LIVRE HUITIÈME
Pourquoi supposer que Dieu le deinandc? Mais ne voit-on |>as que le culte extérieur siiil nécessairement le culte iutérieui" (le l'amour? Ou'on suppose une société d'hommes (pii se reirardeut comme n'étant tous enseml)le sur la terre qu'une seule famille, ddiil le pcre est au ciel; n'e>t-il pas vrai que dans cette divine société, la boudai parleia sans cesse de l'abondance du cœur? Ils admireront sans cesse l'auteur de leur evislence ; ils aimeront sa boulé cpii le porte a veiller sur eux comme ses entants; ils clianleroiil ses Ionanges ; ils le béniront poiu- titus ses bienfaits ; il s'établira une généreuse émulaliuu pour célébrer sa glttiie, et une fendre compassion poiuceuv d'eulr'eux qui mZ-connoitroieut les devoirs que la reconuoissance leur impose. UiTappelezvous un culte extérieur si celui-là n'en est pas? ..
» llfaudroit, dira-t-ou, prouver qu'oulri' l'amour et les vertus, qui en sont inséparables, l'Iiomme doit à Dieu des cérémonies réglées et publiques; mais ces cérémonies ne sont point l'essentiel de la religion , »{ui consiste dans ramoui' et dans les vertus; ces cérémonies sont insliliK'cs , non comme étant reflet essentiel de la religion, mais seulement jiour être les signes (pii servent à la montier, à la nouriir en soi-même, à la communiquer aux autres. Ces cérémonies sont à l'égard de i>ieu ce ipu; les maii[ues de respect sont poui- un ]HM'e, ce que les honneurs et les honunages evlc'rieurs sont pour un roi. N'esl-il pas évi(ienl ipie les honunes allaclu's aux sens, et dont la raison est foible , ont encore plus de besoin d'un spectacle pour inqiiinier en eux le respect d'une majesté invisible et contraire à toutes leurs passions? (a- sentiment est si naturel à l'honnne, quêtons les peu[)lesqui ont adort; (luebpie divinité, ont tivé leur culte à quelipu's (lémonslralions extérieures qu'on nomme des cérémonies. Dès que Tintérieur y est , il faut que rextérieur Texprime et le communique à toute la société. Le genre humain, jusqu'à Mo'ise, faisoit des oflrandes et des saciifices; Moïse en a institué dans l'Eglise judaùpie; l'Kglise cluétienne en a reçu de Jésus-Chrisl. Oiiand Dieu n'a point réglé ces cérémonies pai' des luis écrites , les honunes ont suivi la tiadition dès l'origine du gem-e humain; quand Dieu a léglé ces cérémonies par des luis écrites, les honunes ouf du les observer iuvi(dablement ; les proleslans mêmes, qui ouf tant critiqué nos céiémonies, n'ont pu s'empèciier den leteuir beaucoup ; tant il est vrai que les hommes en ont besoin.
» On n'a qu'à comparer maintenant ces deux divers plans : dans l'un , chacun reconnoissant le vrai Dieu, riiunoreroil iulérieiuenu-nt à sa mode, sans en donner aucun signe au reste des hommes. Dans l'autre, on a un cultt> conumm par le(|uel chacun se recueille, nourrit sou amour, édifie ses frères, annonce Dieu aux hommes qui l'ignorent ou roublient , s'entretient dans le goût de toutes les vertus (|ue la charité religieuse, bien plus active que la simple bienfaisance , inspire poui- le bonheur et l'oidrc ' de la société , et pour le soulagement de toutes > les misères humaines. .N'est-il pas cliir (pie le ) second plan est mille fois plus digne de plaire à
KÉNF.LON. TOME X.
l'auteur de la nature et plus accommodé au besoin des honunes ipie le premier 1^ » <Mi objecte ipie Dieu est infiniment au-dessus de l'hounne ; cpiil u'v a ancime pro|)ortiun entre eux; (pie Dieu n'a pas besoin de notre culte , (prenfin ce culte dune volonté bornée est indigne de rKtre infini en perfection; il est vrai que Dieu na aucun besoin de notre culte; mais il peut \(»uloir ce culte (jui n'est pas indigne de lui (pioi(primparfait , et ce ne peut être que pour ce culte (pi'il nous a cr(''és.
