‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 350 sur 422 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

joindre à la i^rannntiirr une rhétoriiiuc : niais il observe qu'on doit bien moins traiter cette rhétorique sous la Ibrnie (l'un système sec et aride de préccples arl)itraires, que 'sous celle d'un recueil (|ui rasscmjjieroil tous les plus beaux préceptes d'Aristote, de Cicéion , de Ouintilien , de Lucien, de Lon^iii , avec les textes mêmes de ces auteurs. Ces textes fonneroient les principaux orneniens de celle iiiéloii<pie , el olViiroieut les plus beaux modèles de l'éloquence. « En ne prenant » que la fleui- la plus pure de l'antiquité , on IV-ruit I) un ouvrage court, excjnis et délicieux. »

Mais il ne se borne pas à inviter l'académie française à faire entrer, dans le plan de ses travaux, le jjrojet irnne çirammaire et d'une ilirtoriquo; il désire i]irelle s'occupe également du projet d'ime poétique el d'un îradé sur rhistoirc.

La partie de cette letti-e qui concerne la poétique est peut-être un des morceaux les pins agréables de la littérature française , et les plus propres à former le goût des jeunes gens. On y observe, avec une surprise mêlée d'admiration, combien l'énelon , déjà p.nvenn à un âge assez avancé , et pres(ju'uni<inenient occupé depnis trente ans des études les plus graves de la religion , et des discussions les plus épineuses de la théologie, étoit encore lempli de ce goût si pinde la littérature grecque et latine, qui lépand tant de charme sur tons ses écrits , et donne tant de grâce à toutes ses expressions. Il mêle à chacune de ses réflexions sur la poésie , quelques vers de Virgile et d'Horace, et jamais on n'en a fait peut-être, dans un ouviage aussi conrt, un choix plus hem-enx et plus abondant. Ce qui frappe surtout , dans ces fragmens de Viigile et d'Horace , si bien assoitis à son sujet , c'est qn'ils respirent cette sensibilité, (pii étoit l'impression dominante de son ame et de toutes ses affections ; c'est tonjours son attrait poui" les plaisirs purs et innocens de la campagne , et pour le bonheur d'une condition privée ; c'est toujours la simplicité des mœurs antiques qu'il ftiit contiaster avec les orages des cours et le tumulte insensé des villes. On ne peut même s'empêcher de sourire de l'aimable dépit avec lequel il dit anathême à ceux qui ne sentent point le chaime de ces vers de Virgile :

Fortnnate senex, lilc, inter flumina nota Et fontes sacros, frigiis captabis oiiacum.

On voit que Fénelon ne ponvoit avoir bonne opinion des cœurs froids et glacés, que le spectacle de la nature, dans sa pureté, sa fraîcheur et ?on innocence, laisse insensibles à ces délicieuses émotions. La complaisance avec laquelle il cite sans cesse Virgile , annonce combien il etoit pénétré de la perfection inimitable d'un auteur avec lequel il avoit tant de conformité , par le goût , Tame et le caractère.

Fénelon propose enfin à l'académie française un projet qui seul anroit pu occuper dignement une compagnie composée de tant d'hommes distingués, celui d'un traité sur l'hixtoire.

« II y a très-peu d'historiens , selon lui, qui » soient exempts de grands défauts. L'histoire est )) néanmoins très -importante; c'est elle qui nous

« montre les grands exemples; qui fait servir les » vices mêmes des niéchans à l'instiuction des » bons; qui débrouille les oiigines et (jui explique » par (piel chemin les peuples ont passé d'une w forme de gonvernemenl à une autre. Le bon » hislorien n'est d'aucun temps ni d'aucini pays; » qnoiipi'il aime sa patrie; , il ne la flalte jamais )) en rien ; il évite également le j)anégyii<|ue et » les satires ; il ne mérite d'êtie cru qu'autant » (pi'il se borne à dire sans flatterie et sans mali- » gnilé le bien et le mal. I,a principale perfection » d'une histoire consiste dans l'oidre et l'arran- » gement. Pour parvenir à ce bel ordie , l'hisfo- » lien doit embiasser et posséder toute son his- » toire. Il doit la voir toute entière comme d'une » seule vue. L'historien (pii a un vrai génie, choi- » sit sin- vingt endroits celui oii un fait sera mieux » placé pour répanrire la lumière sur tous les » antres. Souvent un fait montié par avance de )) loin, débrouille tout ce qu'il prépare ; souvent ») un autre fait sera mieux dans son jour, étant » mis en ai-iièie ; en se iirésenlant plus tard, il » viendra plus à propos poni' faire naître d'autres » événemens. Une circonstance bien choisie , un » mot bien rappoilé , un geste; (pii a rapport au » génie ou à l'humeur d'un homme, est un trait » original et précieux dans l'histoire. 11 peut » mettre devant les yeux cet homme tout entiei'. )) C'est ce (pie Plutarque et Suétone ont fait par- » faitenienl ; c'est ce qu'on trouve avec plaisir » dans le cardinal d'Ossat ; vous croyez voir Clé- » ment Vlll qui lui parle tantôt à cœur ouvert , » et tantôt avec rései've. »

