LIVRE HUITIEME
avoit fait répandre à Féiiclon , conluienl encore , lorsque quinze mois après il eut à pleurer la mort du duc de Bourjjogne. Ce n'étoit pas sans doute un ami de tous les jours et de tous les momens qu'il pei'duit ; mais c'éloit l'enfant de ses soins et de sa tendresse ; c'ctoil le chef-d'u'uvre le plus accompli (|ue la main des honmies , conduite par le génie ef la vertu . eût encore inonlré à la leire ; c'étoit lobjet de tous les \(i-iix et de loiilcs les espérances de Fénelou ; c'éloit le honlicur de plusieurs générations ; c'éltiil li-s destinées de la France, et peut-être celles d'une auguste famille , ensevelies pour jamais dans le tondieau. A ce coup terrible, tous les lieris dfi Fénelou furent rompus, et il sentit ipi'il restoil élraugei' sur la terje.
11 avoit encore deux amis bien chers , cl (juoiqu'il en fût séparé depuis faut d'années, ils éloient toujouis piésens à sa pensée et nécessaires à son cœur par celte tendre union (juc l'estime et le goût avoieut formée , et (pie la religion avoit cimentée par un attrait plus puissant et plus durable que toutes les afléctions humaines.
Mort du duc do Clievreust'.
-Nous avons eu si souvent occasion de parler du duc de Chevreuse et de ses relations intimes avec Fénelou, qu'on n'aura pas de peine à comprendre combien Fénelon dut être accablé de douleur en perdant un ami que rien ne pou\oit lemplacer auprès de lui. L'esprit, les lumièies, des connoissances très-étendues dans tous les genres , la probité la plus délicate , une fidélité à toute épreuve, une activité que rien ne fatiguoil , une patience que rien ne rebutoit , une confiance sans bornes , tout contiibuoit à faire du duc de Chevreuse l'ami le plus inappiéciable «pii ait peut-être jamais existé. Fénelon étoif pour lui un ami, un père, un conseil , un oracle ; il n'avoit pas un sentiment , une pensée , un vicu qu'il ne soumit à ses inspirations ; il le consultoit sur ses affaires domestiques comme sur les affaires publiques , sur ses relations de société comme sur les controverses religieuses; il étoit le correspondant habituel de Fénelon , et son intermédiaire nécessaire entre le duc de Bourgogne et M. de Beauvilliers.
On a vu, par les mémoires politiques et ecclésiastiques que nous avons rapportés , jusqu'où s'étendoit cette confiance , et tous les objets importans qu'elle embi-assoit . Le duc de Chevreuse ne survécut que neuf mois à M. le duc de Bourgogne ; il mourut le TJ novendire 1712.
« J'ai le cœur toujours malade ' » (écrivoit Fénelon à M. de Beauvilliers •, quelques semaines après la mort du duc de Chevreuse), « j'ai le cœur
1 25 dtVcmbre 1712. Corrcsp. de Fénelon, l. vu, p. 382. — 'Le donner hislorieii de Fénelon (le pcie QueilieuO a fiil une méprise remarquable au sujet de la mort des ducs de Chevreuse el de Beauvilliers; il fait survivre le duc de (^lie- TPcuse au duc de Beauvilliers. Il lui Oloil eepeiidanl hii-u facile de vitrifier que le duc de Chevreuse étui! iiiorl le 5 novembre 1712, el ([ue ).• duc île Uenuvilliers ne mourut que le 31 août 17 li.
FÉNELON. T0.ME X
)) toujours malade dei)uis la perle irréparable du » P. 1». (le duc de Mmugogue j ; et celle du cher » liileui' (le duc de Chevreuse) a rouvert toutes » mes |)laies. Dieu soit béni! adorons ses desseins » impénétrables. Je mourrai , comme je vis, \ous » étant dé\oiié a\ec ime reconnoissance et un zèle » sans bornes. »
Fénelon s'elVoicoit en vain de soulever le poids accablant qui oppressoit sou ame flétrie par la douleur. Lue providence sévère dénouoit siicccssi\eiMenl tous les liens (pii l'attachoient encore à la teiie ; il en éloil (pielquefois à désii'er, que plus miséiicordieiise dans sa sévérité même, la Providence appelât en même lenq»s à elle tous les amis vertueux.
