LIVRE HUITIÈME
santé. Co n'est pas que le cardinal do Fiissi ne fit profession do la plus grande estime pour Fénelou , et n'eût nièino sou\ eut recours à ses luniièios; leur correspondance , dont nous avons les pièces t>ri^inales entre les juaiiis , nous en oIVre des preuves Iréquentes ; mais on peut soui)ronner , sans un excès de mali};nité,'(pie le cardinal de Hissy aimoil mieux consuller Fénelon lixé à (lambrai , que de le voir à la tète des atVaires ecdésiastitpios à Versailles.
Au reste, il n'eut besoin d'employer aucune manœuvre poiu' écarter un concurrent aussi distingué ; il suflisoit d'ai)andonner Louis \1V c't madame d'Maintenon à leurs dispositions naturelles; elles (toient toujours aussi peu favorables à Fénelon qu'àrépitipie où les jdVairosduriuiétisinoavoiont aigri madame de Mainteuou, et oîi le Télé mai jul' avoit ulcéré Louis XIV coulre Fénelon.
Il es! vrai que dans les derniers tenq)s, on avoit eu le courage extrême d^- prononcer quel(pief(»is son nom devant ce monarque , sans letrouver sur son visage des traces aussi profondes de l'émotion pénible (pie ce nom seul y laissoit d'abord apercevoii-; mais jamais on n'en a\ oit obtenu une seule parole (pii indi(piàt un retour do bienveillance ou le plus foible désir de le rapprocher do lui. Je sais qu'on a imprimé dans quelques mémoires , et même dans des histoires de Fénelon , (pie Louis XIV, eu apprenant sa mort, s'étoit écrié avec un sentiment de l'cgref : « // iiuiis manque bien au » besoin. » Mais nous ne voyons rien dans les letties et les papiers qui sont entre nos mains , et qui se rapportent à cette époque, (|ui appuie la vérité de cette anecdote. D'ailleurs , cette expression , assez vague et assez générale, pouvoit indiquer le regret de perdre unévèquequi servoit utilement la religion
1)arses écrits, sans déceler une intention réelle de e rappeler h la cour et de lui accorder une influence marquée dans les afiaires de l'Eglise. Nous trouvons au contraire, dans nos manuscrits, une preuve bien récente de l'opposition très-décidée de Louis XIV et de madame de Maiutenon à le laisser seidement approcher de Paris.
Madame de Clie\i-y , nièce de Fénelon , et à laquelle il étoit tcndi-ement attache, tomba dangeleusement malade dans le cours de l'année 171.""). On tit , à son insu , des démarches auprès du ministre, pour obtenir de la bonté du Roi, qu'un oncle put venir rendie des soins aune nièce chérie, dans une circonstance aussi touchante. On éloit d'autant plus fondé à en espérer le succès , (pi'il ne s'agissoit que d'un voyage très-court à Paris, et que les ennemis de Fénelon n'avoient plus alors aucun ombrage à prendre de son crédit et de son ascendant sur M. le duc de Bourgogne, qui n'exisloit plus. On ne sait pas jusqu'à quel point ces premières ouvertures avoient été suivies; mais on ne pjut guère douter (ju'elles n'eussent été re|ioussées avec ime sévérité ([ui déconcerta le zèle de celui (jui les avoit hasardées. C'est ce qu'il est facile de recoimoitre par la lettre que Fénelon se ciut obligé d'écrii'o au ujinislre pour désavouer une démarc^he indiscrète à la<piellc il n'avoit aucune part ; on voit môme ([u'elle ne veuoit ])nm\ de ses amis; ils étoieut trop instruits de ses véritables dispositions, et peut-(Mre des obstacles insurmontables (pii s'opposoient à son retour, pour
ne pas s'inteidire d(!S sollicitations (pii ne convenoient ni aux |)riucipes de Fénelon, ni à cette sorte de digiutécpTil av(»it su répandre siu' sa disgrâce. " Je viens d"api)reiuire , Monsieur, mandoit Fé- >' nelon au ministre ', ([u'une personne inconnue ■>■> vous éciivit , il y a quelques mois , pour vous » supplier de parler au Roi , ujin (/uc je pusse aller » à Paris voir ma nièce , </ju' était alors très-ma- 1) Iode. Jo comprends bien qu'on pourra ne me » croire point sur ma parole , (piaud je dirai que » je n'ai eu aucune counoissuncede cette demande, » et (pie j'aurois tâché de l'empêcher si j'en avois » tUé averti. On pourra même penser (pie je ne » la désavoue maintenant (pi'à cause qu'elle n'a « pas