LIVRE SEPTIÈME
sont tiès-iiu'apa})li's de porter un fardeau si accablant ; CCS cabales sont dangereuses.
» M. d'All)ei>;<)tti a de rexpérience , de la valeur et (bi sens; il est exact, laborieux, capable de prendre une grande autoiité ; il sait s'insinueiet mener des desseins poiu* parvenir à son but ; mais il est dur, hautain, trop peu honorable dans sa <Iépense , obscur dans ses avis. S'il commandoif , tous les autres lieulenans généraux seroient au désespoir; il prendroit même, diton, des partis bizarres, et feroit des fautes trèsdangereuses; il est haï; il passe pour faux : je ne sais ce qui en est, et je n'en juge point; mais cette réputation dans un généial d'armét; nniroit inli.iiment aux affaires dans des lenii>s difficiles.
» 11 y a plusieurs bons lieulenans généraux , dont un général plus régulier ([ue le maréchal
' de Villars pouri'oil faire beaucoup plus d'usage qu'il n'en fait; mais il me semble qu'on non voit aucun qu'on pût mettre en sa place. » 11 ne m'appaitient pas de jaisonner sur la guerre, et je n'ai garde de tomber dans ce ridicule; mais j'exposerai simplement, après avoir écouté tous les discours de part et d'autre, que M. le maréchal de Villais , qui peut avoir fait d'autres fautes , n'a point eu toit dans la dernière aflaire de Rourlou.
» J'avoue néanmoins (jue la jjrise de iiouchain ' change noti-e frontière , dérange le système de la guerre, et donne à l'ennemi de <iuoi nous surprendre plus facilement; j'avoue qu'en évitant toujotns les batailles , on décourage les troupes, on avilit la nation, on i-end la paix plus difficile; j'avoue qu'on donne à la longue un avantage infini à l'ennemi, en reculant toujours, et en lui laissant oser tout ce qui lui plaît : il hasarde prudemment des choses qui sont en ellesmêmes très-imprudentes; à la longue, il vous acculera , et achèvera de presser la frontière , pour entrer en France.
» Mais c'est un triste état (juc celui de n'avoir plus entre l'abime et vous qu'une seule perte à faire : c'est celle de notre armée ; perdez-la dans une déroute, il ne vous lestera plus aucune ressource. Vos places seules ne sont rien ; vous n'avez plus au dedans ni peuple aguerri, ni noblesse en état de montrer la tète ; si votie armée étoit perdue, vous n'auriez plus de quoi la réparer ; vous ne pouniez (ju'en ramasser les débris, qui ne sauroient défendre le dedans, où tout est ouvert ; une grande armée victorieuse pénétreroit et subsistcroit partout. Alors, vous n'auriez ni le temps ni les forces d'attendi'e une négociation de paix à aucune condition. C'est , ce me semble , ce qu'il faut bien considérer pour se mesurer sur son vi-ai besoin, soit pour les
' entrepi-ises de guerre, soit pour les conditions de paix.
» Je crains de me tromper; mais j'avoue que,
< sans avoir peur, je souhaite, par un vrai zèle,
> qu'on ne diminue en rien le désir d'acheter I chèrement la paix , pourvu que ce soit une paix
> réelle
» Si , par malheur , la paix ne se faisoit pas » l'hiver prochain , il faudroit que M. le Dauphin » (duc de Bourgogne) vînt commander l'armée, » ayant sous lui .MM. les maréchaux d'Harcourt et » de Herwick. Mais il seroit caj)ital que ce jeune » prince, après s'èlre assuré d'un conseil bien » sage , prit l'autorité nécessaire pour décider. » Voilà mes foibles pensées. Je ne fais que bé- » gaver; mais qu'importe : je veux bien paroltre » parler nial-à-propos pai- un excès de zèle. »
Plans (le gouverncmont proposés par Fénelon.
