‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 359 sur 422 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

)) L'Iois privé do le voii- di'puis taiil d'aniiét's, je » lui parle, je lui ouvre mon cœur, je crois le » tiouver (levant Dieu , et quoique je Taie pleuié » amèrement, je ne puis croire que je l'aie jierdu. » Oh ! (pril V a de réalité dans celle société in- » lime ! »

Mais combien madame de Beauvilliers dut être

ftrofondément touchée , en recevant la dernière etire que Kénelon ait peut-èlie écrite de sa main ', et en y lisant ces paioles l'emarcpiahles , qui amion(;oient sa mort prochaine! « S'oiis rr- » Irouccnins bientôt ce (jue n'auroiK point perdu ; » nous en approchons toux les jours à yramis pas; >) encore un peu , et il ntj aura plus de quoi pleii- « rer. » Le premier janviei-lTL^, trois jours après la date de cette lettre , Fénelon tomba malade , et mourut '.

Maladie cl niorl de Fénelon.

11 nous reste à considérer Fénelon dans cette deiiiière scène de la vie. Nous en avons le récit tracé par un témoin oculaire , qui nous en a conservé tous les détails, avec cette fidélité et ce respect religieux (pie l'on doit à la mémoire des grands honnnes.

La douleur dont Fénelon étoit accablé depuis la mort de M. de Beauvilliers, n'avoit pu lengagei' à suspendre im seul moment l'exercice des devoiis de son ministère.

« Peu de semaines avant sa maladie ^ , il fit nn )) court voyage de visites épiscopales; il versa dans » un endroit dangereux; personne ne fut blessé ; » mais il aperçut tout le péril , et eut dans sa » loible machine toute la connnotion de cet acci- » dent ; il arriva incommodé à Cambrai ; la fièvre » survint , et Fénelon vit que son heure étoit ve- » nue. Soit dégoût du monde , si continuellement » trompeur pour lui , et de sa figure qui passe ; » soit plutôt que sa piété, entretenue par un long » usage , et ranimée encore plus |)ar les tristes » considérations de tous les an)is (pi'il avoit per- » dus ; il parut insensible à tout ce qu'il (piittoit, » et imi(iuement occupé de ce qu'il alloit trouvei', «avec une tranquillité et une paix qui n'excluoit » (juele trouble, et qui embrassoil la pénitence, le » aétachcment , le soin unique des choses spiri- » tuelles de son diocèse ; enfin une confiance qui » ne faisoit ([uc surnager à la crainte et à l'hu- » milité. »

Voilà l'impression générale que la mort de Fénelon laissa à Paris et à la cour. M. de Saint- Simon , en en rendant compte, ne fait (|u'exprimer l'opinion des gens du monde; mais le témoin oculaire dont nous avons annoncé le récit , entre dans des détails bien plus précieux pour Ions les amis de la religion et de la mémoire de Fénelon.

' Le i28 (1(<c(!int>rc 1714. — ^ Los (1iu-li(>ssos de Chcvri'usr et lie Ki-aiivilliors surM'-ciirenl assez long-lomps h leurs maris, « iM tmiliiiuorenl dans leur viduiK* , los ni<^m(îs œuvres de » pi(*l(? el de chariU» (ju'elles avoieiil parlagt'es avec eux. » Madame de Clievreuse innuiul en 1732 , ùfice de 8i ans, cl madame de Beauvilliers iimurul au m<*me âffc en 1736. — ' Mt^iiioires de Sainl-Simon.

Ce fut dans la soiiée du I" janvier 171.^, que Fénelon fut attaiiué de la maladie dont il mourut. (( Cette maladie ', (jiii ne dura que six jours » et demi liwc (\f:^ douleurs Irès-aigués, étoit une » fièvie continue, dont la cau.se étoit cachée. Pen- » dant ces six jours entiers, il ne voulut être en- » tretenu (|ue de la lecture de l'Kciiture sainte ; » pi'iidant les iiremiers jours, on ne déféi'oit (pi(^ » par inteivalles à ses instances. Ou craignit que » ra|t|ilicati(in iin'il |iortiiil à cette lecliire , n'em- )> pècliàt Wi]\.'[ des ri'nièdes, et n'aigrit son mal; » on ne lui lut d'abord (jui' le livie de Tobie , et » peu à la fois ; on y ajoutoit, suivant les occa- » sions, quelques textes sur la fiagilité des biens » qui passent et sur l'espérance de ceux qui » (lurent à jamais. Nous lui récitions souvent, et » il paioissoil charmé d'enlcndie les derniers ver- » sets du chap. iv, et les neuf premieis du chap. v » de la seconde épîlre de saint Paul aux Corin- » thiens. liépétez encore cet endroit , me dit-il on >• deux occasions. Dans les inlei\ ailes, on lui parla » de quelques expéditions pressantes pour les af- » faires de son diocèse , et il les signa. On lui de- » manda s'il n'avoit lien à changer à son testa- » mei'.t (qui étoit de ITOri) , et il fit un codicile » pour substituer l'abbé de Fénelon à l'abbé de » Langeron , qu'il avoit précédennnent nommé » son exécuteur testamentaire. Je lui demandai on » mon particulier ses derniers ordres , par rap- » poil aux deux ouvrages qu'il fiiisoil impiimer •.

