‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 36 sur 422 · AFFAIRE DU QUIÉTISME · texte numérisé non relu

AFFAIRE DU QUIÉTISME

Paris ; car M. Boileau étoit si échauffé là-dessus, que M. de Paris lui - même n approuvait point que M. Boileau eût aucune conférence sur le livre de M . de Cambrai , comme M. de Beaufort le dit à l'abbé de Chanterac, qui le rapporte ainsi dans la seconde de ces lettres. On y voit aussi que M. Tronson approuvoit fort lef quatre demandes ou questions que M. de Cambrai faisoit à M. de Meaux pour éclaircir la matière, mais qu'il ne croi/oit pas qu'on y répondit. Il avoit raison ; car M. de Meaux, après avoir fait attendre des remarques sur ce livre pendant six mois , les donna enfin sans vouloir répondre à ces questions , disant au contraire , dans le même cahier : « L'auteur (M. de Cam- » brai) me prie de répondre à quatre de ses de- » mandes; c'est ouvrir une nouvelle dispute... » On ne m'accuse de rien , et je n'ai point a me » justifier, ni à expliquer ma doctrine. » Enfin, par la dernière de ces lettres de l'abbé de Chanterac écrites de Paris, l'on voit que , malgré tout ce que M. de Paris et M. de Chartres avoient dit de leurs bonnes intentions et de l'approbation qu'ils doimoient à finir l'affaire par des explications qui ne décrieroient point le livre, ils finirent par vouloir que M. de Cambrai condaimiût ce livre ; que M. de Chartres voulut surprendre cet abbé en voulant lui faire donner par écrit une déclaration des intentions de M. de Cambrai ti-ès-différente de ce qu'il en disoit , ce qui rom[)it toutes leurs conférences; et cela se passa en présence de M. Tronson, qui approuva fort la conduite de l'abbé , et dit qu'«7 croyait , après tout , que vous (M. de Cambrai) et lui (M. Tronson) et moi (l'abbé de Chanterac) n'avions qu'à demeurer en repos là-dessus. M. de Chartres fit connoitre naïvement dans une lettre qu,'il écrivit à M. de Cambrai ' quel étoit le motif qui le portoit à finir ainsi : vous trouverez copie de cette lettre parmi celles qui sont détachées. Ce prélat, qui étoit sans aucune délicatesse ni méuagement sur les procédés et sur les promesses qu'il donnoit , s'exprime sans façon en ees termes : «Si vous soutenez ce livre par » des explications , on le tiendra bon , utile , ») sain dans la doctrine, on le réimprimera , ox

/"> ACCUSERA DE PEU d'iNTELLIGENCE OU DE MAUVAISE » INTENTION TOUS CEUX QUI LE CONDAMNERONT.

» Ainsi il aura cours — Si vous avez écrit des )) choses insoutenables , pourquoi les vouloir » défendre par des explications? » L'on voit bien par quel motif on avoit engagé M. de Chartres à changer là-dessus, et à rejeter l'expédient

