LIVRE TROISIÈME
L'abbé Ledieu ajoute , comme une circonstance remarquable, «que les aumôniers, secrétaires , l'écuyer de l'ar- » ehevêque parlèrent , comme les autres , fort librement , » sans (|ue personne osât ni railler ni épilogucr. Les jeunes » neveux ne parloient pas. L'abbé de l^eaumonl soutcnoit » la conversation, qui roula fort sur le voyage de M. de » Cambrai ; mais cet abbé étoit très-hoimète , et je n'a- » perçus rien , ni envers personne , de ces airs hau- » taitis et méprisons , que j'ai tant de fois éprouvés )) auteurs. J'y ni trouvé en vérité plus (te modestie et « de pudeur qu'ailleurs , tant dans lu personne du » maître , que dans les neveux et autres. »
L'abbé Ledieu observa également, pendant le repas • , « que Kénelou mangeoil très-peu , et seulement des nour- "• ritures douces et de peu de suc ; le soir, par exemple , » quelques cuillerées d'œufs au lait; il ne but aussi que •' deux ou trois petits coups d'un petit vin blanc ,.foible >• de couleur , et par conséquent en force. Un ne peut voir » une plus grande sobriété et retenue ; aussi est-il d'une » maigreur extrême, le visage clair et net, mais sans cou- » leur ; il ne laisse pas de se bien porter, et au retour de » ce voyage de trois semaines , il ne paroissoit ni las ui » fatigue.
» Après diner, toute la compagnie allai la grande cbam- » bre à coucher de M. l'archevêque ^ où ce prélat voulut me » faire prendre une place distinguée ; mais je me mis au » pied du lit , contre le mur , auprès de M. de l'Echelle , » laissant le fond de la chambre pour les survenans. Le » prélat éloit assis devant la cheminée, environ le milieu de >• la chambre , ayant près de lui une petite table , pour » écrire ce qui se présenteroit à expédier; ses secrétaires » et aumôniers en soutane seulement, lui parlant , et pre- »> nant ses ordres pour différentes expéditions à siguer.
» On apporta du café ; il y en eut pour tout le monde ; >' M. de Cambrai eut l'attention de m'en faire donner avec j» une serviette blanche. La conversation roulasur les affaires » du temps et sur le voyage que le prélat venoit de faire en » Flandre.
j» Entre deux et trois heures , M. de Cambrai s'en alla » voir M. le comte de Monlberon , gouverneur de la place, » qui devoit partir deux ou trois jours après pour Paris , »• et il me donna rendez-vous dans sa chambre à son re- •> tour. On sait que ces deux seigneurs sont fort unis , et » que M. le gouverneur est plein d'estime pour M. l'arche- » vêque. »
Pendant cette visite , l'abbé Ledieu parcourut tous les bàtimens de rarcbevèché , et il en fait une longue description dont nous nous bornerons à donner le précis. Nous avons rapporté que son palais avoit été brûlé en 1697. Fénelon avoit fait construire sur les ruines de la partie qui avoit été consumée par le feu , un superbe bâtiment à deux étages en brique avec des chaînes en pierre de taille. Les principales façades de ce bâtiment , qui éloit double , reêardoientle midi et le nord. Sa chapelleéloit placée à l'une des extrémités du côté du levant, et sa bibliothèque à l'autre partie du côté du couchant.
Toutes les pièces de son appartement , consacrées à la représentation , regardoient le midi . et régnoient le long du jardin , dont l'étendue ne répondoit pas à la grandeur et à la noblesse de l'édifice principal.
On entroit d'abord dans la salle du dais : elle étoit meublée d'une très-belle tapisserie de haute-lice , représentant l'histoire de la Genèse. Le dais sous lequel étoit la croix archiéjjiscopale , étoit en velours cramoisi , avec uu grand tapis de pied au-dessous. Les grands canapés, les fauteuils, les portières, étoieut , comme le dais, en velours cramoisi avec des galons et des franges d'or. Les trois fenêtres de cette grande pièce avoienl des rideaux de laflelas cramoisi.
A la suite de la salle du dais, on entroit dans sa grande chambre à coucher, qui étoit meublée en damas cramoisi avec le lit de la même étoffe et un petit galon d'or, ainsi que les fauteuils meublans qui garnissoient la chambre. On avoit placé sur le devant , pour l'usage habituel , quelques fauteuils courans de différentes sortes. Les portraits de
toute la famille royale , peints de la main de Rigault , décoroif-nl cette pièce. On y voyoit aussi , aux deux côtés du lit , quelques tableaux dé dévotion des meilleurs maîtres.