Mais au iniheu d'une crise aussi alarmante, il restoit à Fénelon deux motifs de confiance et de consolation. Il savoit (pie la mort de l'empereur Joseph et le changement du ministère de la reine Anne avoient disposé cette [)riiicesse à se rapprocher de la France ; quoiqu'il ne fût pas encore instruit des progiès de la négociation, qui étoit déjà établie entre les deux cours, il étoit fondé àesp(3ler qu'elle pourroit enfin conduire à une paix qu'on ne pouvoit acheter par trop de sacrifices. Fénelon voyoit aussi son ancien lilève, devenu Dauphin et héritier nécessaire du Koi son aïeul , à portée de rendre à la France cette prospérité intérieure dont elle avoit un besoin si pressant après tant de guerres brillantes suivies de la guerre la plus malheureuse. Ce fut vers cet objet important qu'il tourna toutes ses pensées, et il crut devoir s'occuper à tracer au duc de Bourgogne un plan général de gouvernement. Fénelon ne voyoit plus entre ce jeune prince et le tixtne qu'un Roi de soixante-quatorze ans; il devoit naturellement croire que la Providence avoit réservé à ce jeune prince la gloire de mettre à exécution ces grandes maximes de morale politique auxquelles il attachoit le bonheur de la France. .Nous avons l'esquisse de ce plan tracé de la main de Fénelon : il embrasse tout l'ensemble du gouvernement et toutes les branches de l'administration, et il montre l'intérêt et l'attention avec laquelle Fénelon s'étoit occupé de ce grand travail. Toutes les parties de son système politique étoient si bien liées entre elles, qu'il jugea suffisant d'en former un tableau général, pour qu'on pût saisir d'un coup d'oeil ses principes, leurs rapports entre eux, et la facihté d'en faire l'apphcation.
Mais il sentoit qu'il lui étoit impossible , dans la position où il se trouvoit , d'en donner le développement dans des mémoires détaillés . qui auroient exigé trop d'étendue ; de pareilles discussions ne pouvoient guère être traitées que de vive voix. Ce fut pour ce motif qu'il invita le duc de Chevreuse à se rendre à sa terre de Chaulnes, où il se proposoit d'aller le joindre.
« Les conversations que je voudrois avoir avec » vous, écrit Fénelon au duc de Chevreuse ' , peu- .) vent être facilement retaidées jusqu'à une oc- » casion naturelle. Vous pourrez, sans déraiige- » gement d'afTaires , pt sans inconvénient poUfi- D que, venir à (Chaulnes ; nous démêlerons plus » de questions en une semaine , que je ne pour-
' Bouchain vonoil dVHrc pris par les ennemis, It tembrc ilH.
1 3 scp-
1 Leilrc <le Foneloi Corresp. de Fénelon,
lie r.licvreuse
9 juin I7H.
HISTOIRE DE FÉNELON
» rois le faire par de très-longs mémoires, qui me » coiiteroient plusieurs mois de travail. Je me boiî) nerai , à Chaulnes , à mettre dans une espèce )' de tahip , c(»mme un agenda , le résultat de » chaque conversation. Cette table vous rappelle- » mit toutes les maximes arrêtées entre nous , et 1) les maximes arrêtées entre nous \ ous raettroient » eu état de donner la clef des tables.
» Comme vous viendrez peut-être à Chaulnes )) vers la fin de la campagne , comme vous le » fîtes Tannée dernière , je suis tenté , en ce cas , » de n'y aller point mainlenaut , quoique mon- » sieur le vidame m'en piesse, pour éviter d'y » aller deux fois. Jai loiijoius désiré , autant que » je le devois , de ménager monsieur le vidame , » par rapport à won état de dmjrâce ; mais j'a- » voue que je le désire à présent beaucoup plus » qu'autrefois , pour ne courir pas risque de lui » attirer quelqu' exclusion^ ou désagrément. Ainsi, )) je conclus que si vous devez venir à Chaulnes » vers la fin de la campagne , il vaut mieux que )! je me borne à n'y aller qu'alors. Je n'ai pas fait » cette réponse à M. le vidame; mais je la garde » in petto. »
I.e duc de Chevreuse ne put aller à Chaulnes qu'au mois de novembre ( 1711 ) , et ce fut alors que Fénelon rédigea les tables dont nous allons rendre compte.