1 LcUie CCI! Je cette setiiou, t. ix, p. 150.

COUHESPONDANCE SUR L'AFFAIRE DU QUIÉTISME

des explications qu'il avoit approuvé ; c'est à\iil . qu'on accusera de peu d intelligence ou de mauvaise intention tous ceux qui condamnerorit ce livre; c'est-à-dire que le public jii;,^ei'a que, puisque après UH éclat si iujurieux à ce livre , ceux qui Tout si alTreuseuienl décrié se contentent d'explications qui ne le laissent pas regarder comme mauvais en lui-même , il faut que les prélats auteurs de cet éclat aient eu peu d'intelliyence , ou qu'ils aient eu mauvaise intention, en attaquant si outrageusement ce livre. Voilà donc le motif qui les rendoit si acharnés à la condamnation de ce livre , bien dévoilé ; de peur de passer pour gens f/e peu d intelligence ou de mauvaise intention, ils veulent que leur confrère se condamne lui-même conuTie auteur d'un livre qu'ils ont accusé d'enseigner tous les principes des abominations du quiétisme ; car c'est ce que M. de Chartres disoit encore luimême dans cette lettre en ces termes : « Les » Quiétistes sauront bien en tirer d'étranges » conséquences , et celles mêmes que votre » piété a rejetées avi'c horreur. » C'est ainsi que M. de Chartres s'expliquoit , n'ayant jamais su apercevoir les conséquences de ce qu'il disoit; et c'est ainsi qu'il [tarloit de ce livre (ç 28 de mai , date de celte lettre : et néanmoins le 2-2 juillet suivant , date d'une lettre de l'abbé de Chanterac * , qui lui avoit déclaré que « M. » de Cambivai étoit bien déterminé à n'aban- » donner point son livre , et à ne dire jamais » qu'il étoit mauvais; que M. de (Cambrai étoit » prêt à rex|)liquer, puisqu'on ne l'entendoit M pas dans son sens, mais non pas à dire qu'il )) s'étoitmal expliqué, puisque toutes ses pro- » positions renfermoient en effet le sens qu'il n avoit entendu, et qu'ils appi-ouvoient eux- » mêmes (.1/. de Chartres et M. de Paris) ; que » M. de Cambrai auroit pu , dans une seconde » édition , mettre un éclaircissement à la tôle , » (|ui ser-oit entré dans le détail des ()ropositions » qui ont fait de la peine , pour y expli(juer j) son vrai sens, et en rejeter tout le mauvais M qu'on lui a voulu domier, et que même dans » le corps du livre il auroilajouté quelques mots » [)lus précis pour prévenir l'esprit du lecteur )) contre loul(! é(juivoque , alhi qu'il ne put » point prendre d'autres idées que celles de l'au- » leur. » A tout cela M. de < Chartres répondit : « Mais cela est Tni-:s-BON. » Et sur ce que l'abbé de Chanterac ajoutoit : m Mais quand M. de » (Jambrai se propose d'examiner les expressions » de son nouveau livre, il entend de ne comp-

' C't'st la kUrc ct.WM, I. ix , \k 17-i cl tuiv.

^) 1er jamais avec M. de Meaux sur son livre ; il » entend qu'on n'aille point le consulter sur » chaque proposition, comme s'il étoit le juge, » et que lui seul pût décider la vérité. Mais » à cela près, M. de Cambrai veut prendre le » sentiment des docteurs et de ses amis. » M. de Chartres répondit encore à tout cela, et répéta même deux ou trois fois : « Pocr moi , je » raouvE QUE cela est très-bon ; du moins ce » nouveau livre sEucrr box , et expliqueroit lé » premier. » Ce prélat, qui avoit moins de sens et de suite dans ses démarches , que de i)iété , ne pensoit pas alors au qu'en dira-t-on allégué ci-devant dans sa lettre; il n'étoit frappé alors que de l'évidence de la justice de ce qu'on lui proposoit , et il [)erdoil de vue l'énorme contradiction qu'il y avoit entre ce qu'il a\oit dit dans sa lettre, et ce qu'il disoit alors. MaisM.de Meaux sut bien le ramener à son point, quoique ce ne fût point sans peine; car, comme la conscience reprochoit quelquefois à ce prélat dévot ce qu'on lui faisoit faire , et comme l'évidence des raisons qui lui étoient représentées par M. de Cambrai ou de sa part, lui faisoit impression, M. de Meaux se trouvoit assez souvent obligé d'employer toute sa véhémence et tout son savoir-faire pour elîacer ces impressions. Aussi disoit-il fréqueunnent , en comparant sa situation à celle du cardinal de Richelieu, que, comme ce cardinal assuroil que l'humeur du roi Louis XIII lui donnoit plus de peine à gouverner que toutes les affaires de l'État , il pouvoit assurer de même que les incertitudes ou variations de M. de Chartres lui donnoient plus de travail que toute la discussion et la conduite de l'affaire dont il s'étoit chargé. Mais enlin il entraîna et détermina ce pauvre prélat aux partis les plus violens , aussi bien que M. de Paris qu'il sut aigrir contre M. de Cambrai ; ce qui lui fut d'autant moins difficile pour celuici , qu'il avoit beaucoup de penchant à l'aigreur, quoiqu'il eût un extérieur doucereux : aussi étoit-il nommé l'aigre-doux par ceux qui le connoissoient bien.

