‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 389 sur 422 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

dire les différens systèmes dos auteurs mystiques. C'est un mérite dont on doit lui savoir j;ré dans une matière si subtile qu'elle échappe quelquefois à rintellipence. Jurieu alFecle de se montrer impartial envers Bossuet et Fénelon ; mais celle impartialité consiste Jt les condamner l'un et l'autre : on doit bien croire qu'il ne négligea pas celte occasion de sii^nal'.'i' sa vieille haine contre Bossuet, par nu acharnement bien [dus marqué. 11 avoit k se venger de l'ignominie avec laquelle l'évèque de Meaux l'avoit si souvent Irainé à son char dans les champs de la controverse. Jurieu s'attache , dans la dernière partie de sou ouvrage , à relever toutes les irrégularités de fonds et de forme du jugement qui avoil condamné Fénelon. 11 démontre surtout, ce qui éloit assez facile , (pie Fénelon auroit été bien plus fondé que les disciples de Jansénius, à éluder le jugement du saint Siège par la distinclicui du fait et tin droit, ou par le sens de l'uutenv et celui du livre ; mais plus Jurieu s'efforce de donner des couleurs spécieuses ii son opinion , plus il fait , sans le vouloir , l'éloge de Fénelon. Qu'on compare la gloire qui est restée à Fénelon par sa généreuse soumission, avec les Iroubles que l'entètemenl et le défaut de bonne foi de quelques novateurs ont excités dans l'Eglise ; et on reconnoitra que Bossuet et Fénelon ont également bien mérité de la religion dans cette grande controverse: l'un, en assurant les droits de la vérité; et l'autre, en airerrnissant l'autorité de l'Eglise.

N" Xll. — PAGE 147.

Sur un manuscrit de Fénelon, qui devait (^tre retnis au Pape après sa mort.

Nous avons un manuscrit très-volumineux de Fénelon, écrit en latin, et entièrement de sa main. Il a composé cet ouvrage après la condamnation de son livre, et son intention étoit qu'il fût remis au Pape après sa mort. « Je veu?:, » dit-il dans la préface *, que celte exposition de mes sen- » limens soit regardée comme une espèce de testament écrit )) sous les yeux de Dieu, qui constatera , après ma mort, » qu'un évèqiie catholique a gardé avec lldélité, et dans » toute son intégrité, le dépôt de la véritable doctrine, et » qu'il n'a voulu ni enseigner ni approuver aucune des » erreurs condamnées dans son livre. Dieu sait que je ne » ments pas. »

Fénelon soumet avec une entière docilité son manuscrit et toute la doctrine qu'il y établit , à l'autorité et au jugement du saint Siège ^. « Je demande à Dieu que ce que je » vais écrire, dans la seule vue de défendre la chanté, » soit écrit dans cet esprit de paix , d'humilité et d'édillca- » tion qui caractérise la véritable charité. Je soumets toutes » mes paroles et toutes mes pensées à la correction de l'E- » glise mère et maîtresse de toutes les églises. C'est dans » cette disposition que je veux vivre et mourir.

» Loin de moi la coupable pensée ^ de chercher par des » voies obscures et souterraines, à défendre même indirec- » tement le livre condamné par le pape Innocent XII. J'ai » déjà adhéré quatre fois , et adhère encore sans aucune » restriction, dans toute la sincérité de mon cœur, et avec » une pleine et libre volonté, au bref du souverain Pontife, » et à toutes les qualifications portées contre les propositions » qu'il renferme. H ne s'agit donc plus d'un livre que j'ai » déjà si souvent abandonné, mais uniquement d'un point » qui intéresse la pureté du dogme. A Dieu ne plaise qu'on » puissô me soupçonner le dessein de renouveler de malheu- » reuses controverses. Mais ne m'est-il pas permis d'exposer » dans un esprit de paix et de soumission à l'Eglise mère » et maîtresse, mes véritables senlimens, tels que je les ai, » tels que je les ai toujours eus'/

» Je crois «avoir prouvé jusqu'à l'évidence * que je n'ai » jamais prétendu défendre aucune des vingt-trois proposi- » lions telles qu'elles sont énoncées dans le bref. J'avois » seulement pensé qu'avec les tempéramens que j'avois eu » l'intention d'exprimer dans le livre, elles pouvoicnt n'of-

* Traduit du manuscrit latin.

* Jbid.

