‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 367 sur 422 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

Lettre du cardinal Caraccioli , archevêque de Saples , au pape Innocent XI , au sujet des Quiétistes , 30 janvier 1682.

Très-s.iint Père ,

Si j'ai quelque sujet de me consoler, et de rendre grâces à Dieu, en apprenant que beaucoup d'ames coidiéds à mes soins s'appliquent au saint exercice de l'oraison mentale, source de toute bénédiction céleste ; je ne dois pas moins m'affliger d'en voir (pielques autres s'égarer inconsidérément dans des voies dangereuses.

Depuis quelque temps, très-saint-Hère , il s'est introduit à Naples, et , comme je l'apprends , en d'autres parties de ce royaume , un usage fréquent de l'oraison passive, que quelques-uns appellent de pure foi ou de quiétude. Ils affectent de prendre le nom de Quiétistes , ne faisant ni méditation ni prières vocales; mais dans l'exercice actuel de l'oraison se tenant dans un grand repos et dans un grand silence, comme s'ils étoient ou muets ou morts, ils prétendent faire l'oraison passive. F.n effil, ils s'efforcent d'éloigner de leur esprit , et même de leurs yeux , tout sujet de méditation , se présentant eu.x-mêmes , comme ils disent ,

à la lumière et au souftle de Dieu , qu'ils attendent du ciel, sans observer aucune règle ni méthode, et sans se préparer ni par aucune lecture ni par la considération d'aucun point; quoique les maîtres de la vie spirituelle aient coutume de les proposer surtout aux coramençans, afin que par la réflexion sur leurs propres défauts, sur leurs passions et sur leurs imperfections ils parviennent à s'en corriger: mais ceux-ci prétendent s'élever d'eux-mêmes au plus sublime degré de l'oraison et de la contemplation , qui vient néanmoins de la pure bonté de Dieu , qui le donne à qui il lui plait. Aussi se trompent-ils visiblement , s'imaginant que sans avoir passé par les exercices de la vie Durgative , ils peuvent par leurs propres forces s'ouvrir d'abord le chemin de la contemplation : sans penser que les anciens et les modernes , traitant cette matière , enseignent unanimement que l'oraison passive ou de quiétude ne peut être prati(|uée que par des personnes arrivées à la parfaite mortilieatiou de leurs passions et déjà fort avancées dans l'oraison. C'est cette méthode irrégulière de faire oraison , par liquelle le démon est enlin parvenu présentement à se transformer en ange de lumière , dont je vais faire le récit à Votre Sainteté , non sans une très-grande horreur.

Il y en a parmi eux qui rejettent entièrement la prière vocale : et il est arrivé que certains , exercés de long-temps dans l'oraison de pure foi et de quiétude sous la conduite de ces nouveaux directeurs , étant depuis lombes en d'autres mains , n'ont pu se résoudre à dire le saint Rosaire, ni même à faire le signe de la croix , disant qu'ils ne peuvent ni ne veulent le faire , ni réciter aucune prière vocale , parce qu'ils sont morts en la présence de Dieu , et que ces choses extérieures ne leur servent de rien. Une femme élevée dans cette pratique ne cesse de dire : Je ne suis rien , Dieu est tout ; et : Je suis dans l'abandon où vous me voyez , parce qu'il plait ainsi à Dieu. Elle ne veut plus se confesser, mais elle voudroit toujours communier : elle n'obéit à personne , et ne fait aucune prière vocale. D'autres encore , dans cette oraison de quiétude , quand il se présente à leur imagination des images même saintes, et de notre Seigneur Jésus-Christ , s'efforcent de les chasser en secouant la tête ; parce , disent-ils , qu'elles les éloignent de Dieu. C'est pourquoi ils font encore cette action ridicule et scandaleuse , même en communiant publiquement; parce qu'alors ils s'imaginent devoir laisser Jésus- Christ , pour penser uniquement à Dieu. Leur aveuglement est si grand . que l'un d'eux s'avisa un jour de renverser un crucitix de haut en bas , parce , dit-il , qu'il l'empêchoit de s'unir à Dieu , et hii faisoit perdre sa présence. Ils sont dans cette erreur , de croire que toutes les pensées qui leur viennent dans le silence et le repos de l'oraison , sont autant de lumières et d'inspirations de Dieu , et qu'étant la lumière de Dieu, elles ne sont sujettes à aucune loi. De là vient qu'ils se croient permis sans distinction tout ce qui leur passe alors dans l'esprit.

Ces désordres me pressent, moi qui suis, quoiqu'indigne, comme le vigneron appliqué à la culture de cette vigne, d'en rendre un compte exact avec tout le respect que je dois à Votre Sainteté, comme au grand père de famille, afin que connoissant par sa sagesse la racine envenimée qui produit de tels germes, il emploie toute la force de son bras apostolique pour les couper, et pour en arracher jusqu'à la racine, d'autant plus que sur cette matière il se répand des opinions qui méritent d'être condamnées.