De ccttf grande chambre on entroit dans sa bibliothèque, qui étoit vaste et bien composée.
Dans le double de la grande chambre , au'il n'habitoit jamais, et qui lui servoit de salon, Fénelon s étoit ménagé, pour son usage , une petite chambre à coucher garnie d'un meuble de laine , gris-blanc , ainsi que le lit et les sièges. Klle n'avoitpour toute décoration que de très-belles estampes dans des bordures à la capucine. Tout étoit grand chez lui pour le dehors , mais tout étoit modeste pour sa personne. Toutes les cheminées de ses appartcrnens étoienten marbre jaspé ; toutes les pièces étoient parquetées, entretenues et soignées avec la plus grande propreté. En un mot , toute la représentation extérieure de Fénelon annoncoil . ainsi que sa figure et ses manières , Vérêaue et le grand seigneur. Ce sont les expressions du duc de Saint-Simon.
Ce qui se faisoit le plus remarquer peut-être dans sa maison , étoit ce qu'on n'y voyoit pas. Il n'avoit fait mettre ses armes ni à son dais ,'ni aux portes , ni sur les façades de ses bàtimens. Peut-être pcnsoit-il qu'un édifice ecclésiastique, destiné à recevoir une longue suite d'évèques , qui n'avoient aucune relation de famille entr'eux , ne deyoit point porter lessigneshéiédilaires d'une famille particulière. Peut-être aussi se ressouvint-il d'avoir autrefois tourné en ridicule la vanité du cardinal de Richelieu, qui n'avoit pas laissé en Sorbonne une porte et un panneau de vitre oii il n'eût faft mettre ses armes. (Dialogues des morts de Fénelon.)
Ce qui donne enfin une parfaite idée de ses principes de justice et de désintéressement , c'est qu'il étoit parvenu à suffire aux frais d'une entreprise dont ses successeurs dévoient recueillir tant d'avantage , sans engager par aucun emprunt les fonds de son archevêché.
L'abbé Ledieu rapporte ensuite * « qu'il observa sous les B remises des chaises de poste et des chaises roulantes en » grand nombre. Tout est grand , aisé et commode en celte » maison ; on n'y fait faire de voyages aux ecclésiastiques >• que de la manière la plus agréable et la plus convenable » pour eux : ce qui fait aussi beaucoup d'honneur au raai- » tre , et le fait aimer et respecter comme il l'est partout.
» M. de Cambrai, revenant de voir M. le comte de Mont- » beron , me trouva dans son antichambre , sur les quatre » heures . après que j'eus fait la visite de tout son palais. « Il me fit encore asseoir au-dessus de lui avec la même » distinction que le matin. L'entretien fut sur la piété , la » spiritualité et la fidélité des saintes âmes à leurs devoirs. » Madame de la Maisonfort ne fut pas oubliée ; il avoit lu » sa lettre , et il étoit encore plus en état de parler d'elle. » On tomba aussi sur M. de Bissy , aujourd'hui évêque de >• .Meaux ; il m'en parla avec estime , disant qu'il avoit de » la protection , pour me faire entendre qu'il étoit ami de » madame de Maintenon . ce que je lui dis aussi.
» Noire entretien fut interrompu par l'arrivée de M. le >' gouverneur , qui veuoit rendre sa visite à M. l'arche- » vêque.