11 est sans doute à regretter que l'académie française n'ait pas suivi le plan si sage et si utile que Fénelon ne lui proposoit qu'en obciissant à son invitation. Tontes les parties de ce plan se renfermoient dans le cercle naturel des occupations et des connoissances d'une compagnie littéraii-e telle que l'académie française, et s'accordoient avec l'objet de son institution.

Mais le moment n'étoit pas favorable; cette compagnie étoit alors divisée par une question de littérature; la dispute f/?s anciens et des modernes connnençoit à exciter une controverse trèsvive et très-animée parmi les gens de lettres. Les anciens et les modernes avoient pour partisans et pour adversaires les membres les plus distingués de l'académie ; et cette question assez frivole produisoit des écrits très-passionnés et des animosités réelles.

Les deux partis cherchoient également à s'appuyer du nom et du suffrage de Fénelon. Il n'en épo'usa aucun ; il se borna à exposer avec impartialité ce qu'il pensoit à la gloire des anciens et des modernes^ sans dissimuler les justes reproches qu'on avoit le droit de faire aux uns et aux autres. H termina même sa lettre à l'académie française par des réflexions si justes et si sensibles, qu'elles auroient du lapprocher tous les partis, si l'esprit de parti ponvoit jamais entendre le langage de la raison et de la vérité. Sa lettre étoit adresée directement à M. Dacier , alors secrétaire perpétuel de l'académie française, et partisan exagéré des anciens. Il paroît qu'elle ne ramena point M. Dacier à cette admiration juste et raisonnable ([u'il est permis d'avoir pour les grands génies de l'anti-

quité, sans la transformer en nn cuUe aveugle et superstitieux.

Cette controverse littéraire ne faisoit encore que de naître, lorsque Fénelon écrivit sa lettre à l'académie ; il se flatta que I.amotto, plus modéré par caiactèie que M. Dacicr , entendroit plus facilement son langage et ses senlimens. Lamotte faisoit profession d'avoir autant d'attachement pour la personne de Fénelon, qu'il avoit d'estime et de respect pour un prélat aussi distingué dans la république des lettres par ses écrits, qu'il Tétoit dans l'Eglise par l'éclat de sa dignité et de ses vertus. Lorsqu'api'ès la mort de Fénelon , Lamotte fit imprimer le recueil de ses propres ouvrages, il crut leur donner plus de prix en y faisant entrer cette correspondance avec l'archevêque de Cambrai. 11 déclare lui-même dans Varis qu'il plaça à la tète de cette correspondance, « riu'il ■n aimoit à se faire honneur devant le public de » l'amitié d'un homme si respectable. »

Ecrits philosophes de Fénelon.

Dans le temps même où l'académie française consultùit Fénelon sur des questions de littératuie , un des princes les plus distingués par son esprit, et par un mélange de qualités bi'illantes et de vices honteux ' , le consultoit sur les questions les plus importantes de la philosophie ; car dans ce siècle extraordinaire, la philosophie avoit toujours un caractère religieux, et ceux mêmes que leurs passimis invitoient à se soustraire au joug importun de la leligion, se croyoient obligés de l'interiogei- et de l'entendje axant que de la condamner.