Depuis que je suis ici on m'a présenté un manu,scrit qui traite de l'oraison de quiétude, pour obtenir la permission de l'imprimer. Il s'y est trouvé tant de propositions dignes de censure , que j'ai refusé cette permission, et que j'ai retenu le livre. Je vois que les plumes se préparent de tous côtés à écrire des choses dangereuses. Je supplie Votre Sainteté de me donner les lumières et les moyens qu'elle jugera à propos, afin que de ma part je puisse aller au-devant des plus grands scandales qu'il y a à craindre en cette ville et dans ce diocèse. Je ne puism'empêcher de donner encore avis à Votre Sainteté de l'usage de la communion journalière, introduit ici parmi les la'iques même mariés, qui, sans faire paroitre aucun avancement dans la vie spiritulle, comme ils le devroient néanmoins en s'approchani si souvent de la sainte table, non-seulement ne donnent aucune satisfaction, mais au contraire beaucoup de scandale. Aussi Votre

PIÈCES JUSTIFICATIVES

Sainteté ne peut ignorer ce qu'elle a ordonné dans son décret général, recommandant particulièrement aux confesseurs^ au jugement desquels doit être réglée la communion journalière des laïques, qu'en la permettant ils se souvinssent surtout de faire voir la grande préparation et la grande pureté queTame doitapporter au saint banquet. Et néanmoins l'expérience ne fait voir que trop, que sans avoir aucun égard aux pieux avertisseraens de Votre Sainteté , la plupart des laïques fréquentent tous les jours la sainte communion ; dont je me sens obligé de porter ma plainte à Votre Sainteté, comme d'un abus manifeste, auquel je la supplie de me prescrire un remède convenable avec ses ordres particuliers que je suivrai comme la guide qui doit me conduire en toute sûreté dans le gouvenement des âmes. Au reste je baise très-buniblement les pieds de votre Sainteté.

Signé, le Cardinal Caraccioli.

^'' II. — l'.\GE 04.

On a désiré assez généralement de connoilre la lettre toule entière du père Bourdaloue k madame de Maintenon. Nous avons cru devoir déférer à cette demande.

Leltr-e du P. Bourdaloue à madame de M(dntenon.

Paris, 10 juilli-l 1694.

« J'ai lu. Madame , et relu avec toute l'attention dont » je suis capable, le petit livre ' que vous m'avez faltThou- » neur de m'envoyer; et puisque vous m'ordonnez de vous » en dire ma pensée, la voici en peu de mots. .le veux » croire que la personne qui l'a composé a eu une bonne » intention-, mais autant que j'en puis juger, son zèle n'a » pas été selon la science, comme il auroit pourtant dû » l'être dans une matière aussi importante que celle-ci; car » il m'a paru que ce livre n'avoit rien de solide ni qui » fût fondé sur les véritables principes de la religion. Au r» contraire, j'y ai trouvé beaucoup de propositions fausses , » dangereuses^ sujettes à de grands abus, et qui vont à M détourner les âmes de la voie A'oriuaon que Jésus-Christ » nous a enseignée et que l'Ecriture nous recommande ex- » pressément; à les en détourner, dis-je, jusqu'à leur en » donner du mépris. En effet, la forme d'oraison que Jésus- » Christ nous a prescrite, est de faire à Dieu plusieurs de- » mandes particulières pour obtenir de lui, soit comme justes, » soit comme p.';cheurs,lesdiflérenlesgràcesdusalutdontnous » avons besoin, h'oraison que l'Ecriture nous recommande » en mille endroits, est de méditer la loi de Uieu, de nousex- » citer à la ferveur de son divin service, de nous imprimer >• une crainte respectueuse de ses jugeinens, de nous occu- » pcr du souvenir de ses miséricordes, de l'adorer, de l'in- » voquer, de le remercier, de repasser devant lui les années » de notre vie dans l'amertume de notre ame , d'examiner M en sa présence nos obligations et nos devoirs. Ainsi prioit » David, l'homme selon le cœur de Uieu, et ainsi l'ont pra- » tiqué les saints de tous les siècles. Or la méthode (Vorai- » son commune dans le livre dont il s'agit, est de rctiauclur » tout cela, non-seulement comme inutile, mais comme » impaifait, comme opposé k l'unité et à la simplicité de M Dieu, comme propriété de la créature, et même comme » qiiehpie chose de nuisible k l'ame. eu égard il l'élat où l'on n suppose qu'elle se met, quaud il lui pkiil '!.■ >c réduire à » ce simple acte de foi, par lequel ellf ( H\is,i-r Kn'u en M elle-même, sous la plus abstraite de toul.s lis kIims, se » bornant là et sans autre cllort ni préparation, attendant » que Dieu fasse tout le resti; , méthode encore un coup )) |)leinc d'illusion, qui roule sur ce principe mal entendu, » dont le quiélisme abuse ; savoir, ((ue la perfection de l'ame j) dans Voraison est qu'elle se dépouille de ses nropres » opérations suriialuivlles, saintes, méritoires et procédantes » de l'eïprildr Dieu, telles (pie sont celles (huit je viens de » faire le déniuuhreuienl. Car, (juelle iirrierlidu peut-il y » avoir k se dépouillpr des plus execlleiits actes de vertus » chiélieniies, dans lesquels, selon Jésus-Christ, et selon

