‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 343 sur 422 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

gens du monde , avoit achevé de rassurer son ami sur l'élat ou jeune prince ; à cet espoir consolant , Fénelon renait lui-même à la vie, et dans renchantement d'iuie si douce illusion, il s'occupe avec une sollicitude paternelle à verser dans le cœur du duc de Bouigogne les tendres et religieuses consolations que sa douleur demandoit.

(i Ou ne peut èlre plus touché que je le suis de » la perte (pie le 1*. P. \ienl de faire, et de la vive » douleur (ju'on dit qu'il en ressent ' , je suis fort » alarmé pour sa santé; elle est foihle et délicate; » rieu n'est plus précieux pour l'Kglise , poui- " l'Etat, pour tous les gens de hien. Je prie et " fais prier Dieu pour le repos de l'ame de la » princesse, pour la santé et pour la tonsolatiou » du prince. Vous connoissez son teiupéramenl ; » il est très-vif et un peu mélancolitpie. Je crains » qu'il ne soit saisi d'ime douleur profonde et » d'tme tristesse qui tourne sa piélé en dégoût, >> en noirceur et eu scrupule. 11 faut profiter de >' ce qui est airivé de triste pour le tourner vers » une piété simple , courageuse , et d'usage pour » sa place. Hien a ses desseins ; il faut les suivie ; » il faut soutenir , soulager , consoler , encoura-

» ger son cœur désolé J'espère qu'au hont de

» quelques jours sa santé se rétahlira , et que » Dieu lui donnera , malgré sa juste douleur , la » foice de rentrei- dans les besoins très-pressans » de l'Etat. »

Fénehin envoyoit en même temps au duc de Chevreiise un écrit que nous copions sur le niamiscrit original de la main de Fénelon ; il l'invitoil à le metti-e sous les yeux du jeune prince , lorsqu'il seroit en état d'entendre la voix douce et puissante de la rehgion •.

« J'ai prié et je prierai ; je fais même prier pour » la princesse que nous avons perdue. Dieu sait si )) le prince est oublié. 11 me semble que je le vois M dans l'état oii saint Augustin se dépeint lui- » même ' : Mon reçurent obscurci par la douleur; » tout ce qup je vois me retrace l'image de la r)iort. » La maison paternelle me rappelle sans cesse ma » douleur et mon malheur. Tout ce qui m'étoit » doux, quand je' pouvois le partager auec celle » que j'aimois j me devient un supi)lice depuis que » je l'ai perdue. }fes yeux la cherchent partout, et » ne la trouvent nulle part. Tout ce que je vois » m'est en horreur , parce que je ne la vois point. » Quand elle vivoit, quelque part que je fusse sans » elle , tout me disoit : Vous Valiez voir : rien ne » me le dit plus. Je ne trouve de douceur que dans » mes larmes ; elles me tiennent lieu de ce qu'elle » m'étoit lorsqu'elle vivait. Je suis malheureux , et

' LcUre île FoiiHun au iliic ilo CIh-mousc, 18 fi'-vrii'i- 171-2. Corrcsp. âe Fciielun , I. vu, p. 372. — '^ Jhid., p. 373. — * Qui) ilolore conleiu'briiluni osl cor inetiin , ol qui(l(|iiid aspiciebani , mors étal, el eriit iiiilii palenia doiiiiis mira iiifi'licitas. Expetebaiil eum undi<|iii' oculi niei, (.'1 non Jabaliir mibi , et oderam oiiinia, i|ina non haberent eum, ncc Jum «licere poloratit. Eiee veiiii-t , siiut ciini viveret, i|uaiiil6 ab- (iens cral. Solus flelus erat dulcis mibi, et sucoesserat amioo nu'o in deliciis aniini mei. Miser eram, el miser est omnis aninuis vinclus amicilià rcrum morlalium. et dilanialur, ciim eas amillil, et lune sentit miseriam , quà miser est, et anlequiim aniillal eas. Porlabam enim conseissam, et quasi erucntan» animam ineam , impalienlem h me porlari, et ubi eam p(mereni non invenieliam. (S. Alglstin, CoiiJ'ess., lilir. 4, eap. 4 et seq.)

» on l'est dès qu'on livre son cœur à l'amour des » choses qui passent ; on est déchiré quand on •» vient à les perdre ; et c'est alors qu'on sent tout » son malheur. J'étais loin de m'en former l'idée » avant de l'avoir éprouvé. Je ne pw/v soutenir le 1) poids de mon cœur déchiré et erisanglanté , et je n ne sais où le reposer.

» Ce n'est pas tout que de n'aimer que ce qu'on » doit aimer. Dieu jaloux veut (pi'on ne l'aime )) (pie pour lui, el de son auKjiir '. // nous dé- » fend de nous attacher auv objets de nos affec- » lions jusqu'à en faire une partie de nous-mêmes, » de peur que notre cœur ne soit trop cruelle- » ment flétri et déchiré , lorsque nous en sommes » séparés.