Ces tables forment une suite de tableaux oii chaque objet est indique avec autant de précision que de clarté '.
Le premier tableau intitulé : Projet pour le présent , oflre les idées de Fénelon sui- la paix à faii-e; il ignoroit alors que les préliminaires venoient d'être signés peu de jours anpara\ant entre la France et l'Angleterre ; mais ce secret étoit encore renfermé dans les cabinets de ^■ersailles et de Londres. La reine Anne en a\oit fait \\n mystère à ses alliés même , et elle s'occupoit à les disposer à accéder de gié ou de force à ses vues pacifiques. Mais toutVi"'^'^^''* et devoit encore faii-e craindre qu'ils ne résistassent à ses instances. Dans cet état de choses, Fénelon pei-siste à penser f/?<e la paix doit iHre achetée sans mesure; il indicpie seulement qti'on doit évitei- de conq>rendre, dans les sacrifices nécessaires pour l'obtenir, Arras ci Cambrai , qui , depuis la perte de ]Me et de Bouchain , éloieut devenues di-ux jilaces importantes pour la sûreté intérieure (hi royainiie.
Entre les moyens \k' snxleitir la guerre , i^'i ow
1 11 ô\iM alors (iiicsliiin iriiiic nouv.llr ncrlion ilii ((uiili- <le ChauliK'S cil iliKlK'-vairio. en linTiir d» Niilimie d'Aniioiis, lils puliK'- ilu <!uc (k- Chevi-fiisr. Lo u.inl.' <lf Chaulnes avml (l.'ja àlé t^iiiîé en diiclié-pairic en 1021, en laveur d'Honure «l'Alberl, seigneur de Cadenel, frèie du connélablc deLuynes. r.' duché s'éloit (-inwi en 161)8, par la morl. sans enlaiis uiales, .leCliailes d'Allurl, due de Chanlnes. lils .l'IliiiKMe. Les l.iei's de .eUe hian.he éloii-nl passes, par snhsiilulidn , au vidame d'Amiens, et le dui' .le Chevreuse ohtiiil en ellel au mois .ro<lol.re 1711 une nouv.'lle ereelinn du duilie ,1e Clinulues, en laveur de son lils puîné le vi 'anie d'Amiens. qui pril alor» le lilre d.- due de Cliriulnes. el Muairnl niaicehal di- Franci-, le 9 uovpmhr.' I7'(4. Celte seeonde hraiulie (tes, .lues (!.• Chaulnes s'est éleiuli- de u.)S jours, l-'.'uel.ni.erai- («naul .le nuire au sue.cs de la Rrùee qu'on sollieiloil alors ,',„lir le Ni.hmie d'Amiens, se nlusuil !-■ plaisir d'aller le Mur a Clniilms. — * Ces Plnnx <lc <i«uririiiiiWHl set'ouvenl dans le 1. mi Je> (JLiirres de l-éiicloii , p. IX-2 u 193.
n'obtient pas la paix, il s'attache à conseiller» d'é- » viter une bataille , en se bornant à couvrir les » places , et en laissant même prendre les petites ; « mais il pense en même temps qu'à toute extré- « vtité, il faut livrer bataille , au hasard même » d'être battu , pris , tué avec gloire. »
U désire qu'on établisse auprès du Roi , « un rt conseil de guerre , composé des maréchaux de » France , el autres officiers expérimentés, qui » sachent ce qu'un secrétaii'e d'Etat ne peut sa- » voii-, qui parlent librement sur les inconvéniens )' et abus , ([ui forment des plans de campagne , » de concert H\ec le général chargé de l'exécu- » tion, qui donnent leur avis pendant la cam- » pagne , qui n'empêchent pourtant pas le géné- « rai en chef de décider, sans attendre leur avis , » parce qu'il est toujours capital de profiter du » moment. »
Le second tableau présente un plan de réforme après la paix.