» Les deux derniers jours et les deux dernières » nuits de sa maladie, il nous demanda avec ins- » tance de lui réciter les textes de l'Ecriture les » plus convenables à l'état où il se tiouvoit. liéw pétez, répétez-moi, disoit-il de temps en temps, » ces divines paroles ; il les achevoit avec nous ] » autant que ses forces le lui pcrmelloient. On M voyoit dans ses yeux et sui- son visage , qu'il en- » troit avec fej-veur dans de vifs sentimens de )) foi , d'espérance , d'amour , de résignation » d'union à Dieu, de conformité à Jésus- Christ ', » que ces textes exprimoient. 11 nous fit répéter » plusieurs fois les paroles (jue l'Eglise a appli- » quées à saint Martin , et met dans la bouche do » ce grand évoque de l'Eglise gallicane. Seigneur, » si je suis encore nécessaire à votre peuple, je M 7ie refuse point le Iravail; ijue votre volonté soit » faite. 0 fwinnie, qu'on ne peut assez louer! il » n'a pai- été surmonté par le travail ; il ne de- » voit pfis mf^me Hre vaincu parla mort; il ne » craifjnit pas de vivre . et il ne refusa pas de rnou- » rir. L'archevêque de Cambrai pai'oissoit plein » du même esprit d'abandon à la volonté de Dieu. » En celte occasion , el à l'imitation des disciples 1) de saint Martin , je piis la confiance de lui de- M mander : Mais pourquoi jious quittez-vous ? )) Dans cette désolation, à qui nous laissez-vntts ? » Peut-i'tre que les loups ravissans viendront ra- » vayer votre troupeau. Il ne répondit que par » des soupirs.

» Quoiqu'il se fut confessé la veille de Noël, avant » de chanter la messe de minuit , il se confessa

1 Evlrail de la relation de la maladie el de la mort tlif Fenclun , par son auni6iiier. (Mauiist-rils.) — ^ ^mim inslruetion |)asli)rale, en forme de Ui.ilocnes , sur le» ••ouUoverK's du temps.

> de nouveau dès le second jour de sa maladie. I Le troisième jour an matin , il me chargea de 1 lui fau'e donner le viatique ; vuie heure après, I il me demanda si j'a\ois t(jut disposé pour cette cérémonie. Comme je lui représentois que le danger ne paroissoit pas assez pressant : Dans ■ l'état ou je me srns^ dit-il . je n'ai point d'affaire plus pressée.

» Il se fit porter aussitôt , de la petite chambre qu'il occnpoil habituellement , dans sa grande ' chambre. 11 désiia que tous les membi-es de son chapitre pussent y entrer et être piésens à cet acte de rehgion. Avant de recevoir le viatique, il adressa à tous les assistans quelques paroles d'édification , que je ne pus entendre que confusément , me trouvant alors trop éloigné de son lit.

» Dans Taprès-midi du quatrième jour de sa maladie , M. Tabbé de Beaumont et M. le marquis de Féuelon, ses neveux, arrivèrent en poste de Paris ; il éprouva une sensible consolation en les revoyant ; il leur demanda <{ui leur avoit donné l'alarme ; la douleur ne leur permit pas d'articuler un seul mot ; ils se contentèrent de montrer M. l'abbé de Féuelon , qui se tiouvoit à Cambrai lorsque la maladie se déclara.

» Quelque sensible que je l'eusse vu à la mort de M. l'abbé de Langeron , son ami intime, et à celle de M. le duc de Bourgogne , son élève, il vit , sans pleurer , dans sa dernière maladie , l'affliction et les larmes de toutes les personnes qu'il aimoit le plus lendi-ement.