Cette disposition universelle de tous les espiits n'auroit jamais permis à cettj époque d'agiter mie question de philosophie , sans l'appuyer sur la base fondamentale de la croyance d'un Dieu ; c'est aussi en ce sens, suivant l'observation d'un auteur moderne » , « que la religion entre dans » toute bonne philosophie , et c'est par cette rai- » sou que la philosophie du siècle de Louis XIV » fut souvent sublime ; si elle s'ég ira (juelquefois, » ce fut prescpie sans danger, et toujours sans >) scandale. »

Fénelon s'était occupé dès sa pi-emière jeunesse de cette véritable philosophie, appliquée à la leligion, qui ombrasse «Unisses sublimes méditations tout ce qui est digne de (ixer riulcUigeiue hiunaine depuis revislcnce de Dieu jus(iirà la nahiie lU'. notre ame et ses destinées ; questions toujours si attrayantes pour les es|)rits raisonnables (pii aiment à y trouver le fondenusnt et la sanction de toutes les vérités morales. Une ame qui sent et qui réfléchit, ne peut jamais ti(uivcr le re[)os et le bonheur dans les fatigantes agitations du doute et de l'incertitude.

« Cette cuiiosité est inséparable de la raison » humaine , et c'est parce <iue celle-ci a des » bornes et que l'autie n'en a pas. Cette curiosité M en elle-même n'est point un mal ; elle lient à ce

» M. le duc d'Uileaiis. — "^ M. de Ljliuriif.

» qu'il y a de plus excellent dans notre nature ; » car s'il n'est donné de tout savoir qu'à celui qui » a tout fait, l'honnne s'en rapproche du moins » autant qu'il le peut, en désirant de tout con » noître. On sait que ce grand et beau désir a été » dans les sages de tous les temps le sentiment de » leur noblesse et le pressentiment de leur im- » mortalité.

» Sans doute ce désir qui ne peut être rempli » que dans un autre ordre de choses., sera tou- » jours trompé dans celui-ci ; mais du moins » nous lui devons ce que nous avons pu acquérir » de connoissances si)éculatives , et les illusions » qui ont dû s'y mêlci- sont celles de l'amour- » propre, et prouvent seulement que la raison a » besoin d'un guide supérieur qui lui trace la car- ■>■> rière hors de laquelle elle ne peut que s'égai-er. »

Des motifs moins purs inspirent également un grand intérêt pour ces questions aux espi'its déréglés et aux cœurs corrompus. Us y cherchent , non la lumière, mais les ténèbres, pour échapper aux remords de la conscience et s'étourdir sur leurs erreurs et sur leurs passions.

La plupart des écrits philosophiques de Fénelon n'ont paru qu'après sa mort ' ; il ne les avoit composés que pour répondre à la confiance de ceux (pii aimoient à interroger l'anie de Fénelon; une disposition naturelle nous porte toujours à nous confier à ceux dont nous honorons la vertu.

Traité df rExi^^lence de Dipii.

La premièi-e partie de son traité de l'Existence de Dieu est la seule (jui ait été imprimée de son vivant; il paroît même, parquelqius rétlexions du père de Tournemine, dans la prcMace (pril plaça a la tête de la Démonstraliun de re.ristencc de Dieu, que ce fut sans l'aveu de Fénelon. Mais ceux entre les mains de qui elle étoit lonibée, jugèrent que la question étant d'un intérêt si général, et la manière dont cette première partie étoit traitée étant accessible à l'intelligence du plus grand nombre des hommes, ou p(Mi\oit être excusable de ne pas attendre le consentement de l'auteur pour en faire jouir le public.

Les deux parties du traité de l'Existence de Dieu, n'étoient que l'ébauche d'un grand ouvrage, (jiie Fénelon avoit entrepris dans sa jeunesse, et qu'il n'acheva i>as. Les fonctions qui rappelèrent à la ciiur, la controverse du (piiétisme, celle du jansénisme, et les devoirs de son ministère, ne lui en laissèrent ni le femi)s ni la liberté. C'est par cette raison qu'on n'y retrouve point , peut-être, toute l'exactitude et toute la précision qu'il auroit pu lui donner, s'il avoit eu rinteiition de le rendre public '.

• Voyi»/. les Pièces juMlificatives du livre liuilionio, n. i"". — * C'i'sl nu sujet de «et ouvrnRe de Fc-nclon , qui Loibuilï «^ciivdil : « .l'ai lu avec plnisir le lienu livre de M. de Cauibrai » sur V K.vixlinirc de Dieu. Il est lorl jiropre h loucher les )) es)iii(s, el je viiu(li(Ms (pril fil un iiuvrage seiublable sur » l'iiiiuiorlalilede l'aiiii'. S'il avoit vu ma TlicoUiire, il auroit » peul-èlre liouve i|uel(|ue chose à ajouler a son bel ouvrage. » (Leilre <le l.eibnilz a}A.C'numre\,iTi'2. Œuvres de Lfibiiilz, 1. v, 1.. 71.)

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