce qu'on » peut porter; il faut avoir préparé le cteur, avant » de dire les vérités pénibles, aw.cquelles on n'est y> pas accoutunté. Au reste, jioint de puérilités ni )) de mniuties en dévotion. On apprend plus à gou- » verner, en étudiant les honirncs , qu'en étudiant » les livres. »

Déjà la réputation dunou\eau Dauphin s'étendoit rapidement de Versailles et de Paris jusipraux extrémités de la France , et Fénelon conmiencoit à jouir du succès de ses soins et de ses vœux. Toutes les lettres qui arrivoient à Cambrai de toutes les parties du royaume, attestoient unanimement Tespèce d'abandon avec lequel tous les cœurs se livroient aux espérances d'ordre et de bonheur qui alloient succéder à tant de confusiun, de ténèbi'es et de calamités. On voit dans mie lettre de Fénelon qu'il ne peut se défendre lui-même de cette espèce d'émotion généiale ; mais il n'ose cependant s'y abandonner qu'a\ec celte méfiance modeste, que l'on conserve toujours, lorsqu'on est tjop difficile sur le mérite de son propre ouvrage.

« J'entends dire que le P. P. fait mieux , que sa )) réputation se i-elève, et qu'il aura de l'autorité ". » Il faut le soutenir, lui donner le tour des af- » faires, l'accoutumer 'à voir par lui-mAme, et à » décider. 11 faut qu'il tiaite avec les hommes pour » découvrir leius linesses, pour étudier leurs » talens, pour savoir s'en servir malgré leurs dé- )) fauts. 11 faut le mettre en train de rendre compte )) au Roi, de le soulager, et de lui aider à décider » par une manière insinuante de lui proposer son )> avis; s'il le fait avec respect et zèle, il ne don- » nera aucun ombiage, et sera bientôt cru. Qu'il » se donne tout à Dieu , poui- n'agir que par son » esprit. »

Toutes les léllexions et tous les conseils de Fénelon au nom eau Dauphin n'ont jamais pour objet que l'intéi'ct de sa propre gloire , et le bien des peuples qu'il étoit appelé à gouvemei-. Dans ce grand changement de scène, qui devoit naturellement amener un si giand changement dans la situation pei-sonnelle de Fénelon , il ne fait jamais un retour sur lui-mèrne. Ceux même de ses amis intimes, avec «[ui il étoit le plus accoutumé à montrer son ame toute entière, à qui il pouvoit

1 12 mai \7i\. Corre.<<p. de Fàtelon , t. vu, p. 313. — 2 24 août nu. Ibid., p. 332.

au moins laisser apercevoir l'espérance consolante d'être réuni avec eux, avant que la mort les sél)aràt pour toujours , lui reproclienl souvent dans leurs lettres cette espèce d'al)négHti(iii de lui-même, qui otVensoit leur amitié. « C'est \ous ipie vous ne » regardez jamais, écrivoit le duc de Chevreuse à » Fénelon , <]ue nous devons néanmoins legai-der, » non-seulement à cause de vous, mais pour ne » point mettre de nouveaux obstacles à l'ordre in- » comm de Dieu '. »

Xldll.

Eniproi^siMiii'iit des géiiéiaux ut des courtisans pour Fénelon.

Plus Fénelon apportoit d'attention à se renfermer dans l'obscurité de sa reti'aite , en ne changeant rien à l'ordre accoutumé de sa vie, et en évitant de ré\ ciller l'inquiétude et la jalousie de ses envieux , plus les and)ilions particulières s'agitoient autotn- de hii, et cherchoient à se ménager d'avance le suIVrage et la bienveillance d'un prélat , dont le letour prochain à la coui- et à la faveur paroissoit si clairement annoncé.

