‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 39 sur 422 · AU SUJET DE LA RELATION DU QUIÉTISME · texte numérisé non relu

AU SUJET DE LA RELATION DU QUIÉTISME

M. Dec. XXXIH.

Raisons générales qui ne lui permettent point d'njoutpr foi à la Relation de l'abbé Pbelippcaux.

Ce 15 (Iricnibro 1732.

Vols voulez, monsieur, que je vous rende comple de mes réflexions au sujet de la nouvelle Relation du Quiétisme. Heureusement elles ne vous seront point suspectes. Outre que le dogme n'y entrera pour rien , vous connoissez â fond ce que je pense du quiétisme même le plus mitigé. Je le regarde comme un raftinement contraire à la noble simplicité de l'Evangile , comme une doctrine condamnée par l'Eglise , et aussi frivole que dangereuse. Je vous ai dit bien des fois, que, s'il étoit permis de donner dans quelque excvs, je serois plus porté à faire main-basse sur tous les mystiques, qu'à outrer aucune de leurs spéculations.

Après cette profession de foi, dont vous m'auriez dispensé , monsieur, mais qui ne sera pas inutile , si \ous conununiquez ma lettre à certains esprits ond)rageux , je viens à l'auteur de la Relation. Je trouve qu'il a échoué contre nn écueil qui devient fatal à la plupart de ceux qui ont écrit des Mémoires. Quand ils sont déterminés à vider leurs portefeuilles , et à donner au public les choses dont ils ont été les acteurs ou les témoins , ils succon\henl à la tentation de devenir historiens en forme. Ils entreprennent des narrations suivies et complètes. Pour lors , ils vont à l'emprunt , et Dieu sait s'ils s'adressent toujours bien. A un fond vrai et original ils cousent des lambeaux pr.siiches , et très-souvent renqdis d(^ faussetés , et qui déparent leurs ouvrages , et les rendent même dangereux. Le grand n()nd)re des lecteurs est

trop superficiel ou trop paresseux pour lire en critique. C'est un état violent que d'estimer ou de mépriser un livre à demi. Ainsi , chacun envisageant le livre sous une seule des deux faces qu'il présente, les uns adoptent le mensonge , parce qu'il est mêlé avec la vérité ; les autres rejettent la vérité même , parce qu'elle est jointe au mensonge.

M. Phelippeaux se trouvoit par hasard à Uome avec M. l'abbé Hossuet , lorsque l'affaire du quiétisme y fut portée. M. l'évêque de Meaux chargea de ses intérêts monsieur son neveu , et lui donna pour second ce docteur , qui étoit sa créature , son ancien domestique , bon théologien , zélé pour la saine doctrine et pour la gloire de son mailre. Il eut pai't à la sollicitation de l'affaire ;. il aida à instruire les consulteurs Piomains que le Pape avoit nommés poiu" examiner le livre des Maximes, dont M. l'abbé Hossuet poursuivoil la condamnation.

Si l'auteur s'étoit borné à donner un journal , et à rendre comple de la négociation , ou s'il avoit seulement ajouté aux faits dont il étoit instruit par lui-même, ceux qu'il trouvoit dans les écrits de M. de Meaux et dans d'autres sources respectables , tous les irens sensés applaudiroient à son ouvrage ; il eût mérité les louanges que lui |)rodigue son éditeur. Mais voulant remonter plus haut, et reprendre les choses jusque dans leur origine, il n'a pas pris garde qu'il se rendoit le copiste d'écrits envenimés , et l'écho de bruits également faux et scandaleux. Le commencement du livre a infliK' plus ou moins sm- les pallies qui le composeiil. En copiant des écrits calomnieux , sa |diime a pris une teinture de calomnie , sans qu'il s'en aperçut. Il a fallu assortir au début et la tournure de ceilaius fails et les réilexions qui les accompagnent.

LETTRES SUR LA RELATION DU QUIETISME

Si vous me demandez comment raiilcm* , liomme de bien , a recueilli des calonmies atroces , et comment, avec assez d'es|M'it, il ne s'est pas aperçu qu'il transcrivoit de mauvais mémoires: voici, monsieur , quelle est ma pensée. Les impressions qu'il avoit prises dans l'aigreur de la dispute , l'esprit de domesticité et son humeur caustique le rendoicnt crédule. Oans les disputes de icligion , on adopte trop légèrement ce qui se débile au préjudice de ceux qu'on regarde couune les ennefiiis de la vérité. Tel qui se sent incapable de rien inventer, n'en est que moins en garde contre tout ce qu'il entend dire : ne faisant pas réllexion qu'il y a des gens qui calomnient par principe de conscience, d'autres (jui, dans le transport d'un zèle outré , réalisent les lantômes de leur imagination. Un subaltei'ue embrasse la querelle de son patron souvent avec plus de vivacité que son palron même, et toujours avec des sentimens moins élevés.