» Tout ce qu'on aime le plus légitimement ici » bas nous préparc une sensible douleur, parce » qu'il est de nature à nous être bientôt enlevé. » Nous ne devons point aimer ce qui nous est le » plus cher, plus que nous-mêmes; or nous ne » devons nous aimer nous-mêmes que pour Dieu. » Dieu n'aftlige que peir amour ; il est le Dieu de » toute consolation; il essuie les larmes qu'il fait » répandre ; il fait retrouver en lui tout ce qu'on » croit perdu; il sauve la personne que la prospé- » rite mondaine auroit séduite , et il détache celle » qui n'étoit pas assez détachée. »

Douleur de Féu(;loii k la nouvelle de la mort du duc do Rourgogue.

Au moment même où Fénelon adressoit ces paroles d'amour et de leligion au duc de Bourgogne , ce prince venoit de rendre le dernier soupir. Cet écrit est daté du 18 février 1712, et le prince étoit mort le même jour à neuf heures du matin. En apprenant celte horrible nouvelle, Fénelon laissa échapper ces seuls mots : Totts mes

liens sont rompus Rien ne m'attache plus

à la terre 11 fut plusieurs jours dans un

étal d'accal)lemenl el de dégoût de la vie ([ui alarma ses amis les plus chers ; ce ne fut que le 27 février , huit jours après avoir appris la mort du duc de Bourgogne , qu'il eut la force d'écrire au duc de Chevreuse cette lettre déchirante , qui peint avec tant de vérité les douleurs de son aine '.

« Hélas ! mon bon duc , Dieu nous a ôté toute » notre espérance pour l'Eglise et pour l'Etat. II » a formé ce jeune prince , il l'a orné , il l'a pré- » paré pour les plus grands biens , il l'a montré » au monde , et aussiicit il l'a détruit. Je suis saisi » d'horreur et malade de saisissement sans mala- » die ; en pleurant le prince mort , qui me dé- » chire le cœur, je suis alarmé pour les vivans. « Ma tendre.se m'alarme pour vous et pour Icbou » duc (M. de BeauviUiers) ; de plus, je crains » pour le Roi ; sa conservation est infiniment im-

' Kl ideo non eis amorr aitululinelnr, lutiue velul aiiinii sui membra facial, qutjd lit amando , ne ciim rcsecari eieprrint, cùm cruiialu ac labe fedenl. (S. Augustin, de Lih. Jrb., lib. 1, cap. (5.) — 2 Lettre de Fénelon au due de Cbevreuse , -27 révrior. 1712. Corresp. de Fénelon, t. vu, p. 373.

HISTOIRE DE FEiNELON.

» portante. On n'a jamais tant dû désirer et ache- » ter la paix. Que seroit-ce si nous allions toni- » ber dans les orages d'une minorité, sans mère » régente, avec une gueire accablante au dehors; » tout épuisé , poussé à bout. De plus , le Koi est » malheureusement trop âgé pour pcjuvoir comp- » ter qu'il verra son successeur en âge de gou- » verner d'abord après lui. Quand même on scroit » assez heureux pour éviler une minorité selon la y, loi , c'est-à-dire , au-dessous de quatorze ans, il » serait impossible d'éviter une minorité réelle , » où un enfant ne fait que prêter son nom au plus » fort. Il n'y a aucun remède entièrement sûr )) contre les dangers de cet état des affaires. Mais » si la prudence humaine peut faire quelque » chose d'utile , c'est de profiter dès demain , à » la hâte, de tous les momens, pour établir un » gouvernement et une éducation du jeune prince, » qui se trouve déjà affermi , si pai- malheur le » Roi vient à nous manquer. Son honneur , sa » gloire , son amour pour la maison royale et » pour ses peuples , enfin , sa conscience, exigent » rigoureusement de lui qu'il prenne toutes les » sûretés que la sagesse humaine peut prendre )) à cet égard. Ce seroit exposer au plus horrible » péril l'Etat et l'Eglise même , que de n'être pas >) occupé de cette affaire capitale par préférence à » toutes les autres. C'est là-dessus (pi'il faut tâ- )) cher de persuader par les insti'umeiis convena-

V blés madame de Maintenon et tous les ministres, )) pour les réunir, afin qu'ils fassent les derniers

V efforts auprès du Roi. 11 y auroit des léflexions » infinies à faire là-dessus ; mais vous les ferez » mieux que moi ; je n'en ai ni le temps ni la » force. Je prie Dieu (|u'il vous inspire ; jamais )) nous n'en eûmes un si giand besoin.