» M. l'abbé de Beaumont et M. le marquis de Fénelon avoient pris la précaution d'amener a\ec eux de Paris le célèbi-e Chirac ', qui conféra immédiatement avec les médecins du pays, qui avoient traité et suivi la maladie ; ils convinrent de le faire saigner une seconde fois , et de lui donner réméti(iue ; l'elTet en fut prompt , et païut d'abord le soulager ; on conclut même d'abord «piebpir cspéiiMU'c ; mais nu reconnut bientôt (|iie le mal élnjl plus fml (jue les remèdes. Dieu vouloit letirei- à lui un des évoques qui auroicntpu servir le plus utilement l'Eglise dans ces lenq»s de scliisme et d'indocilité. » Le matin du jom- des Buis. m;iyanl témoigné le regret de ne pouvoir diic liii-uiême la sainte messe , j'allai;, suivant son oidre , la dire à son intention. Pendant ce court intei'valle, il parut s'affoiblir notablement , et on lui donna l'extrême-onclion.

» Immédiatement après, il me fit appeler, et ayant lait sortir tout le monde de sa chambre , il me dicta la dernière de ses lettres, qu'il signa • , m'ordonnant de la montrer ici à tpiatre personnes , et de la faire partir aussitôt qu'il auroit les yeuv fermés. C'est en me dictant cette h'tlie, <piè rappelant toutes ses forces, sentant qu'il étoit prêt de paroitre devant Dieu , il voulut s'y prépaier , en exposant ses véritables senlimens. Quelque courte que soit cette lettie , on ne peut marquer ni un plus giand désintéressement pour sa famille , ni plus de lespect

« Pu-rn- Clii - L'isl telU au

1 et d'attachement pour son roi , ni plus d'affection pour son diocèse , ni plus de zèle pour la

' foi contie les erreurs des Jansénistes, ni une do-

' cilité plus absolue pour l'Eglise mère et mai-

' tresse.

» 11 soufirit beaucoup le reste du jour et pendant sa dernière nuit ; mais il se réjouissoit d'être

' semblable à Jésus - Christ souffrant. Je suis , disoit-il , sur la croix avec Jésus-Christ ; Christo con/ixus sutn rruci. Nous récitions alors les paroles de l'Ecriture qui regardent la nécessité des soufirances, leur brièveté et leur peu de proportion avec le poids immense de gloire éternelle dont Dieu les couronne. Ses douleurs redoublant , nous lui disions ce que St Luc rapporte de Jésus-Christ , que dans ces occasions il redoubloit ses prières , Factus in agoniâ prolixius orahat. Jésiis-Christ, ajouta-t-il lui-même, réitéra trois ibis la même prière. Oravtt tertio eumdem sermonem dicens ; mais la violence du mal ne lui permettant pas d'achever seul , nous continuâmes avec lui : Mon père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi\ cependant que votre volonté se fasse et non la mienne. Oui, Seigneur, reprit-il, en élevant autant qu'il pût sa voix affoiblie , votre volonté , et non la mienne. Sa fièvre redoubloit par intervalles , et lui causoit des transports dont il s'aperçut lui-même , et dont il étoit peiné , quoiqu'il ne lui échappât jamais rien de violent ni de peu convenable. Lorsque le redoublement cessoit, on le voyoit aussitôt joindre les mains , lever les les yeux vers le ciel , se soumettre avec abandon et s'unir à Dieu dans une grande paix. Cet abandon plein de confiance à la volonté de Dieu , avoit été dès sa jeunesse le goût dominant de son cœur , et il y revenoit sans cesse dans tous ses enti-etiens familiers. C'étoit , pour ainsi dire , sa nourriture et celle qu'il aimoit à faire goùtei- à tous ceux qui vivoient dans son intimité.

» Je suis cncoie attendri , quand je pense au spectacle touchant de cette dernière nuit. Toutes les personnes de sa pieuse famille , qui étoient réunies à Cambrai , M. l'abbé de Beaumont , M. le niarcpiis de Fénelon , M. l'abbé de Fénelon , les chevaliers de Fénelon , M. de l'Eschelle, autrefois attaché à l'éducation de M. le «lue de Bour.LiogiU' , M. l'aljbé de l'EschelIe son fière, et M. r;ii»l)é Dcvissi- leur neveu ' , vinrent l<Mis l'im ;i|)iès l'autre, dans ces intervalles de pleine liberté d'esprit, demander et recevoir sa i)énédiction, lui domier le crucifix à baiser, et lui adresser (piilqnes mots d'édification. Quel- (pies autres peisonnes de la \ille qu'il dirigeoit, se i)résentèrent imssi pour recevoir sa dernière bénédiction. Ses domestiques vinrent ensuite tous ensemble, en fondant en larmes, la demander, et il la leur donna avec amitié. M. l'abbé le Vayer ( de la congrégation de Saint-Su Ipice) , supérieur du séminaire de Cambrai , qui l'assista particidièrement à la mort celte dernière miit, la ii'çut aussi pour le séminaire et pour le diocèse. M. l'abbé le Vayer récita ensuite les prières des agonisans , en y mêlant de temps en

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