‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 396 sur 422 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

moins dociles que lui , tentèrent d'éluder ce jugement par des subtilités sur la position d'une virgule.

Le jésuite Molina imagina, en 1598, un système dans lequel il prétendoit concilier l'exercice de là liberté de l'homme avec l'action de la grâce divine. Les dominicains espagnols s'élevèrent avec chaleur contre sa doctrine ; la cause fut évoquée à Home.

Après deux cents conférences ', dont quatre-vmgt-cinq s'éloient tenues en présence de Clément Vlli et de Paul V, la question parut plus embrouillée que jamais; Paul V ne voulut rien décider ni rien condamner; il si- réserva de prononcer un jugement lorsqu'il le jugeroit convenable.

Il étoit peu vraisemblable , qu'après dix années entières consacrées à ces discussions, en présence de ce que l'Eglise romaine avoit de plus éclairé et de plus recommandable, des théologiens particuliers fussent plus heureux pour rencontrer la lumière et la vérité.

Cependant le célèbre Jansénius , évêque d'Ypres , crut avoir trouvé ce qu'on cherchoit iuutilenient depuis tant de siècles; il consuma vingt-deux ans à composer un énorme ouvrage , dont on a plus parlé qu'il n'a été lu.

Selon toutes les appparences, le livre et la doctrine de Jansénius n'auroii'Ut point franchi l'enceinte des écoles de Louvain , si l'abbé de Saint-Cyran ne lui eût prêté l'appui d'un parti qui commencoit àse montrer sous des caractères assez imposans. H'étoit l'ami et le compagnon d'études de Jansénius ; il avoit disposé , depuis long-temps , les solitaires et les religieuses de Port-Royal , dont il étoit le directeur et l'oracle , à accueillir cet ouvrage, attendu avec tant d'impatience , comme la révélation des mystères les plus obscurs et les plus profonds de la grâce. ^ Le livre de Jansénius fit en eflét très-peu de bruit en France birsqu'il parut. Le cardinal de Richelieu vivoit encore. Ce formidable ministre auroit bieutôt pris les moyens les plus courts et les plus décisifs pour imposer silence. On se borna à vanter en secret le mérite de l'auteur et de l'ouvrage ; mais à peine le cardinal de Richelieu fut-il mort, le 4 décembre 1642, que l'abbé de Saint-Cyran obtint sa liberté; et quoiqu'il ait peu survécu à ce ministre -, il eut le temps de laisser, dans le cœur et l'esprit de ses amis , un profond attachement pour la doctrine de l'évèque d'Ypres. Il s'étoit préparé, dans la personne du docteur .\inauld , un successeur encore plus capable que lui d'être chef de secte. Arnauld , quoique bien jeune encore , annoncoit déjà les plus grands talents , un caractère fort et indomptable , et un désintéressement auquel des mœurs austères ajoiitoient un grand éclat.

Ce ne fut qu'en 16'* 4 que les partisans et les adversaires de Jansénius commencèrent à mettre en France les esprits en mouvement ; c'étoit , pour ainsi dire , le premier essai qu'ils faisoient de leur liberté , après avoir été si longtemps comprimés sous la main de fer du cardinal de Richelieu.

Cependant les actes d'hostilités entre les théologiens se bornèrent, jusqu'en 1649, a une guerre d'écrits qu'on admiroit ou qu'on censuroit , selon les opinions et les préventions que l'on avoit adoptées ; mais les troubles de la fronde , qui avoient éclaté dès la fin de 1G48 , répandirent, dans toutes les parties de l'Etat, un esprit d'anarchie qui se propagea jusque sur les bancs de l'école.

Le syndic ' de la faculté de théologie de Paris se plaignit à sa compagnie, le li juillet 1049, des disputes scandaleuses qu'on voyoit s'élever journellement dans son sein, par la témérité avec laquelle les jeunes candidats s'étoient établis les apôtres d'une doctrine au moins suspecte, puisque l'Eglise avoit déjà condamné le livre qui la renfeimoit ''. Ce syndic s'étoit profondément pénétré de la doctrine du livre de Jansénius; et il étoit parvenu, par un elTorl d'esprit et d'attention très-remarquable , à réduire cet énorme volume à cinq propositions très-courtes et très claires, qui exprimoient en peu de mots tout ce que Jansénius avoit répandu dans son volumineux ouvrage.

' Congri^Ca lions de yhiï'>lih. — ^ L'iilihe de Saiiit-Cvnni mourut le W octolire 1C.43. Jean du Verijor ou ilu V(Ti;ior (le Hauranne, abbe de Saiiil-Cyraii , éloil ne à H:iyi>mu' en 1581. — 3 Nicolas Cornel. — * Le pape Urbain Mil avoit coudamné le livre de Jaiisoiiius par une bulle du 6 mars 10*2.

