DE L'ABBË DE BEAUMONT AU MARQUIS DE FÉNELON
Il lui envoie un recueil de lettres relatives à l'aflaire du livre Ae^ Maximes, et lui donne quelques détails iatércssans sur cette afTaire.
Voici enfin , mon cher marquis, les copies que vous m'avez demandées , reliées en trois volumes ou jiaquets. Le premier contient les lettres de l'abbé de Chauterac a M. de Cain-
1 Expressions de l'abbé de Siiint-Andrr,
CORRESPONDANCE SLR L'AFFAIRE DU QUIÉTISME
brai ; le seeoinl les lettres du même abbé aii\ abbés de Laugeion et de Maulevrier, qui cloient à Pans pendaut toute la discussion de l'airaire ; le ti-oisièuie est un recueil de lettres des agens de M. de Paris , depuis caidinal de Noailles, et de ceux de M. de Meaux , qui poursuivoietit l'alTairc à Rome pour ces deux prélats , et pour M. deCliartres, parties adverses de M. de Cambrai. Il paroit que ces lettres de ces agens avoient été communiquées au P. de La Chaise par quelque secrétaire du cardinal de Noailles, lequel secrétaire avoit voulu faire sa cour à ce père , pour en obtenir des grâces. Je crois au moins qu'elles lui vinrent par ce canal, quoiqu'une lettre, dont vous trouverez ici la copie, dise que ce père les avoil eues de Rome ; ce qu'apparemment il vouloit persuader pour ne pas coumietlre celui qui lui en avoit donné la communication ; car il n'est point vraisemblable qu'on eût pu avoir de Rome des copies des lettres de tant de diverses personnes. Quoi qu'il en soit , les copies de ces lettres vinrent à M. de Cambrai par un ami du P. de La Chaise. Ainsi notre oncle n'avoit ni corrompu ni sollicité personne pour les avoir. L'agent de M. le cardinal de Noailles étoit un religieux Minime, procureur-général de son ordre à Rome, uommé le P. Roslet. Vous verrez , par une lettre de l'abbé de Chanterac, du 2 de septembre 1698 ', écrite aux deux abbés , que ce père méritoit assez ce que Despréaux dit d'un homme de môme nom : J'appelle un chat un chat , et Rolet un fripon. Les agens de M. de Meaux étoient l'abbé Bossuet , son neveu , maintenant évéque dcTroyes, et le sieur Phelippeaux, qui avoit été docteur de cet abbé , c'est-à-dire, son précepteur pour ses études de théologie. C'est ce M. Phelippeaux que l'on donne pour auteur de la Relation du Quiétisme '^ dont il s'agit. Il éloit de même race que M. de Poutchartrain , mais d'une branche sans biens , et demeurée dans la condition d'où étoit sortie toute la race. l\ ) a à la marge du conunencementde chacune de ces lettres un R. ou un B. ou un Ph. ou quelque autre caractère : l'R. signitie que la lettre est du P. Roslet ; B. signifie que c'est de l'abbé Bossuet ; Ph. signifie que c'e^t de Phelippeaux. L'on y trouve aussi sou\entun G. qui signifie que la lettre est d'un nomn)é Giori, [nélat italien, c'est-à-dire ecclésiastique de ce pays , revêtu de quelque charge
' C'est la loltre CDLXvn de celte seclwii, t. ix , p. 513. — ^ Colle Relalion , publiée en 1732 , fui supprimée , cl condaiiiiiée au feu le 9 décembre 1733. V'ove/, V Histoire de Féncloit , Pièces jiislif. du liv. m, u. 3.
