‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 351 sur 422 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

Mais, malgré rélaf d'impeiTeclion où Féiielon Ta laissé, « on y letiouvL' ton joins, dit M. de La- » harpe, le rnérile le plus rare et le plus précieux, » celui de joindre naturellement, et par une sorte » d'elVnsion spontanée, le sentiment à la pensée, » même en traitant des sujets ipii exigent toute la » rigueur du raisonneiuent ; et c'est Tattriliut dis- » tinctif de lii pliilnsopliie de l'éuelon; c'est ce iph » répand sur cet oinrago une éloipience si alléc- « tueuse et si persuasixe. La première pai'tie est » un mai;niliiiue dévelop})emcnt de celte grande » et premièie preuve iFun être créateur , tiré de » Tordre et de riiaiinonie de l'univers; preuve » d'autant plus admirable (pi'elle est à la portée » du commim des lidinrucs, (pi'il la conçoit par » le plus simple l)(in sens, en même temps qu'elle » épuise la mc'ditation du philosophe; cette pieuve, » saisie en elle-même i>ar le sens intime, étonne » et confond dans les <létails la plus haute inlel- » ligence. Féuelon n'a lait (pi'étendre et analyser » ces paroles si souvent citées: Cuii marrant glo- » ridin Dei : Les doux racontoit la nloirc de l'E- » ternel. Mais c'est en développant celte idée (pie » l'on sent mieux combien elle est juste et féconde. » Les plus savants scrutateurs des choses semblent » n'avoii- travaillé que poui- ieiiq)lir l'étendue de » cette idée; mais aucun d'eux, ni aucun de ceux » qui les ont devancés ou suivis, ni aucun de ceux » qui les suivront , ni tous les hommes ensemble, » s'ils pouvoient se réunir potu' creuser cette idée » immense, ne parviendroient à en trouver le » terme. Les ouvrages de Dieu ne sont finis que » pour lui, et seront toujours infinis pour nous. » Fénelon ne fait que suivre Cicéron dans la bril- » lante esquisse où il a tracé l'économie du monde ; » mais il l'emporte sur lui dans la décomposition » anatomique des différentes parties du corps » humain, beaucoup mieux connues des modernes " que des anciens. 11 sait revêtir de couleurs bril- » lantes tous ces détails scientifiques par euv- » jnêmes, mais dont le résultat offre le plus mcr- » veilleux spectacle. »

On reproche à fénelon de n'avoir pas dédaigné de l'éfiiter des hypothèses aussi ridicules que celles d'Epicure et de Lucrèce sur la formation du monde, et même de s'être un peu trop étendu à en développer les extravagances et les absmdités ; inais quelle sagacité il montre en même temps dans ses raisonnemens , el (pielle richesse il étale dans sa diction! que d'élévation dans ce morceau sur l'union de l'ame et du corps ' ! « Comme l'Ecriture noux représente Dieu qui dit » que la lumière suit, et elle fut ; de m^-me la seule » parole intérieure de mon ame, sans effort et sans » préparation , fait ce qu'elle dit. Je dis en moi- » même, par cette parole si intérieure .^ si simple « et si momentanée : Que mon corps se meuve, et » il se meut. A cette simple et intime volonté toutes 11 les parties de mon corps travaillent; déjà tous » les nerfs sont tendus,, tous les ressorts se hâtent » de concourir ensemble,, et toute la machine obéit, » comme si chacun de ses organes les plus secrets » entendait une voix souveraine et toute-puissante. » Voilà sans doute la puissance la plus simple et » la plus efficace que l'on puisse concevoir ; il n'y

» en a aucun oxe)nple dans tous les êtres que nous » connaissons; c'est préciséiiient celle que tous les » hommes, persuadés du la divinité , lui attribuent )) dans tout l'univers. L'attribuerois-je à mon faible » esprit ou à la puissance qu'il a sur mon corps , M qui est si différent de lui? Croirai -je que ma » volonté a cet empire suprême par son propre » fond, elle (jui est si foible et si impuissante? mais » d'où vient que parmi tant de corps elle n'a ce » pouvoir que sur un seul? \ul autre corps ne se » remue selon les désirs de ma volonté. Qui lui a » donné sur un seul corps ce (ju'elle na sur aucun » autre? »