» Lorsque M. le gouverneur fut sorti , M. l'archevêque » me fît appeler, et'me fit promener avec lui le bmg de la » grande enfilade de son appartement, me parlant toujours » de piété , et y rapportant tout le gouvernement ecclesias- » tique , sans me .lire jamais un seul mot de M. de » Meaux , ni en bonne ni en mauvaise part ; ce n'étoit » pas à moi à en lui en parler. Je venois pour madame de » la .Maisonfort, et naturellement je n'avois à lui parler que » d'elle seulement. »
Mais l'abbé Ledieu ajoute , immédiatement après , une circonstance remarquable , et qui auroit pu avertir cet ecclésiastique que le silence de Fénelon sur Bossuet tenoit uniquement k un sentiment recherché de délicatesse ; il rapporte donc que dans cette même conversasion * , parlant sur la simplicité chrétienne , l'archevêque de Cambrai, se tournant tout-à-coup vers lui , lui dit : « Faites-moi toutes » les questions que vous voudrez , et je vous répondrai » tout simplement comme un enfant. C'étoit m'ouvrir un
Manuscrits.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
" beau champ sur le quiétisme ; mais je me gardai bien » d entrer daiiscetle matière, c'étoit à lui à me questionner, " s'il uvoit été curieux d'apprendre bien des particu- « larités , qu'il savait bien que je ne pouvais pas » ignorer. »
L'abbé Ledieu auroit pu reconnoUre k cette réserve délicate de Fénelon , que ce prélat ne vouloit pas mettre à la plus légère épreuve la discrétion d'un ecclésiastique attaché pendant vingt ans k Bossuet et dépositaire de ses travaux les plus secrets ; qu'il lui convenoit encore moins à aftliger son juste respect pour la mémoire de Bossuet, en revenant sur le récit des tristes divisions qui les avoit sépares et éloignés. Fénelon , en disant simplement k l'abbé Ledieu : « Faites-moi toutes les questions que vous vou- - drez , et je vous répondrai tout simplement coinme » un enfant , .. montroit assez qu'il ne vouloit point affecter a son égard une réserve mystérieuse sur ce sujet délicat , et que son cœur ne renfermoit aucun secret , ni aucun ressentiment, qu'il ne pût confier sans embarras k un ami , à un serviteur de Bossuet lui-même. 11 est tout simple , d'un autre côté , que l'abbé Ledieu ne se crut pas permis de provoquer un plus grand abandon de contiancesur une aflaire terminée depuis long-temps , et sur laquelle il ne restoit plus rien k faire , même pour l'édification publique , puisque Bossuet étoit mort.
" ' M. de Cambrai me retint k souper, me plaça k table » et me traita avec la même distinction qu'k diner, Après >' souper, dans la conversation , en me fit parler de la » mort de M. de Meaur ; on me demanda s'il s'était '< vu 7nourir, s'il avoit reçu les sacremens , et de qui ? " Et M. de Cambrai nommément me demanda , qui » l'avait exhorté à la mort? Sur tout cela , je lui dis le >» fait. Au reste, j'ai cru que .M. de Cambrai, en me faisant " cette dernière question , pensoit que .M. de Meaux avoit » besoin k la mort d'un bon conseil ; et d'une personne " d'autorité capable de le lui donner , après tant d'affaires » importantes qui avoient passé par ses mains pendant » une SI longue vie et avec tant de circonstances déli- » cates ; il n'a pas été question du testament, ni de rien de '• plus particulier , et moins encore du quiétisme.
» Pendant cette conversation , ce prélat se fit apporter » devant lui une petite table , sur laquelle il ferma liii- » même son paquet pour madame de la Maisonfort, et mit » le dessus de sa main. Avant dix heures du soir , il de- » manda si tous les gens de sa maison étoient réunis , et » il ajouta ; Faisons la prière. Elle se fit dans sa grande » chambre k coucher, où toute sa famille se trouva. Un » aumônier lut la formule: et le Confifeor se dit tout sim- » plement , ainsi que le Misereulur, sans que le prélat y )' prit la parole. > i i j
» En sortant de table, il avoit ordonné qu'on me pré- » parât une chambre. Après la i)rière , il me mit en main » son paquet, et donna ordre qu'on prit des bougies et un » flambeau de poing pour me conduire k ma chambre , en » me faisant excuse de ce qu'il faudroit passer la cour pour » y aller. Il me lit aussi mille offres de services pour ma » famille, qui étoit si proche de lui. Je pris donc congé ce » soir même du prélat et de M. l'abbé de Beaumonl, comme *• devant partir dès le grand malin du jour suivant. Le pré- » lat me conduisit jusqu'à la porte de sa grande salle du " dais ; un laquais marcha devant moi avec des bougies et un » (lambeau de poing de cire blanche. Je dis au domestique » que je voulois aller coucher k l'auberge , pour être plus >> libre de partir le lendemain de bonne heure , et il m'y >> conduisit avec son flambeau de poing. »
A la suite de ce récit, l'abbé Ledieu rapporte qu'à son retour de Cambrai il passa par Noyon , où il s'arrêta pour rendre ses devons k M. d'Aubign'é, qui en étoit évêque , et qu'il n'en reçut pas un accueil tout-a-fait aussi prévenant que de Féneloii 'K « L'évêquc de Noyon lui parla de sou- » per avec lui et de coucher k l'évèché, mais foiblement, » et comme n'en ayant pas fort envie ; c'est pourquoi il » s'en excusa : il en reçut assez d'honnêteté ; mais ce .. traitement fut bien ài/férent de celui de M. l'or- » cftcvéquc de Cambrai. <>
' Manuscrits. — ''' Ibid.