ou emploi dans la maison du Pape ; car tous ces gens-là y sont qualifiés prélats. Ce Giori étoit un de ces inlrigaus qui se donnent aux personnes puissantes pour en tirer de l'argent et de la protection. Il s'étoit donné sur ce pied-là au cardinal d'Estrées , loisque ce cardinal étoit à Rome , et il conserva une correspondance avec lui , lort<qu'il fut retourné en France. Ce fut ce même cardinal qui le donna aux adversaires de M. de Cambrai comme un homme qui pouvoit les bien servir auprès du Pape. C'étoit un homme sans conséquence , peu estimé , et d'une conduite irrégulière ; mais il avoit le talent de faire rire et de divertir le bon vieux Pape , et cela lui donnoit beaucoup d'accès auprès de lui. Il téinoignoit beaucoup de zèle pour la France, et il vouloit fort se faire valoir pour un homme fort ca|)able de rendre de bons services à notre Roi. Il me semble kvoir ouï dire qu'il aimoit fort le jeu , et que nos adversaires lui donnoient ou procuroient de l'argent , pour satisfaire cette passion. Quant à quelques autres caractères qui se trouvent au commencement de quelques autres de ces lettres , comme un C. etc. etc., je ne saurois dire maintenant ce qu'ils signifient. L'on trouve aussi quelquefois d'autres caractères à la marge vis-à-vis de quelque endroit du corps de la lettre , comme des J. qui signifient les Jésuites , des B. qui signifient là le cardinal de Bouillon , et que l'on a mis ainsi pour letrouver plus facilement les endroits où il est parlé d'eux , et mon copiste a imité sur tout cela l'original *.
Vous verrez aussi quelques autres lettres séparées qui se sont trouvées ainsi détachées du recueil. Il y en a deux, enlr'autres, du fameux P. Serry, Dominicain, qui étoit alors théologien du cardinal de Bouillon ^ Mais il s'en défit depuis honnêtement , [>arce qu'il le reconnut peu sûr pour les sentimens et pour la confiance. Ces lettres démentent fort ce que la Relation dit, que ce cardinal étoit allé à Rome dans le dessein d'y soutenir les intérêts de M. de Cambrai. Il est bien vrai qu'il étoit bien intentionné pour lui , tant par ani:ienne amitié que par opposition pour les Noailles : mais il agit toujours dans cette affaire avec la foiblesse et la circonspection d'un courtisan , et tout ce que les agens de nos adversaires écrivoient de contraire là-dessus étoient de très-indignes impos-
' Nuus avons inséré, dans les noies de cfUo partie de la Correspondance , quelques f;iils ou remarques lires de ces lettres. Le reste n'csl qu'une répétition de la correspondance de l'abbé Bossuet et de la Relation de l'abbé Pbelippeaux. — ^ Ce sont les lelUes ccLxxxii et cclxxxiii du l. viii , p. (523 et suit.
CORRESPONDANCE SUR L'AFFAIRE DU QUIETISME
tures. .Mais leur cabale vouloil perdre ce cardinal dans l'cspiil dn Roi , auquel on iaisoit voir toutes ces lettres; et d'ailleurs comme elle vouloit aussi lui persuader que le livre étoit plein d'hérésies manifestes ,. elle rejetoit sur de prétendues intrigues de ce cai-dinal et les Jésuites les difiicultés qu'elle trouvoit à obtenir la condamnation, et les plus infâmes mensonges ne coùtoient rien à ce parti pour tout cela. Vous verrez qu'au contraire ce cardinal ne donnoit à l'abbé de Chanteracque des conseils foibles et timides. Depuis le jugement , ce même Pape , qui avoit condamné le livre, voulut f;\ire M. do Cambrai cardinal, et ce futle cardinal de Bouillon qui l'en empêcba , craignant que le Roi , qui en seroit mécontent , ne s'eu prit à lui. Il représentoit à ce Pape que ce seroit rendre le Roi im|)lacable pour M. de Candjrai dans la circonstance du temps , et que cela se pourroit faire dans la suile sans inconvénient , parce que le Roi seroit alors calmé. Le Pape s'étoit l'éscrvé trois chapeaux in petto , et celui qui étoit destiné à M. de Candjrai étoit sans doute de ce nombre; mais il mourut sans le déclarer, parce qu'on l'obséda pour l'en empêcher dans ses dernières heures. Tous ces fails sont certains, quoiqu'on ne puisse les prouver par pièces authentiques ; car premièrement ce cardinal , qui croyoit que M. de Cambrai le savoit , lui en Ht faire des excuses par un homme de confiance qu'il lui envoya : c'étoit le religieux procureur (le son abbaye de Saint- Vaasl d'Arras, qui vint exprès à Cambrai sous prétexte de quelques alîaires de cette abbaye , et de plus ce même cardinal , étant revenu en France , le dit luimême à une de ses nièces , religieuse , qui le redit à feu M. le duc de iJethnne , père de M. le duc de Cliarost , qui me le dit peu après à moi-même , me trouvant alors à Paris. Ce cardinal prélendoit avoir rendu en cela un service très-important à M. de Cambrai , attendu les circonstances. D'où l'on peut juger s'il éloit lionune à ne pas craindre de s'attirer l'indignation du Roi en soutenant le livre de M. de Cambrai contre les ordi-es si exprès qu'il recevoit si fréquemment. Le cardinal Gabrielli , qui avoit conservé un conmierce de lettres avec l'abbé de Chanterac , lui manda que le même Pa[)e avoit dit nettement et absolument qu'il vouloit faire M. de (Cambrai cardinal '. J'avois ses lettres originales, et je les ai cherchées avec soin parmi mes papiers sans pouvoir les re-