Ibid. — 3 lùid. —

» frir qu'un sens très-catholiqu e et entièrement opposé à » toute illusion. »

Féncliiii rappelle son empressement à souscrire au bref qui avoit condamné son livre '. « .\ussilôt que le jugement H du saint Siège me fut connu , je me hâtai de souscrire à » son décret par un mandement solennel que je publiai )) moi-même et fis imprimer avec profusion. Je mis ma » gloire à prévenir par mon obéissance les ordres du Roi » et l'exemple de toutes les provinces ecclésiastiques de » Franc». J'ai renouvelé mon adhésion au jugement du » Pape dans rassemblée des évèmiesdema métropole. Sur » un simple désir du Roi, j'ai publié une suconde fois mon w mandement. Depuis trois ans , je n'ai pas laissé échapper » un seul mot , si ce n'a été pour attester et proclamer, en » trois occasions différentes, cette sincère et intime soumis- » sion que je professerai jusqu'au dernier soupir pour l'au- » torité du chef de l'Eglise. »

On ne peut sans doute faire un crime à Fénelon d'avoir déposé dans le cœur paternel de son supérieur , et dans un acte secret où il lui rendoit compte de toutes ses i)ensées avec une candeur liliale , le sentiment pénible qui oppressoit encore son àme *. « Je ne rappellerai point , très-saint » Père , la rigueur des procédés dont on a usé envers moi. » Je demande tous les jours à Dieu de les pardonner à ceux » qui ont pu s'en rendre coupables. On devoit croire ( et » c'étoit l'espérance de tous les gens de bien et de toutes » les classes de la société ) que des évè(iues ne feroient en- » tendre que des paroles de douceur et de consolation à un •> évoque soumis et malheureux. La simple décence sem- » bloit leur en faire une loi : cependant , c'est à l'évèque » de .Meaux, si généralement connu pour le plus passionné » de mes adversaires , que l'assemblée du clergé ( 1700 ) a » confié le rapport de toute celte controverse. L'évèque de » .Meaux n'a pas craint de se montrer tout à la fois dénon- « dateur, témoin , juge , historien , dans sa propre cause , )) et de présider la commission qui devait en transmettre le » récit à toute l'Eglise de France. »

Ces dernières expressions de Fénelon indiquent le véritable motif qui lui fit entreprendre ce grand travail où il ne se proposoit que l'intérêt de la vérité," puisqu'il n'étoit jamais destiné à voir le jour. Bossuet , dans sa Relation à l'assemblée du clergé de 1700 , avoit ainsi manifesté son opinion contre la charité désintéressée. 11 n'avoil pas manqué de rapporter, à l'appui de son opinion personnelle , celle de l'assemblée métropolitaine d'Aix, où on avoit posé en principe que le prétendu pur amour étoit contraire à l'essence de la charité , qui veut toujours posséder son objet , et (i la nature de l'homme , qui désire toujours d'être heureux.

Fénelon convenoit que le Pape avoit condamné cette partie de sa doctrine où il enseignoit qu'il y a un état hahibituel d'amour de Dieu, qui est une charité pure, et sans aucun mélange du motif de l'intérêt propre.

Il est bien certain qu'en condamnant ce prétendu état habituel , le Pape n'avoit rien prononcé sur l'amour pur en lui-même , que la plupart des théologiens croient nonseulement possible , mais même de précepte pour tout fidèle , plusieurs fois pendant la vie.

Fénelon craignit donc qu'il ne s'introduisit , à la faveur de la fle/a^/o« adoptée par l'assemblée de 1700, une espèce de tradition contraire a l'opinion d'un très-grand nombre d'auteurs approuvée dans l'Eglise , et à la liberté des écoles , que le saint Siège avoit paru respecter par son silence. Ce fut ce qui lui inspira la pensée de considérer cette question sous les rapports les plus vastes et les plus élendus, en prenant en même temps la sage précaution de soumettre ses opinions etses sentiinens à la décision du chef de l'Eglise.

Il a divisé cet ouvrage en trois parties' « Dans la pre- » niière , il considère l'amour dans l'ordre naturel. Cette » discussion est purement philosophique , et il emprunte le » témoignage de tous les philosophes anciens et modernes, )> pour démontrer que la nature de l'homme et l'essence » (7e l'amour ne supposent point toujours dans chaque » acte humain la possession de l'objet ni le désir d'être » heureux.