« Le piintemps (de ITIl), (jui est la saison de » l'assemblée des armées % fit apcicevoir bien » distinctement à Cambial le changement qui étoit » arrivé à la coui'. Cambrai devint la seule roule » de toutes les différentes parties de la Flandre. » Tout ce qui y servoit de gens de la cour, d'offi- » ciers généraux , et même d'officiers moins con- » nus, y passèrent tous, et s'y arrêtèrent le plus » qu'il leiu- fut possible. Fénelon y eut mie telle » coui', et si empressée, (pi'il y avoit tout àcrain- » dre du ressentiment et du mauvais ellet qui pou- » voit en résulter du côté du Roi. On peut juger » avec quelle atlciJ)ilité , quelle modestie , <iuel » discernement il reçut tant d'hommages , et le )) bon gré «lue lui en surent les ra/Jùiés , qui, de )) longue main, l'avoient vu et iiiénagé dans leurs » voyages en Flandre. Cela fit grand bruit en etlet; » mais l'archevêque de Cambrai se conduisit si » sagement , que le Roi ni madame de Mainte- » non ne témoignèrent rien de ce concours, qu'ils » voulurent apparemment ignorei'. »

Fénelon profita de ce concours de tant d'officiers généraux , empressés à lui plaire par des témoignages de confiance et de dévouement , pour se former une idée exacte de l'état de l'armée et des avantages ou des dangers qui pouvoient naitre de la disposition des soldats et de la présomption des généraux. Il savoit (jue le cabinet de Versailles étoit parvenu à nouer avec celui de Londres une négociation dont on pouvoit espéier un succès prochain '.

Lettres de Fénelon au duc de Chevreuse.

Fénelon pensoit que, dans celte circonstance, le parti le plus sage étoit de temporiser, et d'é\iter

• LcUrc du duc di; Clie\ri'iisc à Fénelon, 4 sej-lonibre 17U. Corresp. de Fénelon , I. Ml , p. 356. — - Mcnioiic» de Sahil- Sinion. — * Les préliuiiiiaires de la paix aveu l'Angleleire furent eu effet signes a Londres au mois d'octobre \m.

HISTOIRE DE FÉNELON

une bataille qui pouvoit conduire Tennenii victorieux jusqu'aux portes de Paris, et déconcerter les dispositions favorables que le nouveau ministère anglais montroit pour la paix ; il craignoit d'ailleurs que le découragement que tant" de revers successifs avoient répandu dans Tarmée , et le caractère de présomption dont on accusoit le maréchal de Villars qui la commandoit , ne compromissent la foible et dernière barrière (jui protégeoit la défense intérieure du royaume. C'étoit par cette raison qu'il blàmoit la chaleur indiscrète avec laquelle le ministre de la guerre ne cessoit d'exciter le maréchal de Villars à hasarder une bataille '.

« Je sais que M. Voisin écrit à M. le maréchal f) de Villars des lettres trop fortes , pour le piquer, » et pour l'engager à des actions hasardeuses. » C'est faire un grand mal , si je ne me trompe , » que d'écrire ainsi. Ces lettres troublent le maré- » chai , et ne sont propres qu'à le rendre inacces- » sible aux bons conseils des gens du métier, qui

» voient les choses sur les lieux La plupart des

» places qui nous restent , sont dépom-vues. Après » la perte d'une bataille, après une déroute, tout » tomberoit comme un château de cartes. 11 ne » s'agit point de ces pei'tes de petites batailles du » temps passé. C'étoit une armée de vingt mille » hommes, qui en perdoit cinq ou six. Le royaume » étoit alors plein de noblesse guerrière et aflèc- » tionnée, de peuples riches, nombreux et zélés; » au contraire , vous n'aurez plus d'armée , ni de » ressources pour en rétablir, si une déroute vous » arrivoit. L'ennemi enlieroit en France avec cent » mille hommes, qui en feroient la conquête et le » pillage. Ce seioit une invasion de barbai-es. Paris » est à trente-six Heues de l'armée ennemie ; cette » ville est devenue elle seule tout le royaume; en » la prenant, les ennemis j)ren(lroienl' toutes les » richesses de toutes les pioNinres; ils tircroicnt » par violence tout Taigent des financiers, que le )) Roi ne peut en tirer par crédit. Tout le dedans » du royaume est épuisé, au désespoir, et plein de

» religionnaircs, qui leveroient la tète Je crois

» qu'on peut, en disputant leteri'ain, évitei' cette )) bataille décisive, couvi-ir les places qui nous » restent, et lasser les ennemis; mais cette ma- » nière de faire le cuvc.lateur , qui vaut inlini- » nient mieux qu'une bataille très-hasardeuse pour » l'Etat , demande de bonnes têtes et des niesuics » difficiles. »