Si Fénelon asuivi Cicéion dans la première partie de son Traité, dans la seconde il suit Itescarles ». « Il se sert de son doute méthoili(pie pour par- » venir à la coimoissance d'une première vérité^ » et bientôt il arrive, comme lui, à cette propo- » sition fondamentale, base de toute certitude : Je » pense, dune je suis. 11 s'élève ensuite comme •» lui de conséquence en consé(iuence, jusqu'à )) l'idée de l'être nécessairement infini , que nous » appelons Dieu. CetU- idée exalte son imagination )) sensible, et il prouve «pie rien ne caractéiise mieux » la Divinité que ce mot vraiment sublime : Celui » ({ui est. Il ne veut pas qu'on y ajoute rien , pas » même le mot d'infini. »

Fénelon réfute en passant ce qu'on nomme le spinosisme , mais en peu de mots : « On voit , » ajoute M. de Laharpe , qu'il dédaigne de s'oc- » cuper long-temps d'un système en général si » obscur et si monstrueux dans ce qu'on en peut » comprendre. C'est en efiet une peine bien per- » due ({ue de chercher à entendre un homme » (jui probablement ne s'est pas entendu lui- » même. Fénelon fait ce qu'il peut pour l'inter- » prêter, et résume son intelligible livre en quatre » pages qui contiennent tout ce qu'il est possible » d'y apercevoir. 11 est vrai que l'obscurité même » de Spinosa est ce qui a le plus contribué à sa )) réputation ; on l'a cru profond, parce qu'il falloit >• le deviner, el (luebjues gens se sont piqués d'eu » venir à bout. Mais si l'écrivain qu'il faut deviner » exerce quelques curieux, il rebute la plupart des » lecteurs , et si la philosophie , comme on n'en y> peut douter, a l'évidence pour but, quoi de moins » philosophique que l'obscurité? »

Correspondance de Fénelon avec le duc d'Orléans.

L'estime universelle dont jouissoit Fénelon, un goût particulier pour son caractère, et la manière dont il avoit traité ces grandes questions de philosophie, firent naître au duc d'Orléans le désir d'entretenir avec lui une correspondance directe sur des sujets si dignes de la méditation de tous les esprits éclairés. La douleur et l'indignation publi(iue , (jui s'étoient élevées avec tant de chaleur contre ce prince, à la mort du duc et de la duchesse de Bourgogne, avoient enfin cédé à l'opinion plus réfiéchie des hommes sages et modérés. C'étoient les amis les plus vertueux du duc de Hour-

> l'eiiclou, Déiiiunslration de VExhlcnce (le Dieu..

Lahari»;.

HISTOIRE DE FÉNELON

gogne qui avoient le plus contribué par leur conduite et leurs discours à dissiper de funestes préventions, qu'ils se leprochoient peut-être d'avoir partagées dans le premier sentiment d'une douleur trop légitime. En déplorant le pernicieux usage que ce prince faisoit des rares qualités «[ue la nature lui a\ oit données, les ducs de Bcauvilliers et de Chevreuse attendoient beaucoup de ses lumières et de ses talens pour le salut de la Fiance, et aimoient à se confier à sa générosité naturelle pour la conservation de l'enfant destiné à succéder à Louis XIV.

Le duc d'Orléans avoit senti tout le mérite d'une conduite si estimable, et sa reconnoissance pour les deux amis de Fénelon s'étoit portée sur Fénelon lui-même.

Ce prince, dont l'espiit étoil si étendu, dont le caractère étoit si foible ; qui avoit tous les seulimens d'une ame généreuse et toutes les passions d'un cœur corrompu; que son génie appeloit à gouverner, et qui fut toujours asservi pai' le goût effréné du plaisir ; qui commanda les armées avec la valeur la plus brillante, et qui fut subjugué pai- un ministre indigne de sa confiance ; qui réunissoit les connoissances les plus rares, et n'a voit pas une notion de morale ; qui ambitionnoit tous les genres de gloire , excepté celle que donne la vertu ; qui se refusoit à croire àla religion, et croyoit à l'astrologie ; ce prince, mélange étonnant des qualités et des vices les plus contraires , étoit cependant forcé de rendre liommage à la vertu , en retrouvant dans Fénelon tout ce qui fait aimei- et respecter la vertu.

11 avoit d'ailleurs trop d'esprit pour rester dans une indifférence stupide sur ces premières notions (]ui s'ofirent à l'intelligence, etî7 étoit. trop curieux (le l'avenir ', pour n'être pas au moins occupé de sa propre destinée.

Il ne craignit pas de confiei- à Fénelon ses questions et ses doutes sur le culte de la divinité, sur l'immortaUté de l'ame et sur le libre arbitre.