« P. S. On m'a dit que madame la duchesse i> de Chevreuse a été malade. J'en suis bien en M peine. 0 mon Dieu ! que la viaie amitié cause » de douleui-s ! »

Ce n'étoit qu'avec un ami tel que le duc de Chevreuse, que Fénelon osoit s'abandonner à toute l'étendue de sa douleur et de son inquiétude sur le sort de la France. 11 paroit qu'il s'étoit prescrit de renfermer au dedans de lui-même toutes les émotions de son ame si cruellement déchirée ; du moins c'est ce qu'on croit apercevoir par une réponse très-couite et très-mesurée qu'il lit à la marquise de Lambert , avec lacjuelle il entrctenoit une correspondance de goût et d'eslime. ■« Dieu « pense. Madame, tout autrement «(ue les hommes. » il détruit ce (lu'il sembloit avoir foimé tout e.\- » près pdur sa gloire; il nous punit, nous le méy> i-ilons; je serai le reste de ma vie, Madame, avec }> le zèle et le respect «

Lettre de Fénelon au père Marlinean , 1712.

Peu de temps après la mort du duc de Hourgogne, le père Marlineau , jésuite , confesseur du jeune prince, et qui avoil leuipli .uiinès de lui les pénibles devoirs de sou miui^trie diuis s.-s derniers luoniens, publia un éloge hislurique de ses ver-

tus '. 11 s'étoit adressé à Fénelon, pour en obtenir des détails et des faits, qui aiiroient rendu sans doute ce monument encore plus digne de celui dont on vouloit honoier la mémoire. Mais l'ame de Fénelon étoit trop accablée pour pouvoir se livrer à un travail qui auroit si cruellement renouvelé le sentiment d'un malheur irréparable. 11 ne ciaignit point d'avouer franchement sa foiblesse *. « Je ne me sens point capable maintenant de faiie » la recherche des faits que vous voudriez recueil- ->■> lir. Je ne saurois assez louer votie zèle et la bonté » de votre cœur; mais le courage me manque pour » me li\ rer à un travail dont je désire passionné- 5> ment l'exécution. Le malheur ipii nous afflige a » fait une si forte impression sur moi , que ma V santé en souffre beaucoup. Tout ce qui réveille » ma peine me met dans une espèce d'émotion 1) fiévreu.se. Je dois m'humilier de cette foiblesse.... » Il y avoit d'ailleurs si long-temps que je vivois » loin du prince , que je n'ai pu être témoin d'au- » cun des faits arrivés dans un âge mur où il » pouvoit édifier le monde. »

Nous sommes portés à croire que des considérations encore plus importantes ne permettoient pas à Fénelon de révéler tout ce qu'il auroit pu dire sur un pareil sujet. 11 n'étoit pas seulement arrêté par le contraste qu'auroit pu offrir le caractère d'un prince qui , sans descendre de son rang , a\()it su se montrer encoi'e plus religieux que les hommes les plus religieux, « avec les dispositions » d'un monde déjà si corrompu et si soulevé conti"e w le joug de la religion, que le spectacle des grandes » vertus ne faisoit que l'étonner, le décourager et » l'aigrir. »

Mais la véritable difficulté eût été pour Fénelon de rendre compte au public des maximes politiques qu'il avoit inculquées au duc de Bourgogne. C'étoit sous ce point de vue que l'instituteur d'un tel prince auroit pu, et auroit dû représenter son élève à la nation, qui le pleuroit, et qui avoit placé toutes ses espérances de bonheur dans le disciple de Mentor. Eh ! comment Fénelon auroit-il pu rappeler , en présence de Louis XIV qui existoit encore, les mêmes maximes qui l'avoient si vivement aigri contre l'auteur du Télémaque ? C'est ce qu'il fait assez entendre dans sa réponse au père ]\Iartiiieau : « M. le duc de Beauvilliers peut vous » aider l)eaucoup plus que moi; ses conseils seront » lions, tant sur la recherche des faits que sui- » leur choix, et sur la manière de les mettre en »' (l'iivre. Vous jugez bien qu'il y a de grandes ob- » sei-valions à faire là-dessus : Fertculosœ plénum » opus aléa' tractas. Vous connuissez le monde et » sa maligne critique. »

Le véritable éloge du duc de Bourgogne se seroit trouvé dans leshistruclious et dans les leçons, quelquefois sévères, (pie Fénelon lui avoit si souvent adressées. C'étoit siutout dans les lettres oîi le jeune |)rince montroil une si tendre reconnoissance , une confiance si docile et si respectueuse à la voix paleruelle (pii l'averlissoit de ses fautes, «|u'on auroit conçu |)our ce jeune prince la juste admiration ipii- méritoil un si grand caractère.

' Ci'l (lUMaiiP ii.Ti ul en 1712, rfrlll:< (If U. /(• .///(■ (le /.'<.(//•;/", Fàieloii, I. Mil , 11. 38.

!• lili(> lit- Keiiicil (les (-12. — Curresp. fie

Page 1