C'étoit la considération d'un si grand ]»éril (pii elVrayoit justement Kénelou. Instruit des dispositions de l'armée , et éclairé par les avis des principaux officiers, il sut se pénétrer de tout ce qu'il y avoit à craindre ou à espérer dans une position aussi alarmante. Après av(tir fait usage de tout ce que la sagacité de son esprit et sa longue couuoissance des hommes pouvijient lui donnei- de luinières pour discerner, séftaier et écarter, dans l'examen de leurs opinions, fout ce que la passion, l'intérêt ou la prévention pouvoient avoiiajouté à la vérité des faits et à l'état léel des choses, il crut s'être assez éclairé i)our se foiiuer un jugrmcMf exact et iiiq.arfial. Ce fut i'olijet d'un

Mém(jire, qu'il fit passer au duc de Chevi-euse, et que nous avons encore, écrit de la main de P'énelon ; il étoit destiné au duc de Beauvilliers , et devoit servir à diriger son opinion dans le conseil , siu- le plan de la campagne.

En lisant ce mémoire , on sera peut-être étonne de la sévérité avec laquelle Fénelon s'exprime sur le maréchal de Villars ; mais les défauts qu'il lui reproche lui étoient reprochés pai- tous ses contemporains , et on t)bservera (pie Fénelon apportoit si peu de prévention dans sa manière de penser à cet égard , (pi'eu parlant avec la plus grande franchise de tout ce que l'on avoit à redouter de quelques-uns de nos généraux, il convenoit en même temps qu'on seroit peut-être fort embarrassé d'en trouver de meilleurs. Ce ne fut que l'année suivante (1712) que le maréchal de Villars , en sauvant la France à Denain , s'éleva lui-même à un tel degré de gloire, que ses censeurs furent condamnés à se taire devant sa fortune.

« M. le maréchal de Villars a de l'ouverture 1) d'esprit ', de la facilité pour comprendre cer- » laines choses, avec une sorte de talent pour par- » 1er noblement, quand sa vivacité ne le mène pas » trop loin ; il a de la valeur et de la bonne vo- » lonté ; il n'est point méchant , il est sans façon » et commode dans la société ; mais il est léger, » vain , sans application suivie , et sa tête n'est » pas assez forte pour conduire une si grande » guerre. 11 fait des fautes, et (piand il se trouve » pressé, il rejette, dit-on, sur les gens qui ont » exécuté ses ordres , le tort (pi'il a lui seul. Les » lieutenans généraux sont persuadés qii'il ne sait » pas bien décider, qu'il craint de décider mal , et » qu'il ne veut jamais faire que des décisions va- » gués, pour avoir toujours de quoi se justifier à » leurs dépens; ce préjugé les rend timides; per- » sonne n'ose rien prendre sur soi ; chacun ne i> songe (pi'à se mettre en sûreté ; le service en » soufire beaucoup en toute occasion : c'est ce qui )) doit foire craindre une bataille.

)' M. le maréchal de Villars fait beaucoup plus )' de fautes en paroles qu'en actions ; il est vain ; » il paroit mépriser les lieutenans généraux : il ne )i les écoute pas ; il fait entendre qu'ils ont tou- )) jours peur et (pi'ils ne savent rien; il se croit » invincible ([uaud il a le moindre avantage , et il » devient doux comme un mouton dès qu'il se )i liduve eml)ai'rassé.

» il lie sait i)as même discerner et conduire les » hommes; il est troj) léger, inégal et sans con- » scils; il neconnoit ni la cour ni l'année; il n'a » (pie des lueurs d'esi)rit ; il fait presque toujours » trop ou troj» peu, il ne se possède pas assez. » l ne guerre difficile, où la France est en péril, » (lenianderoif une plus forte tête; mais où est- » elle? Si le maréchal de Nillars demeure à la » tète de rarinée. il est capital de le modérer en » secret et de l'autoriser en public; il faut lui » donner un conseil, et lui faire honneur de tout » au dehors.

» Plusieurs personnes tâchent de le décréditer, » dans l'espérance, ou d'avoir sa place, ou d'y » faire iiieftic un de leurs amis, parce (pie tous

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