De uiailuliii' (iiiNiiii.

tous les livre sacrés, consiste le mérite et la sainteté de Voraison même. Cependant c'est à ce prétendu dépouillement, j'ose dire, à cette cbiinériqiie perfection, qu'aboutit toute cette doctrine du Moj/en court. Je sais bien que Dieu, dans l'état et dans le moment de l'actuelle contemplation, peut se communiquer à l'ame d'une manière très-forte (pii fasse cesser en elle soudainement tous les actes particuliers, quoique bons et saints, parce qu'il tient alors les puissances de l'ame comme liées et lixées à un seul objet; en sorte que l'ame n'est pas libre et qu'elle souffre l'impression de Dieu plutôt qu'elle n'agit. Je sais, dis-je, que cela arrive. Car, à Dieu ne plaise que je veuille ici combattre la grâce et le don de la contemplation infuse! .Mais que l'ame de son chef, prévenant cet état et ce moment de contemplation , affecte ellemême de suspendre dans Voraison les plus saintes opérations pour s'en tenir au seul acte de foi, et que, par son choix, elle se détermine à sortir de la voie sûre que je lui ai marquée pour s'engager dans une nouvelle route, qui, par la raison même qu'elle est nouvelle, doit au moins lui être suspecte, c'est ce que je ne conviendrai jamais être pour elle une perfection. On dit que l'ame n'en use ainsi, et ne se défait de ses opérations que pour s'abandonner pleinement à Dieu et laisser agir Dieu en elle ; et moi, je soutiens qu'elle ne peut mieux se disposer à laisser agir Dieu en elle, qu'en faisant elle-même lidèlement ce que Jésus-Cbiïsl lui a appris dans V<n'aison dominicale, ou ce (|ue David ;i pratiqué dans ses entretiens avec Dieu ; et j'ajoute (|iie si jamais l'ame avoil droit d'espérer que Dieu relevât à la conlntipIaUnn, ce seroit dans le moment où avec bumilile. ;ivec lidelilé, il la trouveroit solidement occupée du saint excicne de la méditation. Quoi qu'il en soit, se faire, selon le Moyen court, une méthode et une pratique de retrancher de Vor(nson ce que Jésus- Clirist y a mis, et ce que les saints ont conçu de meilleur et de plus agréable à Dieu, les demandes^ les remerclmens, les offres de soi-même, les désirs, les résolutions, les actes de résignation et de componction, pour s'arrêter k une foi nue, qui n'a pour objet , ni aucune vérité de l'Evangile , ni aucun mystère de Jésus-Christ, ni aucun ■ attribut de Dieu, ni nulle chose quelconque, si ce n'est précisément Dieu; proposer indifféremment cette mé-

• thode à'oraison à toutes sortes de personnes sans excep- ' tion, préférer cette méthode d'oraison à celle que Jésus- I Christ a enseignée a ses apôtres, et par eux k toute son i Eglise ; prétendre que cette métliode d'oraison est plus i nécessaire au salut, plus propre k sanctifier les âmes, à ' acquérir les vertus, à corriger les vices, plus proportionnée I aux esprits grossiers et ignorans, plus facile pour eux a . pratiquer, que Voraison commune de méditation et 1 d'a//'ei:tion ; quitter pour cette méthode d'ortnson la leci tiire, les prières vocales, le suin d'exainiiiersa conscience;

substituer même cette méthode d'orinsoii aux dispositions i les plus essentielles du sacrement di! pénitence, jusqu'k . vouloir qu'elle puisse tenir lieu de contrition sans qu'on I ait actuellement aucune vue de ses péchés: toutes ces i choses, dis-je, me paroissent autant de choses dangereuses

• dont le Moyen court est rempli. Il me faudroit un voi liiine entier pour vous le faire remarqmîr suivant l'ordre ' des chapitres. J'en ai fait l'extrait, que je pourrai quelque

• jour vous porter k Saint-Cyr, aussi bien que le sermon i que je lisk Sainl-Eustache sur cette matière. Cependant, I comme j'ai découvert que ce Moyen court n'c[o\l(\y\'»n*^. i répétition d'un autre ouvrage intitulé : Pratique facile

• pour élever l'ame à la contemplation, qui parut il y 1 a environ vingt ans, et dont l'auteur étoit un prêtre de i Marseille, nommé Malaval, je vous envoie la traduci tion française de la réfutation qui s'en lit alors par un

célèbre prédicateur nommé le père Segneri, qui vit encore, et qui a le premier combattu la secte de Molinos. n Mais je ne puis , en finissant , m'cmpêciier de remer- I cier Dieu de ce qu'il vous a préservée d'avoir du goût 1 pour ces sortes de livres , et de ce que , par une provi- 1 (lence particulière , vous ne leur avez donné nulle appro- 1 balum. Car, dans le mouvement où sont les esprits, quels I progrès cette méthode d'oraison ne feroit-elle pas |iaii mi les dévots, smloiit k la cour, si elle y éloil encore

• appuyée de votre crédit! Dieu m'est témoin que je n'abonde

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