DE M. DUPUY AU MÊME
Détails sur l'hisloire de maJainc Guyon et du P. Lacoinbt ^. Le 8 rOvrier 1733.
J'ai à répondre à deux de vos Icllres, mon cher marquis ; je le ferai du mieux qu'il me sera possible , et autant que la mémoire me le pourra fournir après tant d'années.
M. de Cambrai a connu fort superficiellement le P. Valois avant qu'il fut confesseur de M. le Duc de Bourgogne , si tant est qu'il l'ail connu avant ce temps-là, que par la réputation qu'il s'étoit acquise par les retraites du noviciat. Il ne l'a jamais ni dirigé ni confessé , ni même guère vu que depuis qu'il fut nommé confesseur ; ce fait est certain.
Je ne sais ce que c'est que la sœur Malin , si ce n'est qu'elle soit du nombre de quelques prétendues dévotes à qui M'"'' Guyon laisoil la charité, et qui, sous le voile de la dévotion, s'éloient fait introduire chez M"'* (îuyon après son arrivée à Paris. Ces créatures, dont elle connut peu après le caractère, et à qui elle lit
défendre sa maison, se déchaînèrent contre elle et le P. Lacombe , à qui elle les fit connoître pour ce qu'elles étoieni ; car elles alloienl à confesse à lui , et ce père leur avoit procuré quelques charités de iM""* Guyon. Elle eut même bien de la peine à le détromper sur leur sujet , et il lui en faisoit même un scru[jule de ce qu'elle lui en disoit pour le détromper. Enfin il le fut, il les renvoya, et ce fut par ces créatures, qu'on appeloit les tilles du P. Vautler, que connnença la persécution qui s'éleva contre elle et le P. Lacombe , car elles allèrent dans tous les confessionnaux l'accuser des horreurs du quiétisme, et disoient que c'étoient le P. Lacombe et M"' Guyon qui les y avoienl portées. Je crois qu'elle en dit quelque chose dans sa Vie. Cela se passa dans les années IG87 el 1688, autant que la mémoire me le peut fournir. Mais cette sœur Malin n'a jamais été de ses amies , ni en autre commerce avec elle , que comme je viens de \ous le dire ; car je commençai à la connoître daîis ce temps-là , et elle me contoit fort simplement les différentes circonstances que je viens de vous marquer.
Il est vrai que M. l'abbé de Fénelon revint de Beines ' avec M'"" Guyon , qui y étoit depuis quelque temps avec M"^ la duchesse de Béthune , et qu'elle leur donna son carrosse pour revenir à Paris. Il la vit là pour la première fois , et elle avoit une de ses femmes avec elle; elle le marque, je crois encore , dans sa Vie. Il fut noinmé à l'abbaye de Saint-Valery en 1694. Je n"en sais ni le mois ni le jour que vous me demandez: mais je crois que ce fut sept ou huit mois avant qu'il fût nommé à l'archevêché de Cambrai , car celte nomination se fit dans les trois premiers mois de 1695, vers Pâque, autant que je m'en puis souvenir. Peu de jours après, il remit au Roi l'abbaye de Saint-Valery, qui étoit de dix-huit ou vingt mille livres de rente ^ ; et je me souviens très-bien que cette remise fut fort désapprouvée de plusieurs prélats qui pour lors étoient à la cour, et qui y faisoient la plus grande figure. Pour ce qui est du prieuré de Carenac , le seul bénéfice qu'il eijt avant qu'on lui donnât Saint-Valery, je crois (ju'il le donna à M. l'abbé de Chanterac , peu a[)rès Saint-Valery, el avant l'archevêché de Candjrai ; mais ce fait ne m'est pas assez pré-
1 On a TU (rlli- (liece, ci-dessus, I. i\, j). 6r.l. — ^ La Corrrs]i()i;il;iii( !• iitipi iin^îc Je l'abhe lUissurt tniiUniu: ci' U\\. — ' Le iiinr(|uis do l'éiielDn s'oceiipdit ulors h composer la Fie altrrr/pe de rurehev^'que île Caniljrai , qu'il jiiii!iiit . en 4 734, a V Examen de cunxcienre pour un Koi, Voyez. Vlli&t. un. de Fciirloii , i'' pari. ail. 5 ii. 1".
