LIVRE SEPTIEME
Mais Fonclon ponvoil-il révéler au piilHic le secret d'une correspoinhuiee iutime, entreleiuie pendant tant d'aimées à linsu de Louis \1V? La vertu et la saj^esse des conseils de Fénelon auroient-elles pu le justifier dans l'esprit de ce nionaïqne prévenu et abusé? Heureusement la postérité a recueilli ces inouuniens précieux; et s'ils n'ont pas servi , comme on anroit dû l'espérei' , à rinstiuclion de la uéuératioii (|ui a succédé au duc de Houiuo^ne, ils subsisteront toujours comme un moinunent aussi honorable pour la mémoire de l'instituteur que pour celle de l'élève.
Inquiétudes de Fénelon sur l'avenir de la France. Reconiuiandalions aux ducs de Bcauvillicrs et de Clievreuse.
Si Fénelon eût jamais été inspiré par les xues d'ambition ([ue ses ennemis et ses envieux s'étoient plu à lui supposer pour l'écarter de la cour, on auroit dû croiie tpi'en Noyant tous ses projets et toutes ses espérances ensevelis dans le tombeau du duc de nour-goij;ne, il n'auroit eu d'autre ])ensée que celle d'achever sa trampiille e! honorable carrière au milieu des amis dont il étoit environné et d'un peuple adorateur de .^es vertus.
Mais ce seioit mal connoitre Fénelon que de croire qu'une aine telle (jue la sienne pût être nu seul moment étrangère au salut de son pays et au b(»nheur de ses concitoyens. C'est lorsque Fénelon ne peut plus être soup(,'onné d'aucun intérêt personnel, que nous le voyons occupé, avec le même zèle et la même sollicitude , de la pensée du bien public. Cet ell'ort généreux dans l'oppression même d'une douleur accablante, nous paroit le dévoùment le plus héroiipic d'un cœur qui ne respiroit que pour sa religion et sa patrie.
Dans une de ses lettres au duc de Chevreuse , écrite en\iron trois semaines après la mo)t du duc de Boiu'gogne, on le voit déjà porter avec inquiétude ses regards sur l'avenir eflrayant que l'état de la cour , de la famille royale et du loyaume présageoit à la France.
C'est dans ces circonstances criti<|ues qu'il exige du duc de Beauvilliers d'oser vaincre sa répugnance , pour aborder madame de Maintenon sur un sujet si délicat et si important ; il lui rappelle les anciens procédés de madame de Maintenon , cl les seivices qu'elle lui avoit rendus, pour lui faire oublier les tntp justes sujets de mécontentement qu'elle lui avoit doimés dans des teiiq)splus récens. 11 ne cheiclie point à lui faire illusion sur les défauts qu'on pouvoit reprocher à madame de Maintenon : la sincérité avec laquelle il s'expliciue sui- quelques parties de son caractère, laisse apercevoii- (pi'en engageant M. de Beauvillieis à faire les premiers pas vers elle , il se boinoit à désirer (]u'elle ne fût f)as un obstacle, sans oser espérer qu'elle put otlrir un concours très-utile et tièsactif sur des objets d'un si grave intérêt. Ce portrait abrégé de madame de Maintenon annonce que Fénelon avoit su l'observer et l'étudier pendant son séjour à la cour; mais il savoit aussi (fu'on ne pouvoit arriver jusqu'au Roi que par elle. Si
nous en croyons M. de Saint-Simon ', « vouloir et » faire sur les choses intérieures, et qui, par leur » nature, pouvoient s'amener de loin, par degrés, » avec adresse, fut toujouis pour madame de » .Maintenon une seule et même chose. »
l'éuelon éciivit donc au duc de Chevreuse pour rei)résenlei- de sa part, au duc de BeauviUiers, tout ce qu'il devoil à sa patrie et aux enfans du prince qu'ils pleuioient '. » Je donnerois ma vie, non- » seidement [tour FFlat , mais encore pour les » enfans ' de lujtre très-cher prince, </»/ eut encore » jilus arani dans mon cœur que pendant m vie. ■> Je croirois (]ue le bon duc (M. de Beauvilliers) )' feroit bien d'aller voir mauamc de .Maintenon , » et de lui parler à coeur ouvert, indépendamment " du lefroidissement passé. Il pourvoit lut faire en- » tendre qu'il ne s'affil d'aucun intérêt direct ni inn direct , mais de la sûreté de l'Etat, du repos et » de la conservation du Roi, de sa gloire ot de sa » conscience, puist[u'il doit , autant qu'il le peut , » pourvoir à l'avenir. Ensuite il pouiroit lui dire » toutes ses principales vues, et concerter avec elle •' ce qu'il diroit au Roi. Je ne jinjjidsr- pmnl ceci sur '> l'espérance qu'elle soit l'instrument de i>ieu pour » faire de (jrands liiens; je ne crains