C'est le jugement qu'en portoit Bossuet , dont personne sans doute ne contestera l'autorité dans une question île théologie. Dossuet ne se contentoit pas de dire que les cinq propositions étoient contenues dans V.lugustiti de Jansénius. et qu'elles ont un rapport essentiel à sa doctrine ; il prétendoit que ce livre entier n'insinuoit et ne pruiivoit autre chose que les cinq propositions. Il alloit même encore plus loin : il pensoit et il avoit dit eu pleine chaire , « que les cinq propositions étoient tout le livre » de Jaiiséiiius. »

Rossuet n'a jamais varié dans son opinion sur celte question. Il écrivoit au maréchal de Rellefond, le 30 septembre Ki?" : « Je crois que les cinq propositions sont vérita- » blement dans Jansénius et (pi'elles sont l'auie de son » livre. Tout ce qu'on a dit, au contraire, me paroit une » pure chicane et une chose inventée pour éluder le juge- » ment de l'Eglise. »

La faculté de théologie de Paris ne put prononcer aucune décision sur la réquisition du syndic; elle fut arrêtée par un appel comme d'abus , interjeté au parlement de Paris par les partisans de Jansénius : on s'étonna avec raison de voir des ecclésiastiques , qui alfectoient une grande sévérité de principes , et qui parloient sans cesse de la restauration de l'antique discipline de l'Eglise, traduire devant un tribu lia 1 laïque une question purement doctrinale.

Mais le? évèques de France , alarmés des troubles et des divisions qu'on cherchoit à élever dans leurs diocèses, par des controverses que la sagesse du saint Siège avoit voulu prévenir et étouffer, prirent le parti de s'adresser au Pape. Quatre-vingt-cinq évèques, auquel trois autres se joignirent dans la suite , écrivirent à Innocent X , en 1650 ; il» avoient joint à leur lettre les cinq propositions dénoncées à la faculté de théologie de Paris, et ils demandoient au Pape de vouloir bien porter son jugement sur chacune d'elles. Onze autres évèques , qui ne paitageoient pas l'opinion de leurs confrères , écrivirent également au Pape pour le supplier de ne porter aucun jugement.

Innocent X ' établit, le 12 avril 1651, une congrégation extraordinaire; après un examen de plus de deux ans, après une multitude de mémoires et de conférences, dans lesquels les députés des deux partis furent enten.lus devant le Pape et les cardinaux, après avoir confronté les cinq propositions avec le livre de Jansénius , dont elles exprimoient la doctrine , Innocent X prononça un jugement définitif, par une bulle datée du 31 mai 1653 , qui déclaroit les cinq propositions hérétiques.

Cette bulle fut reçue en France, acceptée par l'assemblée du clergé, et revêtue de lettres-patentes. Elle fut également acceptée par la faculté de théologie de Paris, ei celle de Louvain, où la controverse avoit commencé.

On pouvoit espérer qu'une décision aussi précise ^t aussi régulière ne laisseroit plus aucun prétexte ou aucun objet de division.

Cependant le contraire arriva; mais on a peine à concevoir comment un homme du mérite d'Arnauld , et profondément versé dans la science ecclésiastique , put se faire illusion jiisiiu'au point de chercher à éluder l'autorité de la bulle d'Innocent X , par une distinction qui s'accordoit peu avec les maximes de la sincérité chrétienne. Forcé de reconnoitre que les cinq propositions, frappées de censure par la bulle d'Innocent .\, étoient justement condamnées, il prétendit qu'elles n'avoient aucun rapport à la doctrine du livre de Jansénius.

Cette distinction ou plutôt cette fiction blessoit évidemment la vérité; et cet exemple, ajouté à tant d'autres, ne fait que prouver qu'aussitôt qu'on a le malheur d'être livré à l'esprit de parti , toutes les vertus, tous les talens, toutes les connoissances ne iieuvent jamais préserver les hommes les {dus supérieurs du danger d'être en contradiction avec la bonne foi , avec eux-mêmes et avec les autres.

Le cardinal Mazarin , qui n'apporloit à cette alîaire au-

1 Jcaii-lîaplisle Pauiphili succéda à Urbain Vlll le k s.'i-- (ouilire IG/i'i, a l'âge de 72 ans, et muurullc C jinvier Iti5j, âge de 83 ans.

