LIVRE SEPTIÈME
souvenir que la forme que Fénelon proposoit pouila composition des ctuts (jénéraux, ne luissoit point à redouter le déchainement de ces passions haineuses, qui ont déchiré la France et mis en i»ièces la monarchie.
Si, malgré toutes ces considérations, rpTil est peul-ètie plus facile de lejetei- asec humeur, ([ue de discutei' a\ec une entière impartialité , le sentiment , toujoiu's présent , des grands malheurs qui ont sui\i des essais dangereux , portoit nos lecteurs à penser que Fénelon s'étoit laissé eutiainer au mouvement de s(»n. cœur et à la séduction d'une imagination trop confiante , nous ne chercherions point à coml)attre cette espèce de méfiance assez excusahle à une génération à peine échappée aux plus teriihles couvulsious ; nous ne cheicherious pas même à étahlii- par le parallèle affligeant <les tem|»s et des personnes , (jue cj qui pouvoit être teuté avec succès par le une de Bouigogue, de\oit nécessairement renvei'ser le trùne à une époque hien différente. Nous nous bornerions seulement à représenter aux censeurs trop sévères, (ju^au moment où Fénelon s'ahandonuoit à ses veitueuses illusions, il n'éloit peut-être personne en France, à re\ce[)tioii an duc de Bourgogne et de son piécei)teur, ipii eût seulement l'idée de s'occuper du soulagement du peuple. Il nous semble qu'un sentiment aussi estimable doil suffire pour méiiter la leconnoissance publi(|ue à l'homme qui manifestoit des intentions si bienfaisantes.
Si , <le ciii considérations générales , nous passons à l'examen des détails du plan de Féneloii , on scia du moins forcé de reconnoitre qu'il renferme , sur l'administration publique , des vues itien plus étendues qu'il n appartenoit au tenqjs où il écrivoit.
Ce qu'il dit sur le connnerce , et sur la juste liberté que le gouvernement doit lui accorder , sans chercher à intervenir dans toutes ses opérations par une infiuence indirecte et des réglemens oppressifs, a été depuis liautement proclamé par tous les bons esprits, et même adopté cssez généralement.
Les changemens qu'il proposoit dans la magistrature , ne tendoient qu'à la suppression d'un grand nombre de places inutiles , que le malheur des temps, et les besoins d'argent, bien plus que l'intérêt des peuples , avoient foicé de créer.
L'établissement des états provinciaux étoit sollicité par l'opinion publique, quelques années avant la révolution, avec une ardeur qui indiquoit tous les avantages que Ton auroit pu en retirer, en les modifiant avec sagesse.
L'expérience de tous les bienfaits que le Languedoc recueilloit de son administration , avoit laissé une profonde impression dans l'esprit de Fénelon ; et c'est ce qui le faisoit insister constamment à proposer les états de Languedoc pour modèle des étals provinciaux ; il faïloit en ellèt que la constitution de cette province eût en ellemême un piiucipe actif d'ordre et d'amélioiation, puisque les progrès successifs et rapides de la prospérité du Languedoc frappoient tous les regards, et cxcitoient la jalousie des provinces voisines. Les administrateurs du Languedoc pou voient dire avec confiance à lem-s détracteurs : Venez, voyez etjurjez.
FÉNELON. TOME X
L'établissement des états provinciaux auroit probablement dispensé Fi-nelon de recourir à l'essai si tei-ril)lt' et si dangereux des états généraux. Les états provinciaux suflisoient pour procurer au gouvernement tous les secours, tous les moyens de force , de crédit et de jn-ospérité qu'il pouvoit désirer; et sans doute il auroit Ix-sité à mettre en présence du l)ône une puissance foimidablc . dont les moindres mouvcmens dévoient produire des elléfs terribles.
(,)uant à ce qui regarde les ministres de la religion, leur juridiction, l'exercice de leurs fonctions, l(!ur soumission à la puissance publique, Findépendance du ministère purement spirituel, il est inqiossible de s'exprimer avec plus d'exactitude et de désiuléressenient. On voit également qu'il reconnoissoit l'obligafion incontestable où étoit le clergé de contiil)uer aux cliargesde l'Etat sur ses levenus. Fénelon n'étoit pas éloigné de rétablir l'ancien usage des élections canoniques , en en combinant la forme avec la juste influence qui doit appartenir au souverain , sur le choix des premiers membres du piemier corps de l'Etat.
On ne man(iueia pas de se j-écrier sur la grande faveur que Fénelon paroil accorder au préjugé de la naissance ; inais il pensoit, comme Montesquieu a depuis pensé et écrit , <ju'il ne peut exister de monarchie sans noblesse ; il vivoit dans une monarchie où la noblesse étoit établie, et il travailloil pour un monarque.
Ce cpi'il y amoit de plus raisonnable à dire , c'est que Fénelon auroit peut-être renoncé luimême à Fexécution d'une paitie de ses plans, si la Providence l'eût placé à la tête du gouvernement. Rien n'est en eflet plus diflérent de former des plans dans la sohtude de ses pensées , dans le silence de son cabinet , où l'esprit ne voit que ce qui est utile et raisonnable, où le cœur n'éprouve que des sentimens vertueux , et s'abandonne avec douceui- à la passion du bonheur public , ou bien de soumettie à l'exécution toutes ces brillantes théories. C'est alors qu'on est arrêté à chaque pas par toutes les contradictions (jue suscitent les intérêts et les passions des hommes ; contradictions qu'on néglige trop souvent de faire entrer dans ses calculs ; et c'est de là, pour me servir d'une expression très -familière à F'énehm , que viennent tant de mécomptes qui affligent si souvent le cœm- des gens de bien , et déconcertent leui\s généreux effoits.
Mort du duc de Bourgogne.
Mais tandis que Fénelon préparoit le bonheur d'une nouvelle génération , la moi't , qui trompe aussi souvent dans cette vie passagère les espéjances de la vertu cpie les folles pensées de l'ambition, étoit prête à fiapper le duc de Bom-gogne.
En parcouiant ces monumens précieux , où l'ame de Fénelon et celle de son jeune élève semble respirer toute entière, j'aimois à fixer mes iegards et ma pensée sur ces caractères tracés par des mains pures et vertueuses. J'y retrouvois à chaque ligne ce respect profond de la leligion , si favorable à l'autorité des rois, si utile à l'hité-
HISTOIRE DE FENELON.
rct des peuples, si nécessaire à riiarmonie des sociétés ; ces moiivemens de deux cœurs passionnés pour la félicité des hommes , ces pensées généreuses , cette bonté éclaii'ée qui anuonçoieut à la France un gouvernement pateinel , dont la fermeté auroit été tempérée par Tordre , la justice et la douceur ; je cioyois déjà voir le siècle du
bonheur succéder au siècle de la gloire Mais
j'ai senti ces papiers s'échapper de mes mains ; de tristes souvenirs ont obscurci ces images si douces et si consolantes. Quatre-vingts ans s'étoient à peine écoulés depuis la mort de Fénelon et du duc de nouri;r.pne , et des hommes sacrilèges ont démoli Jus(|irau\ fuiidemens le temple antique et vénérable où Fénelon célébroit les mystères de la religion, ont renversé Fautel qui reçut tant de fois ses vœu\ pour le bonheur de la France , ont brisé la chaii-e où il fit entendre sa voix ! La paix des morts a été violée : un même jour a vu dispei'ser la cendre des rois qui dormoient dans le silence des \oùtes anti(pies , et des pontifes ' qui leposoieut à l'omhrc du sanctuaire DIEU SElh EST (dlAM», ItlEl! SEt'L