L'abbé Ledieu se crut obligé de faire un mystère k l'abbé Bossuet de son voyage de Cambrai ; l'abbé Bossuet en fut instruit, parut lui en savoir mauvais gré, et le lui témoigna ; l'abbé Ledieu chercha k lui persuader que ce n'étoit que le hasard et les circonstances du moment qui l'y avoient conduit , et l'abbé Bossuet exigea qu'il ne parlât à personne de ce voyage ; mais il en rendit un compte détaillé à madame de la Maisonfort, par une lettre que nous avons cru devoir transcrire sur la minute originale , parce qu'elle retrace tous les sentimens de respect et de reconnoissance que lui avoient laissés le caractère et les vertus de Fénelon.
Lettre de l'abbé Ledieu à madame de la Maisonfort , du 30 octobre 1704.
" Madame, k mon arrivée du Plessis, j'aurai l'honneur, » avec votre permission, de vous en mander ces nouvelles. » J'y trouvai hier madame la marquise d'Alègre seule * , » en parfaite santé, et ravie de recevoir, par un exprès, » des marques du souvenir de monseigneur l'archevêque » de Cambrai. Elle approuve sans aucun doute mon voyage » en cette ville , et surtout, madame, par rapport k vous. » On ne peut manquer , dit-elle , d'être bien reçu avec cette » recommandation, jointe au respect et k la vénération qui » feroient chercher encore plus loin un si grand prélat. » Aussi est-ce uniquement k vous, madame , qu'il fautat- » tribuer tous les honneurs dont monseigneur l'archevêque » de Cambrai m'a comblé, jusqu'à en avoir de la confusion. » .Madame la marquise d'Alègre savoit aussi bien que moi » tout ce que j'avois observé" k Cambrai, et néanmoins il » me parut qu'elle prit plaisir comme vous , madame, à » eu entendre le récit, et en particulier les nouvelles as- » surances du bon cœur et de la politesse de ce prélat, » qui vous sont connus comme k elle , mais non pas en- » vers un homme tel que moi , qui ne mérite rien. Elle » convint avec moi que tout se soutient dans monseigneur » de Cambrai , même sa conduite extérieure et son gou- » vernement, par une piété qui gagne tous les cœurs. J'en » ai senti la douceur et la consolation dans ses entretiens , » et je n'oublierai jamais combien il porte haut la fidélité » des saintes aines , le parfait atlachcment k Dieu , et le » mépris de la vie en santé et en maladie. Je ne craignis » pas de répéter k madame d'Alègre ce que j'avois eu , » madame , l'honneur de vous dire , qu'une piété si exem- »> plaire , avec de si rares talens , faisoit regarder ce prélat » comme le seul évêque des Pays-Bas , et même de la » Fiance, comme on le verra quand il plaira k Dieu qu'il » y soit montré. Vous avez raison , me dit-elle; c'est ce )) que j'ai vu comme vous. Il est en vénération, non-seule- » ment dans sa ville et dans son diocèse , mais encore par » toutes ces provinces ; et il l'est auprès des grands encore » plus qu'auprès des petits. J'en avois pour moi cette » [neuve récente, le voyage de Flandre de monseigneur de >. Cambrai , et son séjour k Lille , où M. l'électeur de Co- » logne l'avoit retenu par estime; et je n'entendois autre » chose , sinon que dans toutes les villes c'étoit k qui lui » feroit plus d'honneur : mais je m'en tiens k ce que j'ai )) vu dans Cambrai où tout est k ses pieds. On est frappé » de la magnificence de sa table , de ses appartemens et » de ses meubles; mais au milieu de tout cela, ce qui tou- » che davantage , c'est la modestie et, k la lettre , la mor- >. titicatiiiii lie te saint piéhit. L'opulence de sa maison est » pour la graulir place qu'il remplit, et pour des bienséan- » ces d'état; ce sont des dehors qui l'environnent; mais n dans sa personne tout est simple et modeste comme au- )) paravant ; ses manières même et ses discours sont, comme » autrefois, pleins d'alfalulité ; c'est en efict la même per- » sonne que j'ai eu l'honneur de pratiquer k Germigny il y « a dix-sept ou dix-huit ans et plus. C'est aussi , dit ma- » dame d'Alègre , ce que j'ai trouvé. Je ne sais , Madame , » lui reparlis-je , si vous êtes entrée dans ce détail; pour » moi, qui ai tout examiné de près et k loisir , je n'ai vu
' ],!• niiiiiiuis >v('s cl'AW'iîri', son iiiiiri , fut depuis maréchiil (le riiiiui'; su lillc avoil eiiDUbé le marquis de Barbelicux , lils du luiirciuis de Louvois.