' Village près île Veisiiillis. L:i dm liesse de Belhune, aiiiio de iiiailame (iiiyoïi , y dvdiI un rliAleau. — * La iioiiiiiialioil de Ft^iielnii a l'abbaye de Saiiil-Valoiy cul lieu le 24 ili*eeinbro lO'Ji, Cl six semaines après seulement, c'esl-à-Jire le .4 f t' - Mier 1395, il fut iioimiié à l'areheviVlK^ de Canibiai. Aussi n'eut-il point de bulles pour l'abbiyc.
CORRESPONDANCE SUR L'AFFAIRE DU QUIÉTISME
sent pour vous le pouvoir assurer. Monsieur votre frère , qui est sur les lieux, vous le pourroit dire par le temps de la |)risc de [)Ossession qu'en fit pour lors M. l'abbé de Cbaiilerac.
Pour ce que vous nie demandez de la lettre à M. de Tarbes, j'ai bien ouï dire qu'il y en avoit eu une en même temps que celle (pi'on attribue du P. Lacond)e à M"'" Guyon ^ ; mais je ne l'ai jamais vue. Il y a bien de l'apparence , si elle existe, qu'elle vient de la même boutique que la dernière, qui est certainement très- fausse , non-seulement parle style, qui ne ressemble en rien à celui du P. Lacombe , mais par le caractère de l'écriture, dont M"'^ Uiuvon reconnut la fausseté dans le moment qu'on la lui montra , car elle étoit fort mal contrefaite; mais parce qu'il n'éloit pas possible que ce père eût pu lui écrire une paredie lettre, elle en ayant plusieurs de lui en original qui font voir l'idée qu'il avoit de sa vertu, de sa piété, de son amour pour la croix et pour les souffrances , et des grands desseins de Dieu sur son ame par la grandeur de ces mêmes souffrances. La môme bouche ne souffle point le froid et le chaud avec cet excès en même temps : aussi en fut-elle si peu effrayée , quand on lui montra cette lettre, qu'elle répondit sans chaleur à M. l'archevêque de Paris et au curé de Sainl-Sulpice de ce tempslà, qu'il falloit, si la lettre étoit du P. Lacombe, ou qu'il fût devenu fou, ou qu'on la lui eût fait écrire à force de tourmens *. Elle ne voulut pas parler de la fausseté , qui lui sauta d'abord aux yeux, par l'espérance d'une procédure juridique où elle espéroit de la faire connoître (elle qu'elle étoit ; et elle se contenta de leur dire qu'elle les prioit de le lui confrontei-, et qu'elle étoit bien sûre qu'il désavoueroit cette lettre. En effet , c'étoit le droit du jeu que d'en venir à une confrontation ; mais on étoit bien éloigné de la faire. Il y a lieu de croire , ou que ces deux messieurs éfoient trompés les premiers à cette lettre prétendue qu'ils produisoient , ou que, s'ils la connoissoient pour ce qu'elle étoit, ils voulurent voir ce qu'elle produiroit , supposé que l'impression qu'on leur avoit donnée de l'un et de l'autre eût quelque fondement, ce qu'ils auroient pu découvrir par une première surprise. Quoi qu'il en soit , cette lettre à M. de Tarbes, du même temps que l'autre, ne peut venir que du même endroit. Une autre réflexion qui me vient en écrivant ceci , c'est que le P.
' r.'osl la lellic cccxcill ùe colle sodiim , ri-dessus, I. ix, p. 391 . La Déclaration du P. Laconihe à l'cvéqui; de Tarbes se trouve dans les Œuvres de liossiiel , l. xLi,p. 107 el suiv. — "^ Vciyi'ï les ].ièci's cov cl t dvi , I. ix , p. 406 el siiiv.
Lacombe , à qui la tête tourna vers ces tempslà , par l'excès des soufl'raiK es d'une si longue prison sans aucun commerce, et par les tourmens qu'on lui lit pour en tirer quelque chose contre M"'' Guyon , aiiroil bien pu succombera la persécution , et écrire ce qu'on lui auroit dicté : mais la lettre est fausse île tout point, et soit fausseté ou folie, l'on n'a jamais ose la confronter.
Voilà , mon cher marquis , bien des discours : je satisfais , autant qu'il m'est possible, votre curiosité. Tous ces faits m'ont été si fort connus dans le temps, qu'ils me sont encore présens jusqu'à un certain point. L'on verra dans l'éternité ce qu'on a tant essayé d'obscurcir dans le temps. Ce pauvre P. Lacombe est mort à Charenton, fou à lier, après y avoir été plusieurs années. Dieu sera son juge, le nôtre, et celui de ceux qui l'ont tant persécuté.
DCLXX. (DCXIX.^