PIECES JUSTIFICATIVES

cun intérêt politique ni aucun esprit de sfcte , mais qui (lésiroit , en ministre sage et éclairé, d'écaiter jusqu'au plus léger prétexte de dispute et de division , assembla les évèques au nombre de treute-huit, en 1654, elles invita à examiner de bonne foi sur quoi pouvoit être fondée la difficulté inattendue qu'on venoit d'élever pour éluder le jugement d'Innocent X.

Le résultat de cette assemblée , adopté unanimement par tous les évèques et même par ceux d'entr'eux qui s'étoient d'abord montrés favorables aux disciples de .lansénius , fut de déclarer , par voie de jugement , « que » la bulle d'Innocent X avoit condamné les cinq proposi- » tiens comme étant de Jansénius et au sens de Jansénius. »

Innocent X approuva la décision des évèques de France , par un bref du 29 septembre 1654 , dans lequel il déclare textuellement « qu'il a condamné , dans les cinq proposi- » lions , la doctrine de Cornélius Jansénius , conteiiue dans » son livre '. »

Alexandre VU 2, successeur d'Innocent X , renouvela et conlirma , par sa bulle du 16 octobre 1656, le jugement de son prédécesseur : il déclaroildans cette bulle, «qu'ayant » assisté , comme cardinal , à toutes les congrégations qui » avoicnt eu lieu sous Innocent X , pour l'examen des cinq w propositions , il atlostoit qu'elles étoient tirées du livre » de Jansénius , et qu'elles avoient été condamnées dans » le sens auquel cet auteur les avoit expliquées. »

Appuyés sur une décision aussi précise , les évèques de l'assemblée de 1657 prescrivirent un formulaire qui obligeoit tous les ecclésiastiques « à condamner de cœur et de » bouche la doctrine des cinq pro[)Ositions contenues dans )) le livre de Jansénius. »

On ne pouvoit donc plus contester que les cinq propositions n'eussent été justement condamnées, et qu'elles n'eussent été condamnées comme le précis de la doctrine de Jansénius. Il semble qu'avec iin peu de bonne foi on pouvoit, avec une entière sécurité de conscience, se soumettre à des déclarations si formelles , émanées du saint Siège et acceptées par le corps des évèques.

Mais l'esprit de secte est toujours inépuisable dans ses subtilités. L'école de Port-Royal établit tout-à-coup en maxime, «qu'on ne devoit à" ces décisions de l'Eglise , » qu'une soumission de respect et de silence , sans être » obligé d'y donner aucune croyance intérieure. »

Le formulaire prescrit par les assemblées de 1656 et de 1657 ne fut pas généralement adopté dans tous les diocèses de France. On contesta, à des simples assemblées du clergé, le droit canonique de prescrire des formulaires de doctrine qui pussent obliger tout le corps des évèques.

Pour écarter ce prétexte plus ou moins spécieux, le Roi et les évèques réunirent leurs instances auprès du Pape, et lui demandèrent de prescrire lui-même, par une bulle so-

1 Nous ferons remarquur a ic sujet «ne erreur assez singulière (le la \)lupart des gens du nionde , (|ui veulent avoir une opinion sur ces sortes de questions, sans prendre; la peine de les examiner. Ils sont sérieiisemeul convaincus qu'il s'agissoil uniquement dans celte dispute , de savoir si les cinq propositions étoient ou n'Cloient pas mol à mot dans le livre de Jansénius. Frappes de celte grande découverte, ils s'écrient gravement qiCil svffmnt des yeux pour décider uu" pnrcUle qiiesliun. Cette erreur a été surtout accréditée par quet(iues gens de lettres du di\-hnilionie siècle, qui ont trouve beaucoup plus court d'écrire l'histoire en style d'i^pigraniuies, que d'acquérir toutes les connoissances nécessaires p(uir l'écrire avec la pravile et la dignité qui convieuniiil à l'histoire. La vérité est que personne n'a j.miais pnlendu que les cinq propositions fussent Icxtucllenu-nt dans le livre de Jansénius, a l'exception de la première, «lui s'y lit en effet mot a nn)l. La seule question agitée, étoit de savoir si ces cinq propositions n'titoienl pas le précis exact de tonte la doctrine renfermée dans ce livre. On a rapnoité la nian.ère éniMgi(|ue dont Hossuet s'est exprimé ii ce sujet ; el on ctmviendia (|n'une autorité telle que celle de Bossuet , doit au moins éire aussi imposante iiour les gens du monde, qu'elle est reconiniandahle dans l'Eglise. — '■' Fahio Chigi, né a Sii'une It- id lévrier 1509, élu pape le 7 avril 165.5, nn)rt le 22 mai I0(J7, a l'ùge de 68 uns.