réussi ; mais je me livre à tout ce qu'on » voudra penser de moi. Dieu sait combien je suis » éloigné de tous ces détours. De plus, j'ose dire, » Monsieur, (pie ma conduite ne ressemble guère » à ces empressemens indiscrets. Je sais , Dieu » merci , demeurer en paix et en silence, sans faire » une tentative si mal mesurée. Personne , sans " exception, n'a jamais poussé plus loin que moi » la vive reconnoissance pour les bienfaits du Roi, » le profond i'es()ect (pii lui est dû , l'attachement '> inviolable à sa pcrsoime, et le zèle ardent pour » son service. Mais personne n'a jamais été plus » éloigné que moi de toute inquiétude et de toute « prétention mondaine. Je prie Dieu tous les jours » pour la précieuse vie de Sa Majesté. Je sacrifie- » rois avec plaisir la mienne pour prolonger ses » jours ; que ne ferois-je point pour lui plaire ! » Mais je n'ai ni \ue , ni goût pour me i-approchei- » du monde ; je ne songe qu'à me prépare!- à la » mort , en tâchant de servir l'Eglise , le reste de " ma vie , dans la place ou je me trouve. Au reste, » je ne prends point , Monsieur, la liberté de vous » rendre compte défont ceci, dans l'espérance que » vous aurez la bonté de vous en servir pour faire " ma cour ; vous pouvez le supprimer si vous le « jugez à propos; je ne désire rien dans ce monde » plus fortement que de remplir tous mes devoirs » envers sa Majesté avec un zèle à toute épreuve ; « j'ai toujours été également dans cette disposition; » maisje n'y suis excité par aucun intérêt humain. » Les bienfaits i)assés, dont je suis comblé, me w suftisent , sans chercher pour l'avenir aucun » agrément dont je puisse être flatté. C'est avec » un vrai dévouement que je suis, Monsieur.... »
Fénelon pens'^ à se donner un coadjutenr.
Fénelon étoit devenu si étranger à tout sentiment d'une ambition profane, et à la pensée d'aller se rejeter au milieu des orages et des intrigues des (-ours , qu'il n'étoit plus alors occupé que de se séparer i)res(iu'cntièrement du monde et des affaires. Sa santé déclinoit sensiblement , et ses forces ne pouvoient plus suffire aux devoirs indispensables de son ministère. 11 écrivoit à l'abbé de Ik'aumout : « J'ai de quoi me tuer par les con- « firmations innombrables et par les visites con-
1 [.rlliv <U- iVnrl„M a M. VoiMii, ii,iiiislro ,1,- la gueiiv , 4 aoul 1713. Corremi. de fviivtoii , (. vm, j). I8|."
HISTOIRE DE FÉNELON
» tinuelles des paroisses de mon diocèse '.«C'est ce qui lui avoit fait naître YïAàe de demander un coadjuteur , pour le soulii-fi' dans ses fonctions les plus pénibles. Mais il i-ificroit de quitttM- sa place , plutôt que de se l.usser donner un coadjuteur qu'il ne connût pas à fond, et qu'il u\'ùt pas éprouvé pendant un temps assez considérable en le faisant travailler avec lui. « Cest une )) épreuve difticilc, ajoutoit-il , et qui renvoie » peut-être la conclusion un peu loin. Quant à ma « démission absolue , les temps orageux où nous » sonmies m'en éloignent , et ceux dont nous » sommes menacés, pourront ne m'en rapprocher » pas. 11 faudroit avoir les noms et les qualités des » sujets sur lesquels on pourroit jetei' les yeux » pour la coadjutorerie *. »
Les informations qu'il avoit prises, et qu'il avoit fait prendre avec le scrupule le plus reliL;ieu\ , l'avoient à peu près décidé à lixer son clioiv siu' le jeune abbé de Tavanes, depuis évèque de Cliàlonssur-Marne, archevêque de Rouen et cardinal. Le nom que portoit l'abljé de Tavanes , les qualités qu'il annonçoit et l'esprit de sagesse (ju'il montra constamment pendant le cours de sa vie, dans les grandes places auxquelles il fut élevé, convenoieiit en effet à un siège aussi important que celui de Cambrai, et pouvoient le rendre un digne successein- de Fénelon. Fénelon avoit mis un tel secret dans ses démarches , que l'abbé de Tavanes ignora lui-même le vœu honorable qu'on avoit formé pour lui , jusqu'au moment où le marquis de Fénelon publia (en \i:U) un précis de la vie de son oncle.
Fénelon perd en peu de temps tous ses amis. — Mort de Talilié de Lant-'i'roa.