1 Tiaduit du manuscrit latin, — * Ibid. — ' Ibid.

PIÈCES JUSTIFICATIVES

» Il cherche à démontrer i dans la seconde partie que la » promesse de la béatitude n'est point le motif essentiel de » la charité , considérée comme une vertu surnaturelle et la » première des vertus théologales. Il établit son opinion sur » l'autorité de TEcrituie , de la tradition , des Pères , des » théologiens de l'Ecole , et des auteurs ascétiques les plus » généralement approuvés.

» La troisième partie ^ est consacrée à montrer la possi- » bilité d'un état habituel de l'amour parlait , tel qu'il » /'« ej posé dans ses écrits apologétigues , et tel qu'on » en retrouve les notions les plus certaines dans les Pères » de l'antiquité la plus reculée, et dans les auteurs mysti- » ques qui ont marché sur leurs traces , sans qu'elles puis- » sent conduire aux excès si justement réprouvés dans les » quiétistes. Chacune de ces trois parties est divisée en au- » tant de livres qui' l'exigent la nature des questions et la » variété di'S preuves.

« Bien éloigné , écrit Fénelon ^ , de renouveler des con- » testatioiis sur lesquelles je nie suis imposé le silence le » plus absolu, mais jaloux de justitier la pureté de messen- » timens devant le vicaire de Jésus-Chnst, c'est à Sa Sain- » teté seule que je me permets de confier cet exposé fidèle » de ma dortrine. .l'ose la supplier de recevoir dans le se- » cret de son cœur paternel ces dernières paroles d'un évê- )> que qui croit voir l'éternité s'approcher à grands pas. Je )) lui montre toutes mes pensées , telles que je les ai déve- » loppées dans mes écrits apologétiques , et telles que j'a- » vois cru les avoir énoncées dans mon livre , sans avoir » jamais eu V intention de m écarter de ces justes bor- » nés. ,1'ose encore appeler Dieu à témoin de ma sincérité.»

Tel est le plan de ce grand ouvrage , dont nous avons l'original entièrement éciit de la main de Fénelon. Si on est étonné de l'art admirable avec lequel il a su répandre sur des matières si abstraitts toutes les couleurs et toute la grâce de la latinité la plus pure et la plus élégante , on l'est encore davantage de la sagacité et de la fécondité avec lesquelles il développe tous les moyens théologiques et philosophiques qui pouvoicnt s'aUier a un pareil sujet.

N" XllI. — PAGE 150.

Il peut être assez curieux de connoitre l'impression que fit sur un secrétaire intime de Bossuet le spectacle de la vie noble et édifiante de Fénelon dans son diocèse. La singularité même de la circonstance peut ajouter quelque intérêt à ce récit. L'abbé Ledieu , attaché à Bossuet , en qualité de secrétaire , pendant hs vingt dernières années de la vie de ce prélat , imagina, cinq mois après la mort de Bossuet, de faire une visite à Fénelon ; il avoit sa famille dans le voisinage de Cambrai, et l'archevêque, qui l'avoit vu souvent à Gerniigny , l'avoit invité , avec sa grâce accoutumée , de venir à Cambrai , toutes les fois que le désir de revoir ses parens , ou stis affaires personnelles, l'attireroient en Flandre.

On doit bien présumer que pendant tout le reste de la vie de Bossuet , et à la suite des longues discussions qui s'étoient élevées entre l'archevêque de Cambrai et révècjue de Meaux , l'abbé Ledieu n'eut ni la liberté, ni même la pensée de profiler des olfres obligeantes de Fénelon.

Mais, au mois de septembre I70'i , l'abbé Ledieu se serait du prétexte d'un voyage qu'il lit en Flandre, pour aller jusqu'à Cambrai : peut-être entra-t-il dans sa pensée d'observer s'il ne se mèloit pas un peu d'exagération ii tout ce que la renommée publioit des vertus , de la sagesse et de 1 espèce de grandeur noble et épiscuiiale que Fénelon niontroit dans son exil et dans le gouveriieMieiit de sou diocèse. Peut-être aussi se flatta-t-il de découvrir, dans ses entretiens avec l'archevêque de Cambrai , s'il n'échappentit rien à ce prélat qui pût révéler le secret de ses sentimens sur la conduite et les procédés de Bossuet à son égard. Se méfiant très-injusteiiieiil de l'accueil qu'il pourroit recevoir de l'archevêque de Cmidnai , il crut devoir .se munir d'une lettre de inadamede la .Maisonfort, cette ancienne religieuse de Sainl-Cyr, qui s'étoit montrée si dévouée à la personne et aux maximes de Fénelon, et qui avoit demandé à être

placée dans le diocèse de Meaux , sous la direction de Bossuet , lorsqu'elle fut renvoyée de Saint-Cyr.