1 Voyez. Il li'lliv il.- cii tar(liii;il du y juiivicr 1700, XLvi des Lcllrci diverses; ci-dessus, I. vu , i>. ôTi.
trouver ; mais je me souviens de vous avoir donné autrefois quelques pièces de cette nature, lorsque j'étais encore à Cambrai après la mort de notre oncle. V'ous vouliez les ])orter à Paris, et il me semble que vous m'avez dit depuis, que vous les aviez laissées à M. Dupuy. Je ne sais si vous les aurez retirées de lui ; mais il faudroit tâcher de retrouver ces lettres, soit que M. Dupuy les ait encore , soit que vous les ayez reprises ; car elles sont importantes tant sur ce fait du cardinalat , que sur plusieurs autres faits , et je souhaiterois fort les revoir.
Quant aux Jésuites, que les agens de nos adversaires disoienl avoir tant cabale avec le cardinal de Bouillon pour empêcher ou retarder la condamnation du livre, il est bien vrai que la plupart de ces pères étoient afléctionnés à Rome pour AL de Cambrai; mais ils avoient alors trèspeu de crédit dans ce pays-là : ce qui parut bien en ce que , dans leui' affaire de la Chine , le même Pape leur donna aussitôt après pour commissaires trois cardinaux qui étoient notoirement leurs enneniis, sans qu'ils pussent l'empêcher. Mais il est très-certain que l'opinion qu'on eut à Rome de la liaison de ces pères avec notre oncle, lui nuisoit beauconp dans son affaire; car tous les Jansénistes de ce pays-là, et ceux de France , et tous les autres ennemis des Jésuites , se réunirent conlre lui , et firent un parti inliniment plus puissant et plus actif que ces pères. Nos adversaires et leurs agens , qui vouloient fort décrédiler les Jésuites dans l'esprit du Roi, firent tout ce qu'ils purent imaginer pour lui persuader que ces [)ères étoient la principale cause du retardement de la décision; et pour cet ell'et , ils remplirent leurs lettres de toutes les impostures sans nombre qu'on y trouve sur le compte de ces mêmes pères.
Au commencement du -solume des lettres de l'abbé de Chanterac à M. de Cambrai, vous trouverez : 1» un Mémoire envoyé de Rome , qui inarquoit le génie et le caractère de chacun des cardinaux qui pouvoienl influer dans le jugement de l'affaire ' ; 2" une lettre de M. de Cambrai à M. l'arclievêque de Paris , depuis cardinal de Nouilles - : cette lettre fait connoitrc ce qu'on vouloit exiger de lui avant que l'affaire fût portée a Rome, combien il étoit porté à entrer dans tous lesexpédiens raisonnables, et
< (■.•(■si lit Ictiii' iKAWii , li-ilrssiis , p. 17. Ci' M(Miiuiic n'a pu (•li-a ciivoyi; qu'apics l'alVaire (oiaiinéc, \iuisqut; le lardiual Moricia.doiil itu peint le cai-atlere , u'arri\a a Komo «ju'à la lin de mars 1699. — * Uu 6 juin <697 ; la cCMi" de celte sectiun , t. ix , p. 152.