On a la réponse de Fénelon . et elle est imprimée, « avec ses admirables lettres sur la religion, » faites, dit M. de Laliarpe, pour plaire à ceux M mêmes qui n'aiment pas Fénelon. »

Ces questions, pres(iu'aussi anciennes que le monde, ont excité dans Ions les temps rin(|uiè(e curiosité des humains; elles ont c'té souvent l'ol)- Jet de la tranipiille méditation des sages ; elles ont (Iuel(|uefois intimidé et découragé la vertu souffrante et mallieui'euse ; elles ont exercé la religieuse résignation de ces âmes pures et siil)liines dans leur sinq)licilé, tpii, dédaigiiaiil d'arrêter leurs regards sur un mitnde (pii piisse et (]iii luit, ont transporté leurs pensées et leurs esiM'rances dans cet ordre immuable et éternel, où tous les \oiles seront déchirés, et où toutes li!s énigmes seront expliquées.

De nos jours toutes ces questions se sont renouvelées et ont étt- agitées avec une espèce de frénésie; ce n'est plus comme obscures et connue difficiles (ju'on les a discutées. Une génération folle et présomptueuse a accusé de foiblesse et de timidité tous les siècles qui l'ont précédée; elle a prononcé sans examen et sans discussion sur des

Exi-,

questions que les plus grands génies n'avoient abordées qu'en tremblant; il n'est pas étonnant qu'elle ne se soit pas renconlrée aACC eux dans la recherche de la vérité.

Il ne peut être indifférent à personne de savoir comment Fénelon a considéré des objets si importans pour tous les hommes. Son nom est cher à tous les amis de la religion , et il commande le respect à ceux mômes qui ont afTecté de secouer le joug de la religion. C'est par cette raison que nous ne ciaignons pas de développer son opinion avec une certaine étendue. L'importance du sujet doit inspirer un grand intérêt, et la clarté qu'il a répandue sur des matières si difficiles peut sontenii' rattention.

Le duc d'Orléans , en les pioposant à Fénelon , lui avoit demandé de ne les considérer que sous des rappoi'ts philosophiques. Ce n'étoit point l'évê(pi(' (pi'il consultoit , ce n'étoit point une règle de doctrine ([u'il demandoit; c'étoit à la raison sujiérieurc de Fénelon que sa raison foible et incertaine consentoit à soumettre ses doutes et ses anxiétés. Ainsi toute cette discussion devroit rester étrangère à tous les témoignages et à toutes les autorités d'une lévélation positive; l'existence de Dieu étoit la seule vérité qu'il consentit à reconnoitre; tous les raisonneuiens dévoient découler de ce seul principe fondainenlal, et toutes les conséquences dévoient s'y rallier par des rapports nécessaires et incontestables.

Fénelon considère le culte religieux sous le rapport de Dieu et de l'homme.

Dieu a dit : « Je ne donnerai point ma gloire » à un autre. Tout vient de lui; il faut que tout » retourne à lui. 11 ne peut avoir créé des êtres » intelligens , (ju'en voulant que ces êtres em- » i)loient leur inlcUigence à le connoître et à » l'admii-e)', et leur volonté à l'aimer et à lui obéir. » Nous sonmies, non à nous, mais à celui qui » nous a faits. Dieu, en créant l'homme, s'est pro- » posé, comme fin de son ouvrage, de se faire con- » noitre connue vérité infinie, et de se faire aimer » comme bonté universelle. Dèstpi'on suppose que » Dieu seul doit avoir d'abord tout notre amour, j » connue auteur de noti'e existence, et par consé- » (jnent notie piemier bienfaiteui', il ne reste plus » aucune iiuestion sur le culte divin, parce ([u'il » n'y a point d'autre culte (jue l'amour, dit saint » Augustin, ncc colitur ni.si amando, c'est l'ado- )) ration en esprit et en véi'ité; c'est l'uniiine lin » pour la([nelle Dieu nous a faits; il ne nous a » donni' de l'amour (pi'alin (pie nous l'aimions. » l''aites M,ue les honnues soient pénétrés de l'a- )) moui' qu'ils doivent à i>ien comme créateur et » conune conservateur, tous les doutes sont dis- » sipés, toutes les révoltes (hi creur humain sont » apaisées, tous les prétextes d'iriéligion et d'im- » piété s'évanonissenl. Je ne l'aisonne point ; je ne » demande rien à l'iiounne ; je rabandonne à son )i juuour : (|u'il aime de tout son co'Ui- celui à (jui » il doit tout, et (pi'il fasse ce qui lui plaira ; ce » (pii lui plaira ne sera (|ue la plus j)ure religion ; » voilà le culte parfait; il ne fera (pTinmer et )) obéir-. La nation des jusirs, dit l'Ecriture, n'est )■> fju'dlK'issanre el amour.

» Cet amoui-, dira-1-on , est un culte intériem-; » mais le culte extériem- où le trouvera-t-on?

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