La relation de l'abbé Ledieu est écrite avec une simplicité qui est faite pour inspirer une entière confiance, parce qu'elle peint avec naïveté toutes les impressions qu'éprouva le secrétaire de Bossuet dans celte singulière entrevue. Nous n'extrairons de son récit , qui est assez long, que ce qui nous a paru le plus remarquable.

L'abbé Ledieu arriva à Cambrai le 15 septembre ('ITOA). Fénelon faisoit alors la visite de son diocèse. Mais un courrier vint annoncer, le lendemain 16 , qu'il devoit le même jour revenir diner à Cambrai. L'abbé Ledieu se rendit à rarchevêché , et se mêla parmi les parens , grands-vicaires et aumôniers de l'archevêque , qui veuoienl recevoir le prélat à la descente de son carrosse.

» Je crus , écrit l'abbé Ledieu ' , devoir laisser à ces » messieurs la place libre pour les premiers complimens et » entrevues. J'étois donc dans la grande salle du billard , )> près la cheminée. Dès que je l'y vis entrer , j'approchai » en grand respect ; il me parut au premier abord froid et » recueilli, maisdoux et civil, m'invitant à entrer avec bonté » et sans empressement. Je profite, lui dis-je. Monseigneur » de la permission qu'il a plu ;i votre grandeur de me donner » de venir ici lui rendre mes respects, quand j'en aurois la » liberté ; c'est ce que je dis d'un ton modeste, mais intel- » ligible. J'ajoutai plus bas , et comme à l'oreille , que je )) lui apportois des nouvelles et des lettres de madame de » la Maisonfort. Vous vie fuites plaisir, dit-il , venez, en- » Irez.

» Alors parut M. l'abbé deBeauraont, qui me salua avec » embrassades , d'une manière fort aisée et fort cordiale. »

On voit que Fénelon avoit donné son âme , son caractère , et , pour ainsi dire , ses formes à tout C3 qui l'environnoit. Le secrétaire de Bossuet pouvoit craindre de ne pas recevoir un accueil aussi amical de l'abbé de Beaumont , que Bossuet avoit fait dépouiller de la place de sousprécepteur des enfans de France.

L'abbé Ledieu rapporte ensuite , avec complaisance , toutes les recherches d'honnêteté , d'obligeance et de politesse dont Fénelon usa envers lui ^.

» Je lui remis mon paquet de lettres en entrant dans sa « chambre ; et sans l'avoir ouvert , il me fit asseoir au- » dessus de lui , en un fauteuil égal au sien , ne me a laissant pas la liberté de prendre un autre siège , et » me f lisant couvrir.

» Pendant notre conversation, on vint avertir pour diner, )) le piélat se leva et m'invita à venir prendre place à sa » table.

» Tous les convives l'attendoient à la salle à manger, et » personne n'étoit venu à sa chambre , où l'on savoit que » j'étois enfermé avec lui. On se plaça sans cérémonie , » comme entre amis. M. rarchevèque liénit la table, et prit » la première place , comme de raison. M. l'abbé de Chan- » terac étoit assis à sa gauche ; je me mis k une place in- » différente. La place de la droite du prélat étoit vide ; il » me Ut signe de m'y mettre. Je voulus m'y refuser ; il )) m'invita doucement et poliment: Venez, voilà votre » place. J'y allai donc sans résistance.

» Nous étions quatorze à table, et le soir seize; et c'étoient » tous des parens , des ecclésiastiques attachés à sa per- » sonne par leurs fonctions, ou des amis qui ne le quittent » jamais.

» La table fut servie magnifiquement et délicatement; les » domestiques portant la livrée étoient en très-grand nom- » bre, servant bien et proprement , avec diligence et sans » bruit. Je n'ai pas vu de pages.

» M. l'archevêque prit la peine de me servir de sa maiu » tout ce qu'il y avoit de plus délicat sur sa table. Je le re- » merciois cliaijue fois en grand respect , le chapeau à la » main . et chaque fois aussi il ne manquoil jamais de » m'ôter son chapeau , et il me lit l'honneur de boire à ma » santé ; tout cela fort sérieusement , mais d'une manière » très-aisée et très-polie. L'entretien ii table fut aussi très- » aisé , doux et même gai. Le prélat parloit ii son tour , et » laissoit à chacun une' honnête liberté. »

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