‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 38 sur 422 · DU MÊME AU MÊME · texte numérisé non relu

DU MÊME AU MÊME

Sur le méini' sujft.

Le /< mars 1733.

Je commence cette lettre , mon cher marquis, que je ne prétends finir qu'à plusieurs reprises; car je suis fort foible , relevant à peine d'un rhume fâcheux avec de la fièvre, que les trois quarts de Paris essuient actuellement sans exagération. J'ai du temps pour l'occasion qui se présente, et je ne veux rien forcer; car je sens que je ne le pourrois.

Je vous envoie plusieurs copies de lettres que j'ai trouvées chez le fils du Tuteur •, qui vous donneront des éclaircissemens sur plusieurs questions que vous me faites au sujet du libelle * dont vous me parlez. Je vous ai déjà envoyé copie de celles du cardinal Le Camus % qui sont en nature , et qui prouvent du reste la fausseté de celle qu'on lui impute. En voici d'une autre espèce , pour faire voir la fausseté de celle qu'on attribue au P. Lacombe ; c'est une lettre que M""* Guyon écrivit à la P. D. ♦

» On a déjà vu (im,- I,- ,lno de riu-vivusr <^toil souvcnl de signé sous ic nom par I. s amis de madame Guyon. l.i' fils du Tuteur désigne ici le duo de Chaulnes. — » ("> Iii),dle étoil sans doute la Relation de l'abbé Phelippe.-^ux. — ^ Voyez les lettres l, il , LWii el i.xxx de cette SP.lioii , t. ix , p. 5 , .52 et 61. — * Ces lettres initiales indiquent la duchesse de Keauvilliers. La lettre de madame (inyon a celle dame esl la CDVi*, déjà citée, t, ix , p. 407.

CORRESPONDANCE SUR L'AFFAIRE DU QUIÉTISME

le soir même que M. l'archevêque de Paris l'alla voir à Vaugirard avec le curé de Saint-Sulpice d'alors. Elle lui rend un compte simple et naïf de tout ce qui se passa dans cette conversation , et l'on y voit une vérité et une candeur que jamais rartifice ne sauroit contrefaire. Cette lettre prétendue du P. Lacombe, dont on lui laissa copie, et qu'elle envoya en même temps à la P. D. est jointe à cette copie , et la suit ; elle l'a gardée conmie un origmal qui prouveroit , en cas de besoin , la fausseté de celle qu'on lui produisit, et que le curé de Saint-Sulpice remporta, comme vous aurez pu voir dans la précédente.

Je joins à ces deux copies d'autres copies de lettres du P. Lacombe à M'"^ Guyon , écrites en divers temps , que j'ai fait copier sur les originaux que m'a fournis le fils du Tuteur, pour vous faire voir qu'une même main n'a pu écrire , ni un même esprit penser ce que renferment ces copies , dans des temps si peu suspects , et cette dernière prétendue lettre , qu'on lui a produite dans un temps où l'on mettoit tout en œuvre pour appuyer l;i calomnie , si proche de l'égarement d'esprit où tomba le P. Lacombe , s'il n'y étoit déjà tombé ; car il y a lieu de croire que la longueur de la persécution, et peut-être toute celle qu'on lui fil pour en arraclier un pareil témoignage , contribuèrent beaucoup au malheureux état où il tomba dans ce temps-là. Il est certain qu'on ne sut qu'un assez long-temps après, qu'il étoit renfermé à Charenton, entièrement fou , et d'une folie pleine de violence. Je ne prétends pas taxer ni feu M. l'archevêque , ni le curé de Saint-Sulpice d'alors, d'avoir produit cette lettre comme la croyant fausse et supposée; mais, dans les circons"tances du temps , ils crurent pouvoir faire usage d'une lettre qu'on leur produisoit , soit pour imposer au public qu'ils avoient intérêt de mettre dans leur parti contre M. de Cambrai , soit pour voir si dan? une première surprise, telle que la devoit produire une pareille lettre , ils ne découvriroient pas qtielque première émotion qui leur fît juger du fond qui donnoil lieu à la calomnie. Je crois que c'est tout ce qu'on peut juger de |)lus favorable pour eux dans la scène qui se passa pour lors.

Je joins à tout cela copie dune protestation qu'elle fit à Meaux contre les violences que lui fit M. de Meaux étant à Sainte-Marie, où il voulut tirer d'elle des signatures horribles , comme de n'avoir jamais cru au Verlie incarné , et d'autres de cette nature , dont ses lettres sont pleines; car, comme elle sentit les violences

inouies dont il usoit à son égard , elle ne se crut plus obligée de garder le silence qu'elle lui avoit promis, et écrivit ici à ses amis pour demander conseil dans l'état pitoyable où elle se trou voit réduite : mais n'en pouvant avoir assez à temps contre les signatures qu'il exigeoit . et qu'elle refusoit absolument , enfin il se contenta de celles qu'il en put tirer, dont elle fut si peu contente, elle, qu'après avoir fait la protestation dont est ici copie ', elle envoya quérir un

' Voici coUo Prnleslatioii , ijin; ikuis Iroiivoiis jointe aux Icltros de iiiailiinic Guyon au dui- ilo ( hovrruso.