« Les vrais amis » (écrivoit -il dans ces tristes momens oîi tout son courage cédoit aux émotions trop légitimes de la nature) , « les vrais amis font » notre plus grande douleur et notre plus grande )) amertume. On seroil tenté de désii-er que totis )) les bons amis s'entendissent pour mourir en- » semble le même jour. Ceux (pii n'aiment rien w voudroienl enterrer fout le genre humain , les » yeux secs et le cu'ur content ; k7.s' ne sont pas » (liijnes de vivre. 11 en coi'ile beaucoup d'être » sensible à l'amitié ; mais ceux (pii ont cette ■» sensibilité , seroient honteux de ne l'avoir pas ; » ils aiment mieux souffrir (jue d'être insensi- )) blés '. »
Fénelon ne retrouvoit de vérifables forces que dans ces pensées consolantes que la i-eligion seule peut présenter , pour adoucii' les peines de la vie.
« Unissons-nous <> (écrivoit-il à la duchesse de Chevreuse , inconsolable de la moit d'un époux , dont elle n'avoit pas été séparée un seul jour dans le cours de leiu" longue et lespectable association), « unissons-nous de cœur à celui que nous regret- » tons ; il ne s'est pas éloigné de nous , en deve- » nant invisible. 11 nous voit, il nous aime, il est » touché de nos besoins. Arrivé heureusement au ))'port , il prie pour nous, qui sommes encore » exposés au naufrage. Il nous dit d'une voix se- » crête : hàtez-vous de nous rejoindre. Les purs » esprits voient, entendent, aiment toujours leurs » vrais amis dans leur centre coimnun. Leur » amitié est immortelle conmie sa source. Les- in- » crédules n'aiment qu eux-mêmes ; ils devraient » se désespérer de perdre à jamais leurs amis ; mais » l'amitié divine change la société visible dans » une société de pure foi ; elle pleure ; mais en » pleurant , elle se console par l'espérance de re- » joindre ses amis dans le pays de la vérité , et ») dans le sein de l'amour même. »
Morl du duc de Beauvilliers.
In ami resloit à Fénelon , et c'étoit celui dont le nom , le rang , les dignités , les vertus et la réputation avoient ajouté tant de bonheur à la vie de Fénelon. C'étoit celui qui lui avoit ouvert la carrière des honneurs , de la gloire , nous dirions de la fortime , si la fortune avoit pu êtie comptée
Corresp. </c l'inclo
p. laï.
HISTOIRE DE FENELON.
pour quelque chose par deux hommes tels que M. de Beauvilliers et Fénelon. C'étoit celui dont l'amitié ferme et courageuse avoit bravé tous les orages de la cour , et résisté à Taniitié même de Louis XIV , povM' rester lidèlc à ['éucldii proscrit et malheureux. Us vécurent et moururent unis l'un à l'autre par tous les senlimens d'une religion éclairée et d'une piété tendre et alîectueuse, par le goût de toutes les vertus , et par la plus douce conformité de caractère , de mœurs et de pi'incipes. Rien ne put altérer leur estime et leur confiance mutuelle. Du fond de son exil , l'archevêque de Cambrai fut toujours le guide et le conseil du duc de Beauvilliers.
Le jour où Fénelon reçut ordre de quitter la cour , fut le dernier où il vit son veitueux ami ; ils y avoient passé huit ans ensemble , et ils vécurent dix-sept ans séparés. Les dernières années de la vie de M. de Beauvilliers ne furent marcpiées »pie pai' des malheurs ; il perdit en 1705, dans l'intervalle de huit jours , ses deux fds , les seuls qui lui lestoient. 11 vit mourir en 1712 le duc de Bourgogne son élève , qui avoit pour lui tout le ]'espect et toute la déférence d'un fils , et la confiance de l'ami le plus tendre et le plus leconnoissant; à la fin de cette même année 1712 , la mort lui enleva le duc de Chevreuse, son beaufrère , à qui il étoit nui par une alleclion peutêtre sans exemple à la cour , et avec lequel il avoit la douce habitude de passer tous les jours de sa vie. Fénelon lui restoit encore ; mais il ne pouvoit pas même avoii' la consolation d'embrasser cet ami si cher , et de répandre les douleurs de son ame dans la sienne. 11 n'étoit pas étonnant (pie tant de pertes irréparables , qui s'ét oient succédé si rapidement, eussent achevé de détruire sa santé foible et délicate.