lennelle , un formulaire qui piit être admis en France comme une règle uniforme de croyance et de discipline sur les points contestés. Alexandre VII se rendit à leurs vœux , rédigea un formulaire très-peu différent de celui des évèques de France, et ordonna, par sa bulle du 15 février 1665, qu'il seroit souscrit, sous les peines canoniques, par tous les archevêques, évèques, ecclésiastiques séculiers et réguliers , et même par les religieuses et les instituteurs de la jeunesse. Cette bulle du Pape fut revêtue de lettres-patentes . enregisti'ées au Parlement en pi-ésence du Roi , le 29 avril 1665. La déclaration du Roi ajoutoit même à la bulle du Pape , des dispositions qu'il n'appartenoit en effet qu'à la puissance civile de prononcer.

L'événement prouva qu'en se refusant , sous prétexte d'incompétence, au formulaire prescrit par les assemblées du clei'gé , on n'avoit pas été arrêté par un simple défaut de forme. La bulle d'Alexandre VU émanoit d'une autorité très-compétente ; elle avoit été demandée par le Roi et l'Kglise de France ; elle étoit revêtue de toutes les formes prescrites par nos lois et nos usages, et cependant les disciples de Jansénius continuèrent "à se retrancher dans le système de leur silence respectueux.

Ce fut à l'occasion du formulaire prescrit par les assemblées de 1657 et 1661 , que les religieuses de Port-Royal se signalèrent par une résistance aussi déplacée dans des personnes de leur sexe et de leur état , que contraire à leur vœu d'obéissance. Si un pareil vœu a quelque signification, ce doit être sans doute à l'égard des supérieurs ecclésiastiques, dans une question de doctrine décidée par un jugement solennel du chef de l'Eglise, acceptée par le corps des évèques et munie du sceau de l'autorité royale. Ces religieuses étoient certainement respectables par beaucoup de vertus ; mais on conviendra qu'elles manquoient de la première vertu de leur état, de cet esprit de soumission et de simplicité qui étoit leur premier engagement, et la condition formelle de l'approbation que l'Eglise avoit donnée à leur institut. Indépendamment du ridicule qu'offre la seule idée de voir des religieuses se prétendre plus instruites d'une question de théologie , que le Pape , les évèques et les facultés de théologie, on sent assez qu'une pareille prétention étoit un acte véritablement scandaleux dans l'ordre de la religion.

Si l'on demande pourquoi on exigea de ces religieuses leur souscription à un formulaire de doctrine , la réponse sera facile : il étoit de notoriété publique que la maison de Port-Royal étoit gouvernée par les partisans les plus déclai'és des opinions condamnées; qu'elles étoient justement soupçonnées de partager les sentimens de leurs directeurs; et rien ne justifie" mieux la demande qu'on leur fit , que le refus obstiné qu'elles y opposèrent.

M. de Pérélixe ' , archevêque de Paris, épuisa en vain tous les moyens de douceur, de condescendance et de discussion pour obtenir d'elles, par la raison et la persuasion , ce qu'elles refusoient à l'autorité ; enfin , M. de Péréfixe porta l'indulgence et la bonté jusqu'à engager Bossuet à conférer avec elles, à écouter leurs objections, à résoudre leurs doutes, à combattre leurs scrupules, à leur expliquer la nature de la soumission qu'on leur demandoit. Bossuet n'éloit pas encore évêque, mais iljouissoit déjà de la plus grande considération ; il ne pouvoit être suspect aux religieuses de Port-Royal ; il n'avoit aucune liaison avec les Jésuites , qu'on leur avoit peints sous les traits les plus odieux; il n'avoit piis aucune part aux affaires du jansénisme. Nous avons la lettre qu'il écrivit à ces religieuses ; cette lettre seule , qui est un chef-d'œuvre de logique , de précision et de clarté , réunit, en quelques pages, tout ce qui a jamais été dit ou écrit de plus décisif en des milliers de volumes , sur la question du silence respectueux *.

' lieauinont , d'al)or(l caniéricr leplcur de Louis XIV en ItiU,

> llanloniii de Pérélixe du .ardiiial de lli. t.elieu , pi

né a t'.'véctu' de Rode?, en 1 H4K, i» l'archcvéehé de Pari»

te :iO juillet IC.(12, mort le l" janvier 1671,. 'igé de 65 ans. Il est auteur d'une Histoire de Henri If, justenienl estimée, qu'il avoit composée pour t'inslruotion de Louis XIV, et qu'il lui avoit dédiée. — 2 Bossuet iei;oit ici des éloges que ne justille pas sa Lettre aux Relir/icuscs de Port-Rotjnl, Il n'a

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