A Sàink'-Maiio de Mcau\, ce vendredi 13 avril 1695.

Je soussignée, étant au lit malade dans le couvent de la Visitation de Sainte-Marie de Meauv , onfei niée dans c« nionastéie, sans aucun commerce au dehors, et sans pouvoir avoir (le conseil, Mgr l'évéquo do Meauv, Jaciiue-BéniRn© Rossuel , m'apporta un soir, 14 mars 5 095, trente-quatre Articles qu'il nie dit être contre des erreurs, pour me faire signer que j'avois eu ces erreuis. Je lui répondis que, par la grâce de Dieu, je u'avois jamais docte des vérités contenues dans Icsdils Ircnte-quaire Articles; que j'étois prête a les signer de mon sang, mais qu'en les bignaiil, je voulois mettre que je n'en avois jamais doitlé. L'on ne voulut jamais me l'accorder; mais comme, d'un cùlé, je ne pouvois avancer en conscience que j'eusse jamais doiilé un instant de ces choses, puisque je n'en ai point douté, el que de l'aulre il faut obéir a la violence; après les protestations faites audit seigneur évéque , de mon amour pour l'Église et parfaite soumission envers elle, et avoir prié iiislammenl ledit seigneur de mettre les choses le plus au giMiéral (ju'il ixiurroil , aliii que je pu«so signer sans mentir, ledit seigneur evéqne m"a fait uu modèle de ce qu'il vouloit absolunn'iit que je misse en bas desdits Articles , avec une déclaration vraie et sincère que je lui ai faite de mon altacluiueiit au saint siège apostolique, après lui avoir soumis les deu\ iielils livres du Moyen court el facile de faire oraison , et celui de V Exposition du Cantique des Cantiques de Salomou selon le sens mtjsliqne , qui sont le» d<'ux que je rcconnoisse avoir faits : après avoir fait une déclaration, éomnie je la fais encore ici , de n'avoir dit el fait aucune des choses dont on m'accuse, el avoir demandé même il Sa Majesté des couiuiissaiie* laïques \)our examiner mes niiTurs; après avoir ofreit de me mettre en prison pour me faire examiner de toutes manières, ce qui lu'ayant été refusé, j'ai dcniandô de me mettre en une leligion où l'on put rendre laison de ma conduite , je m'y suis mise volontairement rien qui! pour cela; el l'on se sert de ma lionne foi pour me faire signer, ajirès ui'avoir ùté toul conseil et tout commerce au dehors. J'ai donc protesté et proteste encore ici n'avoir fail ni dit aucune des choses dont ou m'accuse; que je njai garde d'avoir été convaincue par Mgr le cardinal de Grenoble on présence du P. de Richobra(iue , pour lors prieur des Béné- •tictiiisdc Saint-Uoberl, d'avoir dil d.s paroli'S scandaleuses, puisque je jure sur l'Evangile, que je ne les ai jamais vus ensemble dans un même lieu. J'ai <lonc mis eu main dudit seigneur évéquc de Meaux une déclaraliiiii de ces choses; et après être convenus ensemble (|u'en signant lesdits trentequatre Articles ci-joinis, avec ce (|ui suit au bas, il me donneroil une décharge enlière de tout ce qui reganle les soupçons sur ma foi; avoir même dressé ledit acte de décharge devaiil moi. el être convenu des termes ; m'ayanl d(mné parole qu'en lui donnant lesdits Articles cl le papier signé coiiiiiie il l'BNoil lui-même dressé, il me donneroit une pleine décharge telle (|ue nous en convenions, et que par là celte alfaire etoit finie : il m'a laissé b'^lits Articles , avec l'acle ((u'il avoit dressé pour l'écrire au bas ilesdils Ireiile-quatre Ailicles ci-joints , et le signer; il a emporté che/. lui le modèle de l'acte (|n'il me ilevoit donner pour ma décharge, avec liar(de de me le riip|)oi li-r nnjourd'hui vendredi 15 avril 1693, tt qu'il me le donneroil pour ma ilécliarge, lorsque je lui

CORRESPONDANCE SLR L'AFFAIRE DU QUIÉTISME

notaire qu'elle en chargea de dresser l'acte dans la forme qni convenoit, qu'elle adressa depuis à un de ses amis , cacheté de près de vmgt cachets, pour être déposé «lans le temps chez un notaire de Paris, pour servir un jour ce que de raison : ce qui fut depuis exécute suivant son inlcnliou.