Après ces quatre letltres de l'abbé de Chanterac , vous trouverez, dans ce premier recueil, la première lettre que le Roi écrivit au Pape sur cette affaire. Le Roi disoit ce qu'on avoit voulu qu'il y dît , qu'il « avoit fait examiner » le livre par desévêques et par un grand noni- » bre de docteurs et de savans religieux de » divers ordies. Tous unanimement , ajoutoitn il , tant les évêques (jue les docteurs , m'ont » rapporté que le livre étoit très-mauvais et » très-dungcreux , et que l'explication donnée

CORRESPONDAxNCE SUR L'AFFAIRE DU QUIÉTISME.

» par le même archevêque n'éloil pas soule- » lenablc •. » Cependant il éloit très-certain et très-notoire que ce livre n'avoit été examiné que par les trois évèques devenus parties de M. de Cambrai avant cet examen , et |)ar un trèspetit nombre de théologiens tels quels, choisis et employés par ces évèques mêmes à ce prétendu examen , à condition d'enù-er toujours dans les sentimois de ces évèques , avec lesquels ils uvoient de grondes mesures à garder, comme disoit M. Pirot , qui étoit sans comparaison le principal, le plus instruit et le plus complaisant de ce très-petit nombre de théologiens ainsi choisis. Mais il y a toute apparence que c'étoit M. de Meaux lui-même qui avoit composé cette lettre du Roi , et qui l'avoit donnée toute faite au secrétaire d'État , avec lequel il étoit en très-grande liaison , appuyé d'un parti auquel ce secrétaire étoit fort affectionné ; car c'étoit M. de Torci , dont rattachement au jansénisme a été si connu. Le Roi avoit cru , sur le seul rapport de M. de Meaux , ou tout au plus encore sur celui des deux autres évèques , tout ce qui étoit contenu dans celte lettre ; car, encore une fois, il étoit notoire que c'étoient eux seuls qu'il avoit chargés de cet examen, ou plutôt qui s'enétoient chargés eux-mêmes avec son agrément. L'on voit combien cette lettre étoit propre à faire une très-forte prévention sur le Pape et les cardinaux, et ce fut avec cette prévention que commença à Rome la discussion de cette affaire.

Après cette lettre du Roi. vous trouverez, dans le premier cahier, six propositions en latin - , extraites infidèlement du livre, où l'on n'avoit pas mis les correctifs qui se trouvoient dans ce livre , et dans les endroits mômes d'où ces propositions sont extraites. L'on n'a point cessé , depuis le commencement de l'affaire jusqu'à sa lin , de produire divers extraits semblables et aussi infidèles, quoique M. de Cambrai et les examinateurs qui étoient pour lui ne cessassent de se lécrier contre cette infidélité et de la prouver avec évidence. Les deux premières lettres écrites de Rome par l'abbé de Chanterac à M. de Cambrai sont du 12 et du 22 d'octobre 1097 ; celles qu'il doit avoir écrites depuis, jusqu'au 18 de janvier 1698, ne se sont point retrouvées jusqu'à présent ' : mais elles sont suppléées par celles qu'il écrivit dans

' CeUe lellrc, dalOe Jii i6 juIIIl'I , se liouvi; au I. XL des Œuvres de Bossuct , \). 3*7. — - Ces propositions sont rapportées dans la note \ de la lettre cccxxxii, t. ix, p. 306. — * Ces lettres ont éié retrouvées; nous k-s avons platées ii leur date dans le I. i\.

cet intervalle aux abbés de Langeron et de IMaulevrier, à Paris, lesquelles sont dans le second cahier ou recueil , et je crois qu'en joignant ces deux recueils, l'on y trouvera des lettres de chaque ordinaire.