Fénelon croit « que les garnis(jns et les ouvra- )) ges des places de guerre sont une cause de » ruine ; que les fortifications tombent dès qu'on » maïKjue d'tugent , oîi des qu'il a ient une guerre » civile; (|ue la supériorité d'armée fait tout.
» Qu'il faut peu de régiincns , mais nombreux » en hommes et bien disciplinés , sans aucune vé- » nalité , sous aucun prétexte ; jamais donnés à » des jeunes gens sans expérience , avec beaucoup » de vieux officiers. Bien traiter les soldats pour « la solde , les vivres et les hôpitaux. Bons trai- » temens aux colonels et aux capitaines. Ancien- » neté d'officiers comptée pour rien , si elle est » seule. Ne point laisser vieiUir dans le service les » hommes sans talens ; avancer les hommes d'un >' tahsnt distingué.
» Les enrôlemens doivent être libres , avec cer- » titiide de congé après cinq ans , et jamais au- » cime amnistie.
» Au lieu de l'hôtel des invalides , il scroit pré- » férable de payer de petites pensions à chaque » invalide dans son village. "
Fénelon manifeste sur la politique extérieure , des p!inci|Hs qui peuvent êlrt- défendus et combattus jjar des considérations également plausibles.
« Jamais de guerre générale avec l'Europe.
» Rien à démêler avec les Anglais, w
On trouve dans le troisième tableau l'ordre de dépense que Fénelon projiose jxiur la cour. 11 se montre exti'èmemeni sévère .lans toutes les réfiiinies el les réductions qu'il indi(iue. l/état où se troiivoil la France après la guerre la plus malheureuse , ne justifioit que trop la nécessité de la plus grande économie.
On remarquera i|u'il dem uide « la cessaHo7i de » tous les douilles emplois , el qu'on oblige à » faire résider chacun dans sa fonction. Il inter- » dit toutes les survivances de charges et de gou- >' vei'iiemens. »
Quanta l'aflniinistration intérieure, il propose d"ado])ler dans clia.pie diocèse , pour la répartitiiin des impiifs et une partie des travaux publics , la même forme «pii étoit établie en Languedoc , el (pii éloil connue sous le nom iVassiettos.
Fénelon , loiijours IVa|ipé de la prospérité que le Languedoc de\oit à su sai^e administration ,
LiviîK septièmp:.
demande qu'on établisse dans tontes les provinces, des états provinciaux , sur le même modèle (|uc ceux du Languedoc ; et il met en note : «. On n'y » est pas moins soumis qu'ailleurs ; on y est moins » épuisé. » 11 règle les gouvernemens des pro\ inccs sur le nombre des états procinciaux , avec nu lieulenant-fiéncral sous le gouverneur , et un limtenant de roi sous le lieutenant général , tous résidaiis sur 1rs lieux.
Mais pour juger le système d'oppositions (|U(' Fi''iit>ion propose , il faut se replacei' à l"rj)oi|ii(' où il écrivoit. 11 aiuoit voulu qu'on eut su|)priiii('' la gabelle , les grosses fermes , la capitation et le dixième , que les étals de chaque province eussent été chargés de lever eux-mêmes sur les conti ibuableSjSous la forme qui leur auroit paru la moins onéreuse , la portion des charges publiques qui leur auroit été assignée '. Les états provinciaux auroient eu la liberté de substituer à la gdbelle un léger impôt sur les sels.
bans le tableau suivant , Fénelou propose formellemout l'établissement des états génnaux, qui devront s'assembler /of/.s/cà //o/.v cr7?,<f. 11 ne paroit pas douteux que s'ils étoient organisés dans les véritables principes de la monarchie , ds ne fussent aussi soumis et aussi affecHonnés que ceux du Languedoc , de la Bretagne , de la Bourgogne , de la Provence et de P Artois. 11 règle leur composition ; il déte?"minc leui's rapports avec les étals provinciaux , et il fixe leur attribution sui- dilTérens objets de l'administration publique ; mais il a grand soin de ne leur accorder que la voie de représentation '.