moUrois ontro Ifs mains les Ironte- quatre Arliilcs, avec l'acli? qu'il iii'iivoil dressé au bas siijiK? : je l'ai l'ail Iransirire sur son uioili'le, ensuite je l'ai signe ; eUoniine il est venu rc soir vendrciii 15 avril , je lui ai remis lesdils Articles , avec l'iute au bas el la diHlaralion , eu lui demandant la dériiarue qu'il m'avoil promise. Il a ouveit un l'orlefeuille fermant a clef, tomme pour me la donner, où il a enferme lesdils Articles, avec l'acte signé de moi , cl la déclaration ci-dessus mentionnée , et m'a refusé la décharge , disant qu'il vouloil voir avec ses amis ce qu'il me feroit encore siijncr auparavant. Je di'clarc donc le l'ait comme il est , et la violence dont ou use on mon endroit : privée de conseils el de tout secours, je proteste lie nullité do tous ces actes, cl de ceux qu'on me fera signer dans la suite, attei\du que je ne suis pas libre; non que je refuse de doinit-r tel témoignage qu'on voudra de ma foi, car je proteste encore ici n'avoir jamais doute d'aucune chose qui regarde la fui ; que j'ai toujouis soumis sincèrement mes livres, comme je les soumets, coudanuianl de loul mon cœur les mauvaises e\()ressions que mon ignorance m'y a fait mettre , n'ayant ja'.nais eu dessein de favoriser les nouvelles erreurs, donl je n">i\ois jamais ou'i parler lorsque j'ai écrit lesdils deux livres, .l'ai même fait voir claireinenl a mondit seigneur évéque de Meau\ qu'il n'y avoit aucune expression ni proposition , dans mes livres , qui. ne fussent dans ceux de plusieurs auteurs canonisés, comme saint François de Sales, sainte Catherine <ic Gènes, saint Jean de la Croix, el bien d'aulres. Nonobstant toules ces choses, m'uveuglanl nioi-ménie par soumission, je n'ai pas laissé de renoncer k mon jugemcnl et à ce que je voyois, pour soumettre mon esprit el mon cœur k ce ((u'tm me disoil élie dans ces livres, quoique je visse le contraire, et que je susse bien que ce qui esl une expérience d'aniciur et de charité n'est point un dogme de foi, la foi étant un arle dill'>'renl de la charité. J'ai soumis mon esprit, cl le soumets encore de loul mou cœur : mais je déclare en même temps que je ne pri'lends rien signer qui préjudicie a m,i foi ; que , si on me fait faire quelque chose qui y puisse donner alleinte , c'est la force qui mole fait faire, el le respect profond que j'ai pour l'Eglise, qui fait que je crains qu'en ne signant pas tout ce qu'on me propose, cela ne donne souvent lieu k des renmemens, qui scandalisent l'Eglise, par des personnes qui, enlèlées de leurs opinions, veulent l'emporter, el ne jamais céder. Pour moi, je proteste que je sacrifie tout intériH de repos et d'honneur pour l'inlérél de l'Eglise ma mère ; mais je proteste en mèuiv temps

Il m'est encore tombé trois lettres du P. Lacombe, donl je vous envoie les copies à telle fin que de raison ' : vous jugerez , par le tout , si cet homme si décrié mériloit l'horrible persécution qu'il a soufferte , et celle que soulfre encore sa mémoire par toutes les horreurs qui sont répandues daus le libelle en question, sans qu'on lui ait jamais dit plus haut que son nom , qu'il ait subi aucun interrogatoire que sur son Analyse ap[)rouvée à Rome jiar l'Inquisition '% qu'il y ait eu aucune information , nul corps de délit, n"i de confrontation. Dieu soit béni! II sait pourquoi il permet le mal qu'on fait à ses serviteurs , et ce qu'il leur prépare dans l'autre monde. Je ne puis que je ne vous marque mon indignation contre la malignité de ces faiseurs de l.belles. Il semble que l'enfer soit déchaîné. Dieu surtout.

Je vous embrasse , mon cher marquis , de tout mon cœur. Ce que vous me dites de la santé de M""= de Fénelon me donne de l'inquiétude pour elle et pour vous. Je vous embrasse de tout mon cœur.

de la sincérité de ma foi, el que je ne m'en suis jamais écartée un moment. Que si la violence me fait signer quelque chose i| ni donne lieu de croire que j'ai été dans l'erreur, je le désavoue, et ne le signe que par violence; aimant mieux laisser juger que ma foi est moins pure, que de troubler la même foi par une résistance trop forte , el un attachement k prouver la vérité de celle même foi. Je prolesle donc que je n'ai jamais douté ni hésité sur aucun article de la foi ; que je désavoue tous les mauvais sens qu'on peut donner k ces deux livres du Minjen et du Cantique, les ayant écrits dans les sens tréscalholiqucs, que les spirituels approuvés, qui disent les mêmes choses, ont eus; et de tout ce que contient cet acte, j'en fais mon leslament de mort.

' On a vu ces lellres du P. Lacombc ; du moins nous avons donné celles qui pouvoienl oli'i ir quelque inlérél. Ce sont les

L, 1,XXXII, LXXMV, l\XXV, LXXXVI, LXXXIX, XL Ct XClldu

l. IX. — ^L'.-/nalyxe de l'Oraiso» menlale , du P. Lacombe, avoil été imprimée» Vcrceil en 1686 , avec l'approbation des Inqnisitcurs de (elle ville; mais ce livre fut condamné k Koine, par nu décret dv l'Inquisition du 9 septembre 1688.

LETTRES

DE M. '* (L'ABBÉ DE Lk BLETÏERIE) A UN AMI,

Page 1