que trop r^u'elle - sera occupée des jalousies , des délicatesses, des » ombrarjes , des adversions , des dépits et des fi- ') nessps de femme. Je ne crains que trop quelle » n'entrera que dans des partis faibles , superficiels^ )' jlalteurs , pour endormir le Roi et pour éblouir » le public, sans aucune proportion acec les besoins » (/(' l'Elat ; mais entin IJicu se plait à se servir » de tout. 11 faut au moins tâcher d'apaiser ma- " dame de Maintenon , afin qu'elle n'empêche pas » les résolutions les plus nécessaires ; le bon duc » lui doit même ces égards dans cette conjoncture » unique , a[)rès toutes les choses qu'elles a faites M autrefois poui" son avancement. »
Fénelon. craignant aussi qu'une fausse modestie ne portât le duc de Chevreuse à se refuser d'entrer dans les mesures à prendre pour le salut public , ajoute : «■ Si on fait un conseil de régence , vous » seiiez coupable devant Dieu et devant les hom- » mes si vous refusiez d'en êti-e. Vous vous trou- » vez le plus ancien duc d'âge et do rang qui puisse » secourir l'Etat ; vous savez tout ce ([ue les autres » ignoi-ent; vous devez infiniment au Roi et à la » maison royale. Vous devez encore plus à notre '> chci- prince mort et à ses deux enfans, que vous » ne deviez à lui vivant et en pleine piospérité. » Vos soins et vos négociations ne seroient lùen en » comparaison du poids de votie sutfrage dans un » corps ignorant et foible; il faut se sacrifier sans » ménagement. Vous manquerez à Dieu , si par » votre scrupuleuse modestie ou humilité à contre- » temi»s, vous prenez un autre parti. »
' Mémoires lie Siiiiit-SimiMi, I. iv, Su|ipk'iiieiil , \). •203. — ^l.oUrcdc Fi'iieloii , au duc de Cliovri-usi.' , 8 mars i'i-i. Corresp, de F<'-netvn , t. vu, i>. 375. — ' Ia- duc ili- Bour- Ijogne avoit laissé dcu\ fils, le duc de Hnlnene cl le duc d'Anjou : mais le iluc de Hrelaiînc iiiourui K- S mars 1712, jiuir iufrnc de la dale de celle IcUre.
HISTOIRE DE FÉNELON
Papiers de M. le duc de Bourgogne.
Nous voyons , dans cette même lettre , que Fénelon étoit inquiet sui- sa correspondance avec M. le duc de Bouigogne. On a pu remarquer qu'il s'y étoit exprimé avec une grande sincérité sur une multitude d'objets. Cette correspondance seule devoit infiniment déplaiie à Louis XIV ; elle lui otlioit la conviction qu'il avoit inutilement cherché à rompre les liens qui unissoient si tendrement son petit-fils et l'archevêque de Cambrai. « N'y » auroit-il point dans les papiers de notre très- » cher prince quelque écrit de moi ? n'y auroit-il » point de mes letti-es, que je lui écrivois pendant » le siège de Lille? Le Roi a-t-il tous les papiers » de P. P. »
Parmi ces papiers, il en étoit un surtout qui pouvoit causer un juste sujet d'inquiétude à Fénelon , par l'impiession qu'il devoit naturellement produire suj- l'esprit de Louis XIV. Si ce prince avoit été si profondément blessé des maximes générales du Télémaque, comment ne se seroit-il pas cru encore plus oflénsé en lisant le manuscrit des Directions pour la conscience cPun Bai ; il auroit cru y trouver à chaque ligne la censure de son amour du faste, de cette passion de la gloire , de cette ambition des conquêtes , de ces usurpations injustes, de ce goût des plaisirs, de cette complaisance à l'adulation, et de cette ivresse du pou\oir absolu qu'il a\oit en eftét tiop laissé apercevoir dans les piemières années de son règne , mais dont ses ennemis mêmes n'auroient dû se ressouvenir que pour admirer le courage avec lequel il avoit su triompher de tous ses penchans.
Heureusement ce manuscrit n'étoit point resté entre les mains du duc de Bourgogne; le jeune prince n'avoit voulu conserver des écrits de son j>iécepteur, que ceux qui avoient pour objet de l'avertir de ses torts et de ses défauts , ou de lui rappeler les principes d'honneur, de justice et de vertu qu'il devoit porter sur le trône. 11 avoit eu la sage attention de brûler, ou de laisser en dépôt à M. de Beauvilliers tous les auties écrits de Fénelon qui auroient pu déplaire au Roi son grand-père, si quelque malheur inqjrévu les faisoit tomber entie ses mains; c'est ainsi que le manuscrit des Directions pour la conscience d'un lioi fut conservé Qdèlement par M. de Beauvilliers , et ensuite remis par sa veuve au marquis de Fénelon ' .