Un tableau particulier, très-étendu , règle tout ce qui a rapport à la noblesse. 11 propose une recherche rigoureuse dans les pro.inces , de tous ceux qui usurpoient le titre de nobles , et indique les moyens de remédier à cet abus. 11 poui'voit à l'éducation de la noblesse , et lui prépare les moyens de se soutenir au service et à la cour. 11 veut que dans chaque famille noble il y ait lui bien-fonds substitué à jamais, comme les majorais en Espagne. 11 demande pour la noblesse la liberté de commerce en gros , sans déroger, et celle d'entrer dans la magistrature. 11 interdit les mésalliances , ainsi que les anoblisseniens , excepté le cas de services signalés rendus à l'Etat. 11 défeufl aux acquéreurs des terres des familles nobles d'en prendre les noms. Il supprime les ducs à bre\{'t , ne veut que des ducs et pairs, en règle le nombre qui ne pourra jamais être augmenté, qu'en cas d'extinction d'un titre. 11 réserve l'ordre du Sn/nl- Esprit pour les seules maisons distinguri's imr leur éclat , par leur ancienneté, sans origine cinniue. 11 destine l'ordre de Saint -Michel à lionorei' les services de la bonne noblesse inférieure, et propose différens ordres de chevalerie , avec des marques distinguées pour les lieutenans généraux, les maréchaux de camp , les colonels.
Connoissant tout le prix de ces ditTérentes nionnoies d'opinion, Fénelon se montre attentif à n'at-
' Cl'Uo forme a été auloriséi- en Piovciici- jusqu'à la n-VMliilioii. — - L'abbé Flrnry obscrvoii ave- raison « qii't'M ») l'iaitii; , ilfis b; loiiiyis fie Chirloiiiagno , los assemblucs <lr
» la Dali (|iioi(|iu' fréqiionti'.s <■( urdinain^s, ne se faisniciil
» ((uc jKiur iliinner conseil au Roi , et que lui seul défiduil . » {Discours ittr les libertés de PEf/lisc gallicane.)
tribuer à la noblesse et au militaire que des privilèges jiurenu'nl honorifxjues , sans aucune attribution de pouvoir réel , ni aucune e\enq)tion des ciinrgcs pul)li(pies.
il déploie une très-grande sévérité contre la bâtardise . pour réprimer le vire et le scandale. Il veut qu'on ôte aux bâtards des rois le rang de princes , (ju'ils n'avoient jamais eu avant le règne actuel , et aux bâlords des princes le nom les armes et le i-ang de gentilshommes.
Dans un \aslc lahli'au , où tous les ti-aits ne sont tjirindi<iués . Fénelon piopose toutes ses vues au sujet de la religion et de l'Eglise. Ce tableau embrasse une nuiltitude de <]uestions ; il seroit impossible d'en donner le précis; on ne pourroit eu détacher une seule pioposition sans atfoiblir \\'ïïc\ (le toutes les auties , parce qu'elles s'encliaiuenl nnituellcniciil . connne l(!s corollaires d'une déinonslriition géométrique. Il faut parnnuii- le tableau tout entier, poui- se foire une juste idée de la manière dont Fénelon avoit embrassé ce sujet important , (]ui appartient en même temps à la docliine , à la, (hscipline , à l'histoire, à lapoliti(pie et à la jui'ispiMidence. Ce (ju'on doit le plus y adinii-er , c'est l'exacte précision a\ec laquelle il lixe les dioits, les limites et les rapports de la puissance spirituelle et temporelle.