Fénelon n'étoit (pie trop averli du danger qui menaçoit l'existence d'un ami , sur le(piel étoient venues se réunir toutes ses affections, depuis que la moi't avoit frappé tout ce (jui lui étoit le plus cher. Sa tendre sollicitude \»mv \L de Beauvilliers le portoit à lui recouuiiaiider les soins et les ménagemens les plus délirais. Il lui écrivoit ' : « Je vous conjure , mon bon duc , de ménager )) votre foible santé. 11 vous faut du repos d'esprit » et de la gaité , avec de l'air et de l'exercice du » corps. Je serois charmé si j'apprenois dans la » belle saison (jue vous monlassit'/. (|uel(|uefois à » clie\al poiu- vous pronuMicr à Naiicresson. J'es- » père (pie la bonne ducliesse vous picsscia de le » faire; rien n'est meilleui-. Que ne doiinerois-j(; » point pour votre conservalion ! ■■
Mais rien ne ]iouvoit distraire Fénelon de ses tristes piesseiitiineiis. Il les laisse percer jusque dans celles de ses lellics oii il ne nomme pas M. de Beau\illieis.
u Je HP vis j)his une' (rtunilii- ^ écrivoil-il à )) l'abbé de [{eauniont ' ; d rr sera Cninitic ipii » me fera mourir. Je sens combien je vous aime, » et c'est ce (pii m'alarme h; j)lus ; car Dieu » in'(*)le les personnes (jue j'aim(! le plus. Il faut
< Li'Urr «le Frncinn à M. ila BiiaiiTillicis , 25 (Irtenilirc 1712. Corresp. <h Fi'nelou , (- vu, y. :iK-2. — * L.'llrc (!.- IVn.lon a Vnh\«' de Ikiiuiiionl , 22 mai 1714. U)iil , j).
» que je les aime mal , puisque Dieu tourne sa >: miséricorde ou sa jalousie à m'en priver. »
Les in([uiétudes de Fénelon n'étoient que trop fondées. Après une maladie de langueiu", causée par ses malheurs domestupies , par la mort si rapide et si imprévue du duc de Bourgogne , et par la pensée des troubles et des désordres qui dévoient suivre la mort de Louis XIV , le duc de Beauvilliers succomba le M août 1714, à l'âge de 66 ans ; et Fénelon ne lui survécut que quatre mois. Ainsi disparut , dans l'espace de moins de trois ans, cette société peut-être unique d'hommes vertueux , à laquelle un caractère religieux donnoit quelque chose d'auguste et de sacré.
La mort de M. de Beauvilliers fut le dernier coup qui acheva d'accabler l'ame trop sensible de Fénelon ; sa foible complexion ne put résister à l'impression d'une perte aussi douloureuse. 11 ne vit , il ne voulut voir dans ces scènes lugubi-es , (]ue l'ordi-e de la Providence , tjui brisoit tous ses liens, poui- ne lui laisser plus rien à regretter sur la teire, et l'avertir de tourner toutes ses pensées Aers l'éternité. 11 rassembla le peu de forces qui lui restoient , pour remplir les tristes devoirs de l'amitié envers madame de Beauvilliers ; mais il s'eflor(;oit en vain de lui inspirer un courage qu'il n'avoit plus pour lui-même; à travers toutes les consolations par lescpielles il cherche à adoucii' sa douleur, on déinèle l'acileiuent un pressentiment secret (pi'il devoit bieiit(H lui-même suivre son ami au tombeau.
La leligion ne pouvoit sans doute emprunter une voix plus louchante auprès de madame de Beauvilliers , (pie celle de l'ami le plus tendre de l'époux qu'elle regrettoit; de celui qui avoit été pendant trente ans son guide, son conseil, son niailre dans la science du salut. Comment madame de Beauvilliers , (pii avoit partagé avec tant d'abandon la confiance, la vénération, la religieuse s(tumission de son mari pour Fénelon , n'aiiroit-elle pas reconnu dans ses lettres cette niêtiie \(ii\ ([u'elle étoil atcoiitiiniée à écouter de- ]»iiis si long-temps coinme l'interprète des desseins et des volouiés du ciel? Fénelon exhortoit madame de Beauvilliei's ' « à élever ses regards vers » celui (jui peut seul apaiser la nature désolée; » en (|ui nous relrou\ons tout ce que nous avons » perdu ; (pii nous le rend présent par la foi et » i)ar l'amour ; (jui nous montre (jue nous sui- » vrons de près ceux (pii nous précèdent; qui es- » suie nos larmes de sa proiire main. »
« Dieu veuille mettre. Madame ', au fond de » votre cd'ur blessé sa consolation ! La plaie est » horrible; mais la main du consolateur a une » vertu toute-puissante. Non, il n'y a (pie les » sens et rimagin;ition (pii aient perdu leur objet. » Celui «pie nous ne pouvons plus voir , est plus )) (pie jamais avec nous ; nous le trouvons sans » cesse dans notre centre commun ; il nous y » voit ; il nous \ procure les vi'ais secours ; il y » coimoit mieux (pie nous nos infirmités, lui, (lui » n'a plus les siennes, et il demande les remettes » nécessaires pour notre guérison. Pour moi, (pii
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