» (Juand il s'agit di; savoir ce qui coiivient ou ce qui ne c(^m\ient ])as à l'Llre infini , il ne faut pas vouloir le |»énélrer par noire foible et courte raison. .Nous sentons ,nons-inêin(^s (pie Dieu ne l»eut point a\oir eu, eu nous créant, une fin plus nol)le et plus haute (pie celle de se faii'e connoilre et aimer par nous. Cette action de connoilre et aimer Dieu est la plus parfaite opéralion qu'il puissi; tirer de sa créature, et qu'il puisse se pi'uposer comme la tin de son ouvrage. Si Dieu lu; |)ou\oit tirer du néant aucune civatiire ipi'à condition d'eu tirer (pieliiu'opératiuu aussi parfaite (pie la Divinité, il ne pourroit jamais tirer du néant aucune ciéature, car il n'y eu a aucune ipii puisse produire aucune opération aussi parfaite (pie Dieu. L'opération la plus iiaii'aileet la plus iiul)le ipie la natm-e bornée et imparfaite du genre humain puisse produire, est la coimoissance el l'amour de Dieu, (ie ipie Dieu lire de riionirne ne jieut être (|u'imparfait connue riKuiime même, mais Dieu eu lire ce que rhonnue [leut produiie de plus parfait , et il suffit , pour racc(jniplissement de l'ordre , ({lie Dieu lire de sa ciéature ce qu'il eu l)euf tiier de meilleur dans les bornes oîi il la fixe; alors il esi content de S(Jn ouvrage; sa imissance a fait ce (jue sa sagesse demande. » iNoiis ne saurions douter (pie les hommes lu; counoisseut Dieu, et (pie [dusieurs d'enfr'eux ne l'aiment ou du moins ne désirent de l'aimei-. Il est doue vrai (pie Dieu a voulu se faire connoitre et se faire aimer; car si Dieu n'avoit pas voulu lions comniiuii(pier sa couiioissance et son ainoiir, nous ne pourrions jamais ni le connoilre ni l'aimei-. .l'avoue (pie nous ne pouvons ni connoilre ni aimer infiniment l'infinie perfecliou. Notie phis haute connoissance demeiireia toujours infiniment imparfaite eu coin- |iaraisoii de l'Etre inliniment parfait. Eu un mot, (pioiipie nous coimoissions Dieu, nous ne pouvons jamais le comprendre; mais nous le comioissons tellement, (pie nous disons tout ce qu'il n'est point , el que nous lui attribu(jns les |terfeclions qui lui conviennent sans aucune crainle de nous tromper. H n'y a aucun être dans la nature (pie nous confondions avec Dieu. Uieu n'est si (•lonnanl (pie l'idée de Dieu ; que je porte au fond de moi-même, c'est l'infini conlenu dans le fini. .le ne comprends jias comment je puis l'avoir dans mon esjuit ; je l'y ai néanmoins. 11 est inutile d'examiner conunent je puis l'avoir, pnis(pi(!je l'ai; le fiiil est clair et (lécisif. L'homme (pii conimil et (pii aime Dieu, selon toute sa mesnie de connoissance et d'amour, est incomparablement |tlus d'gne de cet être parfait, que l'homme ipii seroil comme sans Dieu
HISTOIRE DE FÉNELON
» dans ce monde, ne songeant ni à le connoitre , » ni à Taimer.
» Voilà deux divers plans de l'ouvrage de Dieu : » l'un est aussi digne de sa sagesse et de sa bonté » (ju'on le peut eoncevoii'; l'autre n'en est mille- » ment digne et n'a aucinie lin laisonnable; il est » facile d'en conclure celui que Dieu a suivi.
» 11 est des hommes qui , par une humilité » trompeuse et hypocrite, aflectent île s'evagérer » leur bassesse, leur néant, et la disproportion » infinie qui est entre Dieu et l'honnne , pour se- » couer le joug de la Divinité, et conteuler toutes » leurs passions déréglées. Us imaginent un Dieu » si éloigné de la terre , si hautain et si indilTé- » rent dans sa hauteur, qu'il ne daigne pas veiller » sur les hommes, et que chacun , sans être gêné » par ses regards, peut vi\re sans règle, au gié » de son orgueil et de ses passions. En laisaiit » semblant d'élever Dieu de la sorte , on le dé- » grade, cai- on en fait un Dieu indilTérent sur le » bien et sur le mal , sur le vice et la vertu de ses » créatures, sur l'ordre et le désordre du monde » qu'il a formé.
» Mais compaiez ces deux plans : dans l'un , on » nous présente un Dieu sage, bon, \igilant, qui )) arrange, (pii corrige, qui récompense, ([ui veut » être connu, aimé, obéi; dans l'autie, on nous » offre un DicTi insensible à notre conduite, qui » n'est touché ni de la vertu ni du \ice, «pii abau- » donne Thorame au gi-é de son orgueil insensé et » de ses honteuses passions , qui le néglige après » l'avoir ci-éé , et qui ne se soucie d'en être connu » ni aimé, quoiqu'il lui ait donné une intelligence » pour le connoitre et une ame pour Faimei-. Com- » parez ces deux plaus dans le calme de la lais.m, » dans le silence des passions, dans un sentiment » de vertu et de bonne foi , et je vous défie de ne » pas préféier le pi-eniier an second. «
C'est avec la même claité d'idées 1 1 la même simplicité de langage (jne Fénelon traite la «pieslion de l'innuortalité de l'ame.
« 11 est très-vrai que l'aine n'a point une exis- » tence nécessaire. Dieu n'auroit besoin d'aucune » action [>our aïK'aulir l'ame de riioninie; il u'au- » roit qu'à laisser cesser un moment l'action |>ar « laquelle il continue sa création en chaque mo- » ment, pour la replonger dans l'abime du néant w d'où il l'a tirée.