Je ne fais pas un crime à l'auteur de la //<?la/ ion d'iwo'iv épousé avec chaleur les intérêts de M. de Meaux , qui étoient au fond ceux de l'Eglise. C'est le propre des grands hommes de [Kissionner tout ce qui les environne. Mais une passion , quelque légitime qu'elle soit , est une passion, et prend toujours sur le jugement. On soupçonne et ou croit volontiers le mal, lorsqu'on aime à le dire. Or, si quelqu'un doutoit que l'auteur fut d'un génie àcw. et mordant , on |)ourroit citer le témoignage de ceux qui l'ont connu : mais la Relation suflit ; il s'est peint dans son ouvrage.

Parmi tant de personnages qu'il introduit sur la scène , M. Bossuet est presque le seul qu'il loue sans restriction. Il ne fait quartier ni aux amis ni aux indifférens. Quant aux ennemis, il les déchire , il leur prodigue les traits les plus odieux, quelque étrangers qu'ilssoienl à la cause. Non content de faire de M. l'archevêque deCambrai le plus faux elle |)lus fourbe des liommes, il donne un tour malin à ses actions les plus régulières, telles que la démission qu'il lit de son abbaye '.Il va jusqu'à insinuer des soupçons sur les mœurs de ce prélat -, qui turent toujours irréprochables. Il n'épargne pas même sa physionomie ; il y trouve je ne sais quoi de sinist)-e '. C'est pour le flétrir , qu'il se déchaîne contre M""" Guyon, et qu'il la représente comme une femme perdue, qui cachoil sous les dehors de la piété les horreurs pratiques du molinosisme.

Vous savez , monsieur , que, quand il seroit question de l'hérésiarque le plus opiniâtre et le plus inqjéuitent , l'équité, qui est due à tous les hommes , ne permettroit pas de lui iuq)uter des crimes dont il seroit innoceul. Etoil-il donc permis de noircir , sans nécessité connue sans preuve , une dame , qui, ayant été engagée par son extrême simplicité dans des erreurs spéculatives, s'est soumise de bonne foi, lorsqu'elle a été détrompée , et qui est morte enfin comuje elle avoit vécu , dans la pratique des bonnes œuvres?

Elle avoit eu le malheur d'attirer l'attention par deux petits livrets , qu'elle avoit écrits par obéissance, et que ses amis donnèrent au public , avec permission et approbation de doctours. Ou trouva dans la doctrine de ces livrets des conséquences pernicieuses pour les mœurs; conséquences qu'elle n'y avoit jamais aperçues, et qu'elle détesta toujours. C'est une méthode injuste , mais abrégée . pour décréditer les erreurs , que de décrier les personnes. Des gens sans aveu l'employèrent contre M""' Guyon. On prélendit qu'elle les pratiquoit , eteuseignoil à les pratiquer. On sema mille sou|H;ons contre sa vertu. Une absence de quatre ou cinq années, pendant lesquelles elle avoit voyagé pour de pieux établissemeus , fournissoit aux calomniateurs un vide qu'ils remplissoient de toutes les horreurs imaginables '. Cependant il n'y eut jamais contre elle , je ne di^ pas de conviction , mais même d'accusation en forme. Ce n'éloient que des bruits vagues , que cent bouches répétoient , et qu'aucune n'avouoit.

Au milieu de cette tempête, elle réclama le secours des lois. Elle demanda permission de se constituer prisonnière , et de se purger juridiquement ^. Elle offroit de montrer , par des preuves positives, qu'elle n avoit |)oint fait les choses dont on l'accusoit. On ne l'écouta pas ; mais la manière dont on la traita bientôt après fait autant à sa décharge, que si elle avoit été justifiée par un arrêt contradictoire. Malgré ses soum'ssions réitéiées , ou l'enferme tantôt à Vincennes , tantôt à la Bastille. Qu'arrive- t-il , monsieur ? Pendant plusieurs années d'une rude captivité , accablée d'infirmités, et séparée de ses femmes, qu'on maltraite pour les obliger à la charger, elle subit les interrogatoires les plus captieux : mais on ne découvre rien qui la llétrisse. Une si vive persécution ne lui fait perdre ni l'amitié ni l'estime d'un grand nombre

1 Relui, du Qiiiit. C" iKiil. I'.

Il.id. \K »«.

FÉ>ELON. TOME X

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