Mais la Providence avoif décidé que Fénelon ne verroit ni la fin des troubles de FEglise , ni les commencemens d'un gouvernement où ses principes, son caractère, ses vertus et ses mœurs auroient été dans la plus violente opposition avec les maximes qui conuneni'oient à prévaloir. D'ailleurs, il étoit i>eut-ètrc dans l'ordre de la ualinr ((u'un homme qui n'avoit vécu que pour l'ainitii', n'eût pas la force de survivre à tous les amis (pu avoieni fait le bonheur el la consolation de sa vie. Dans le c(»urt intervalle de «pielques années , Fénelon eut à plenier la mort de ses amis les pins ehei-s. Le premier cfKiixpn rrap)»a son c(enr fui celui «pii lui enleva l'abbé di; Langeron •'. 11- avoient passé ensemble les jours heureux et paisibles de Icmupremière jeunesse; le zèle de la religion et l'amour de l'étude les avoient associés aux mêmes travaux dans un âge plus avancé; appelés l'un el l'autre à la cour jutiu' l'éducation du duc de Itonrgigne, ils t'toient parvenus à orner ce jeinii' prince de toutes les vertus (pie la nature sembloit lui a oir r«'fusées, el ils avoieni dirigé l'ardeur de son génie vers tous les genres de connoissances (pii dévoient en faire le roi le plus accompli. F('nelou el l'abbé
jeune élève la plus douce lécompense de leurs travaux ; et après M. de Beauvilliers et Fénelon , l'abbé de Langeron étoit celui de tous ses instituteurs que le duc de Bourgogne chérissoit avec le ]>lus de tendi-esse. Enveloppé dans la disgrâce de Fénelon, l'abbé de Langeron le suivit dans son exil et s'associa tout entier à ses destinées ; jamais il ne ramena ses regards et ses pensées vers une cour trop peu reconnoissante ; mais jamais il n'accusa son injustice par des legrets ou des plaintes; il n'avoit vécu à Versailles ({ue pour Fénelon ; il vis oit avec Fi'uelon à Cambrai ; il ne manquoit lieu à son c(eiu'; pins heureux que Fénelon , il n'eut pas le malheui' de lui survivre, et il eut le bouheiu- de mourir entj-e ses bras.
La religion pouvoit seule adoucir, dans le cœur de Fénelon, le sentiment d'ime perte aussi cruelle. L'impression de cette tristesse religieuse se fait sentir dans la lettre qu'il écrivit à une amie de liibbé de Langeron ' : « Je n'ai point la force que » vous m'attribuez. Madame; j'ai ressenti la perte » irréparable que j'ai faite avec, un attachement » qui montre un cœur bien foible ; maintenant » mon imagination est un peu apaisée; et il ne me » reste (ju'une ameitmne et une espèce de lan- » gnenr intérieure; mais l'adoucissement ne m'hu- » milie i)as moins ipie la douleur; tout ce que j'ai » éprouvé dans ces deux états n'est qu'imagination )) et amour-propre. .l'avoue (jue je me suis pleuré » en pleurant mon ami, ipii faisoit la douceur de » ma vie et dont la [irivalion se l'ait sentir à tout » moment. Je me cons(de comme je me suis affligé » i»ar la lassitude de la doideur et par besoin de » soulagement. L'imagination, qu'im coup si im- » prévu avoit saisie el troublée, s'y accoutume et » se calme. Hélas ! tout est \ ain en nous , excepté » la mort à nous-mêmes, que la grâce y opère. i> Au leste, ce cher ami est moit avec une vue de )) sa fin, (pii étoit si simple, si jtaisible, <pie vous » en auriez été attendrie. Lors mêmi^ (|ue sa tête » se bi'ouilloil un peu, ses pensées étoicnt toutes » de foi, de docilité, de patience et d'abandon à H Dieu; je n'ai rien vu de i)lus édifiant el de plus » aimable Je vnus raconte tout ceci, pour ne vous » représenlei' point ma tristesse , sans vous parler » de cette joie ilr la fui , dont nous parle .saint » Augustin, el ([ne Dieu m'a fait sentir eu cette » occasion. Dieu a fait sa volonté, il a préféré » le botdieur de mon ami à ma consolation. Je » manquerois à Dieu et à mou ami même , si je » ne voidois pas ce que Dieu a voulu ; dans ma » plus vive douleur, je lui ai ollerl celui ([ue je " ci-aignois de pei'dre. »
Malgré cette résignation rcdigieuse , la nature rap[)eloit toujours au cœur de Fénelon le souvenir d'un ami si cher. Les amis (pii lui restoieut surprenoienl souvent les larmes (pii s'(''cliai>poienl in- ^()lontairernent de s(^s yeux, lorsqu'on venoit à lir(»noncer devant lui le nom de l'abbé de Langeron, ou lors(pie des circonstances, ipii se re|)résentoieut trop sonvcMit, lui retracoieut la nuMuoire d'un ami si tendre et si fidèle.
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