» .Mais il s'agit de savoir si l'ame a en soi des » causes naturelles de destruction qui fassent finir- » son existence après un certain temps , et si ou » peut démontrer ]>hilosopln(piemeut (pie l'auii' » n'a point en soi <le h'iles causes.
» En \oici la preuve négative. Dès (pi'on a siq»- » posé la distinction très-réelle de l'ame et du » corps, on est tout étonné de leur union, et ce )) n'est <pie par la seule pnissaucc! de Dkrn (pi'ou )■> jn-ut concevoir comment il a pu unir et faiie )) opérer de concert ces deux natures si disseni- ■» blables. I.es corps ne |u'nsent poini ; les âmes ne « sont ni divisijjles, ui «'lendnes, ni figurées, ni » re vêtues di's propriétés coiporelles. La distinction » réelle et l'enlière dissemblance de nature de ctîs » deux êtres étant ainsi ('tablies, on ne doit nnlle- » meut s'élornier- que leui- imion, (|rn rre consistt! V qire dans une espèce de enncert oir de r'ap|)ort » mutuel entre les pensées de l'un et les mouve-
mens de l'autre, puisse cesser sans qu'aucun de ces deuxêtr-es cesse d'exister. 11 faut au contraire s'étonner de ce que deux êtres de nature si dissemblable peuvent demeurer quelque temps dans ce concert d'opérations. A quel propos concluroit-on que l'un de ces deux êtres seroit anéanti , dès (pie leur union, qui leur est si peu natu-
' relie, viendroit à cesser? 11 y a plus; représentons-nous deux corps absolument de même na-
' tiire; séparez-les, vous ne détruisez ni l'un ni l'autre. L'existence même de l'un ne peut jamais
I prouver l'existence de l'antre ; et l'anéantisse-
' ment du second ne peut jamais prouver l'anéantissemeiii du premier; quoiqu'on les suppose
' s(Mnblal)les en tout , leur distinction réelle suffit pour démontrer qu'ils ne sont jamais l'un à l'antre une cause d'existence ou d'anéantisse-
' ment. »
» Si l'on doit raisonner ainsi de deux corps qu'on sépare et qui sont entièr-ement de même nature, à combien plus forte raison doit-on raisonner de
' même d'un esprit et d'un corps dont l'union n'a
' rien de naturel, tant leurs natures sont dis-
' semblables en tout ?
» L'union de l'ame et du corps ne consistant
' (pie dans un concert orr rapport mutuel entre
' les ])ensées de l'un et les mouvemens de l'autre,
' il est facile de voir ce que la cessation de ce concert doit opérer. Ce concert n'est point naturel
' à ces deux êtres si dissemblables et si indépen-
> dans Fuii de l'autre. 11 n'y a même que Dieu qui ' ait pu, par une volonté purement arbitraire et 'toute-puissante, assujétir deux êtres, si divers ' en nature et en opéi'ations, à ce concert pour
opéi-er enseinl)le. faites cesser la volonté pure- ' ment ai-bitraire et toute-iniissanle de Dieu, ce ' concert , pour ainsi diie , si for'cé , cesse aussitôt ,
comme une pierre tombe par son propre poids
dès qu'une main ne la tient plus en l'air. Cha- ' ciiiie de ces deirx parties rentre dans son indé- I pendauce natur-elle d'opérations à l'égard de
I antre. 11 doit ari'iver de là (|ue l'aine, loin ».f être ' anéantie par cette désunion, qui ne fait que la ' remédie dans sou état naturel, est aloi's fibre de I lienseï- indépendamment de tous les mouvemens < du corps. La fin de cette union n'est qu'un dé- I gagement et <pi'nue libei'té, «driune l'uniou n'est i (|u'une gène et un |tui' assuj(''tisseuient. Alors ' l'ame doit penser iudépendainmenl de tous les
> moirv(!mens des corps, comme on suppose dans
> la religion chrétienne , que les anges, (pii n'ont 1 jamais été unis à des corps, pensent dans le ciel.
« De son côté , le corps n'est [toiul anéanti ; il
> n'y a pas le moindre atome (pii périsse. 11 ii'ar-
> rive, dans ce f[u'on appelle la mort, qu'un ) simple déi'augement d'or'ganes. Les corpuscules ) les plus subtils s'exhalent, la machine se dissout ) et se d('>coireerie ; mais en (piebpre endroit (pre ) la coiiirplion ou le hasai'd en ('caite les débris, I ancnne pai'celle ne cesse jamais d'exister-; et tous ) les philosophes sont d'accord pour supposer qu'il ) n'ai-iivc jamais dans ruui\crs rariéautissement
> (lu plirs vil et du plus imperceptible atome.
» A qrud propos ci'aindroif-on ranéantisseineut
> de cette aidr'c sirbstarice nol)le el pensant(\ <pre ) nous appelons Tanie? Conmieid ponii-oit-on srrp- ) poser ([ne le corps, (pri ne s'anéantit nullement,