In objet non moins important , celui de l'ordre judiciaire, n'a voit point écha])pé à la prévovance de Fénelon , et on sera étonné de la multitud'e des idées qui auioient puparoiti-e hardies et hasardées dans son siècle , et dont l'expérience a consacré la sagesse , l'utilité et la nécessité.
Il commence par déterminer les droits, les fonctions et les devoirs du chancelier de France, suicette classe de magistrats qui sont immédiatement placés sous ses yeux , et (jui exerce la portion du pouvoir judiciaire <pie le .souverain s'est 7-éservé.
Fénelon désire que les charges de maîtres des requêtes ne soient plus le prix de l'argent , et qu'elles soient confiées à des magistrats choisis dans tous les tribunaux du royaume.
11 veut que , selon l'ancien usage , on envoie de Irmps en temps des conseillers d'Etat dans les prorinces , pour réformer les abus.
Quant aux parlemens , Fénelon vouloit qu'on amenât peu a peu la suppression de la paulelte ; qu'on diminuât le nombre des charges de ma^^istrature ; que les of/icis de judicainre fussent (fvie sur la télé des juges intègres et suffisamment instruits ; que les en/ans succédassent à leurs pères lorsqu'ils s'en montreroient dignes ; et qu'on leur affectât des gages sur les fmds publics.
<t Au reste, dit Fénebai , peu de lois. Lois assez » claires pour éviter b\s difficultés sur les testamens, » sur les contrats de mariage , sur les ventes et » échanges , sur les emprisonnemens et décrets • n oifin , peu de dispositions libres. »
H recommande la plus grande attention dans le choix des premiers présidens et procureurs généraux, et la préféi'ence en faveur des nobles^ à mérite égal. Il exige pour tous les principaux offices de la magistrature , l'âge de quarante ans et au-delà.
Point de présidiaux ; leui.:; droits alti-ibués aux bailliages.
HISTOIRE DE FÉNELON
'SuWe justice féodale aux seigneurs particuliers, ni au Roi dans les villages de ses terres ; leur conserver la justice de police , les honneurs de paroisse, et les droits de chasse ; tout le reste attribué aux bailttages. Régler les droits de chasse entre les seigneurs et les vassaux.
« Plus de grand conseil^ plus de cour des ->■> aides , plus de trésoriers de France , plus f d'élus. »
Etablissement d'un bureaii de jurisconsultes choisis , auprès du chancelier de France , pour revoir et corriger toutes les coutumes , poiu* abréger la procédure , pour retrancher les procureurs. Les états provinciaux dispenseroient de la nécessité des intendans pour l'administration des provinces. Des missi dominici seulement de temps en temps.
On sera surtout frappé des vues étendues que Fénelun a\ oit sur le commerce, dans un temps où ce que l'on appelle aujourd'hui la science économique n'étoit ni connue ni même soupçonnée.
Pour prévenir V usure , il croit que le moyen le plus efficace seroit de réserver le commerce de l'argent à des banquiei's bien famés et autorisés. 11 propose une espèce de tribunal de confiance et de censure , pour fixer , autant qu'il sera possible , la distinction si difficile et si délicate dans une multitude de cas particuliers , entre \egain d'usure et le gain de vraie mercature.
11 renvoie aux états généraux et provinciaux à décider s'il faut abandonner les droits d'entrée et de sortie hors du royaume.
Il regarde la France comme assez riche, si elle vend bien ses blés , huiles ^ vins , toiles. ... 11 ne craint point que les Anglais et les Hollandais puissent balancer de si grands avantages par leuis épicerieset d'autres marchandises de fantaisie; mais il laisse à cet égard une entière liberté.
Un tarif constant , uniforme et modéré , pour (|ue les étrangers n'éprouvent ni chicane ni vexation.
Etablir des manufactures pour faire mieux que les étrangers , sans exclusion de leurs ouvrages ; et des monts-de-piété pour ceux qui voudront commencer et qui n'ont pas des fonds d'a\ance.