Parmi les pièces détachées , vous trouverez une lettre du P. Gerberon, Bénédictin et grand Janséniste, écrite à M. de Cambrai , pour lui proposer de faire imprimer secrètement des ouvrages qu'il avoit fails pour la défense du sens de son livre des Maximes des Saints, condamné, desquels ouvrages ce père lui envoyoit en môme temps la liste , que j'ai fait copier à la fin de la copie de sa lettre. M. de Cambrai lui fit répondre ' que non-seulement il ne vouloit pas contribuer à cette impression , mais même que, s'il pouvoit l'empêcher, il tàchcroitde l'empècher, en cas que l'auteur persistât à vouloir publier ces pièces, parce qu'il avoit abandonné son livre absolument et de bonne foi. Sur quoi le P. Gerberon, ditque, puisque M. deCambrai vouloit demeurer déshonoré , il étoit libre de s'en tenir à ce parti si peu convenable à un évêque. L'abbé de Chanlerac, qui éloit revenu de Rome, manda le tout au cardinal Gabrielli, avec lequel il avoit conservé un coinmerce de lettres, et ce cardinal lui manda qu'il n'auroit point désapprouvé que ces ouvrages eussent été imprimés et publiés, pourvu que M. de Cambrai ne put paroître y avoir eu aucune part -. La lettre de ce cardinal là-dessus éloit avec les autres de lui, que je ne retrouve plus. Cependant elle n'ébranla point M. de Cambrai, qui voulut persister à garder le silence , et à le faire garder aux autres sur cette matière . qui néanmoius Tinléressoit si fort.

J'ai aussi toutes ou presque toutes les lettres que M. de Cambrai écrivit à l'abbé de Chanlerac , à Rome. Mais il seroit tro[) long de les faire copier. 11 -j auroit même de l'inconvénient à les livrer à des copistes , quoiqu'elles ne contiennneut rien qui soit fort digne de lui , de sa sincérité , de sa piété , et de tous les sentimens qu'on a tant loués en lui. Je pourrai dans la suite vous envoyer des extraits avec des remarques que je veux faire, et parmi ces extraits, on verra combien il est faux qu'il voulût retarder le jugement; car, au contraire ; il recommandoil souvent à cet abbé de presser pour la décision; et c'est une des plus grandes impostures des agens des parties adverses, de dire.

1 On a vu la lettre du V. Gorheron, et la réponse de Fénelon , ci -dessus, p. 50. — ^ Nous ne trouvons, dans les lettres de ce cardinal, que celle du '23 octobre 1702 , qui ail rapport au fuit énonce. Voyez, ci-dessus, t. viu, p. 561.

CORRESPONDANCE SUR L'AFFAIRE DU QUIÉTISME

comme ils n'ont cessé de le dire , que lui et ses amis taisoient tous leurs eflbrts pour empêcher ou relarder le jugement.

Vous trouverez encore , parmi les pièces détacliées, la copie d'un Mémoire qui lui imprimé contre' les signatures que M. de Paris et M. de Meaux faisoient faire par des docteurs de Sorbonne, au bas d'une censure faite par des prélats, ou par leurs ordres ; de quelques propositions qu'ils donnoient pour extraites du livre de M. de Cambrai avant le jugement '. 11 me Romble avoir vu , dans quelqu'une des lettres de leurs agens , que le cardinal Casanate avoit conseillé et fort approuvé ces signatures. Ainsi ce cardinal , qui étoit à la tête des commissaires , auroit fait les fonctions de juge et de partie dans celte afltiire. Il est très-certain qu'il y faisoit un personnage très-faux , et qu'il étoit livré aux adversaires de iM. de Cambrai, comme on le voit par ces recueils de lettres "^.

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