Fénelon recommande avec soin de s'opposer aux progrès du luxe , qui s'iutrodiiisoil déjà dans foutes les classes de la société, et qui ruine encore plus de familles qu'il n'enrichit de marchands de modes.
Voici l'analyse du dixième tableau.
« Marine médiocre , sans chercher à l'élever à » un degré peu proportionné aux besoins d'un » Etat, à qui il ne convient pas d'entreprendre seul » des guerres maiitimes contre des puissances (jni » y mettent toutes leurs forces.
.. Favoriser les relations de commerce avo(- les » H(dlandais, qui peuvent se contenter d'un béné- » ficc i>his modéré (pie toute autre nation , par » leui- Iravail , par leur austère frugalité , par ). rhal)itiide où ils sont d'enqiloyer peu de ina- « telots sur leurs vaisseaux , jiour la bonne police )) de leui's associatinns de comnierce , et pai' la » multitude de leurs bàtimens pour le fret des » marchandises.
» Régler le code des prises , et faciliter le com- » merce de port à port.
» Permettre à tout étranger de venir habiter » en France , et y jouir de tous les privilèges des » régnicoles, en déclarant leur intention au greffe " du bailliage royal , sur le certificat de vie et de )) mœurs qu'il apporteroit , et le serment qu'il » prèteroit. »
Réflexions sur les plans de Fénelon.
On voit que ces tableaux n'offrent que les résultats d une longue suite de réflexions sur le gouvernement , sur les avantages et les inconvéniens des institutions evistautes, sur la manière de les peifeclionuer et de remédier aux abus qui pouvoieiit s'y être introduits.
Rien sans doute ne seroit plus facile que de s'élever contre un grand nombre des dispositions proposées dans un plan aussi étendu, et de censurer avec amertume , par les motifs les plus opposés , et dans des vues absolument contraiies , l'ensemble et les détails du système politique de Fénelon. L'expérience a pu nous donner , depuis quelques années , bien des lumières qui mancpioient à nos pères , et qui nous manquoient à nous-mêmes.
Mais pour en juger sainement, et pour être, je ne dis pas impartial , mais exactement juste , il faudroit se transporter au temps où vivoit Fénelon ; il faudroit se rappeler que , lorsqu'il proposoit des états généraux et des états provinciaux , Louis XIV vivoit encore ; que l'autorité royale étoit dans toute sa force ; que la Fi'ance et oit accoutumée à des idées d'ordre et de soumission , qui ne laissoient entrevoir aucune disposition à rindépendance et à l'anarchie; que le souvenir des troubles où les maximes républicaines des Cal- Ainistes avoient plongé la France pendant tant d'années , n'étoit point encore entièrement effacé; (jue toutes les idées de religion et de morale dominoient encore dans toutes les classes de la société; ([lie réducation publique et particulière étoit tout à la l'ois chrétienne et monarchi(pie; (pfenfin l'esprit public n'étoit pas perverti par les doctrines impies et séditieuses qui n'ont commencé à se propager en France que vers le milieu du dixhuitieme siècle.
On doit aussi observer que l'exécution des plans de Fénelon devoil être Iduvrage d'un prince (jui arrivait au Irniie dans foule la force et la matul'ité de rage; d'un prince éprouvé par le malheur et les contradictions ; qui se voyoit déjà environné de toute la considération que de grandes vertus et de grands lalens auroient ajoutée à l'éclat et à la puissance du Iroiie; (pu se seroit vu secondé |tar Topiulou i>ul)li(pie; dont la fermeté bien connue auroit écarté les grands obstacles et les petites intiigues, et dont les ministres auroient été les hommes les plus vertueux et les plus éclairés de la nation. Ouelle force un concours aussi rare d'honnnes , de moyens et de circonstances, n'auidit-il pas donné à la puissance souveraine , insl)iiée par un ardent amour de l'ordre et de la justice !
Enfin il est essentiel deremanjuer et de se res-