‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 399 sur 422 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

personnes sincèrement vertueuses , comme un sujet de triomphe pour ceux qui se piquoicnt de ne pas croire à la vertu , inspira à Féaelou ces maxmies saines el pures , dont le seiitiiiKMit éloit dans son cœur, et qui scrvoicnt de règle il sa conduite.

« J'apprends , Madame, que le scandale qui viiml d'écla- » 1er. renouvelle de justes peines que des aventures semn biablos vous ont causées. J'y prends une véritable part, » et je m'intéresse ii tout ce qui vous louche. Ce qui me » fàrhe le plus dans ces affaires malheuri.'uses , c'est que le » monde , qui n'est que trop accoutumé ii jujicr mal des » ueiis de bien , conclut qu'il n'y en a point sur la terre. » Les uns sont ravis de le croire , et en triomplienl maiijipnenienl. Les autres en sont troublés; etjnialgré uncei- » tain désir qu'ils auroient de se tourner vers le bien , ils » demeurent éloijjnés de la dévotion par leur déliance de » tous les dévots. On s'étonne de voir un homme qui a fait » semblant d'être bon , ou , pour mieux dire , qui ayant été » véritablement converti dans la solitude, est retombé dans » ses inclinations et dans ses habitudes, dès qu'il a été » exposé au monde. Ne savoit-on pas que les hommes sont » frajîiles, que le monde est contagieux, que les gens » foibles ne peuvent se conserver qu'en fuyant le monde. )) Qu'y a-t-il donc de nouveau? Voiiài bien du bruit pour la » chute d'un arbre sans racines et attaqué de tous les » vents ! Après tout, le monde n'a-t-il pas ses hypocrites » de jjrobité , comme de dévotion? Les faux honnêtes gens » doivent-ils nous faire conclure qu'il n'y en a point de » véritables? Quand le monde triomphe d'un tel scandale, » il montre qu'il ne connoU guère ni les lioniuies, ni la » vertu. On doit cire affligé de ce scandale. Mais il n'est » permis d'être surpris de rien, quand on connoit à fond la » misère humaine, et à quel point le peu de bien que nous » Tiisons est en nous comme une chose empruntée. Que » celui qui est debout tremble de tomber. Que celui qui vit » dans le désordre , ne triomphe point de voir tomber un » de ceux qui avoienl paru se soutenir. Notre conliance » n'est ni dans les hommes fragiles , ni en nous-mêmes » aussi fragiles que tout le reste. Elle est en Dieu seul qui » est l'immuable véiité. Que tous les hommes montrent qu'ils » ne sont que des hommes; qu'ils se laissent entraîner par » le torrent de leurs discordes et de leurs vices, la vérité de )) Dieu n'en sera point affoiblie , et le monde n'en sera que » plus méprisable , pour avoir corrompu ceux qui clier- » choient la vertu.

» Quant aux hypocrites , le temps les démasque, et ils )) se démentent toujours par quelque côté. Ils ne sont hy- » pocrites, que pour jouir du fruit de leur hypocrisie. Ou » leur vie est molle et amusée, ou leur conduite est inté- » resséc et ambitieuse. On les voit se ménager, flatter, » faire divers peisonnages. La sincère vertu est simple , » unie, sans empressement, sans mystère. Elle ne se » hausse , ni se baisse ; elle n'est jalouse ni de réputation , » ni de succès; elle fait le moins mal qu'elle peut; elle se » laisse juger, et se tait; elle est conlente de peu; elle n'a » ni cabale, ni dessein, ni prétention. (*renez-la, laissez-la, » elle est toujours la même. L'hypocrisie peut imiter tout » cela , mais très-grossièrement. Quand on s'y trompe , » c'est ou défaut d'attention , ou défaut d'expérience de la » véritable vertu. Ce qui est vrai, c'est que pour se confier » aux gens qui sont vertueux, il faut avoir reeonnu en eux )) une conduite simple, solide, constante, éprouvée dans les » dangers , et éloignée de toute aflectalion , mais ferme et » vigoureuse dans l'essentiel. »

On sait que' la comtesse de Gramont avoit fait longtemps d'inutiles efforts pour ramener son mari k une conduite assez régulière , pour expier en quelque sorte l'éclat qu'une célébrité malheureuse avoit donné aux aventures de sa jeunesse ; mais ce ne fut guère qu'à la lin de sa vie qu'elle eut la consolation de voir son zèle réeom[ieiisé et ses vœux accomplis. H paroit qu'elle avoit initié Fénelon au secret de ses pieuses intentions : c'est du moins ce que laisse entrevoir une lettre qu'il lui écrit au sujet d'une maladie assez grave que le comte de Gramont venoit d'essuyer.

« J'espère , Madame, que la bonté santé de M. le comte » de Gramont vous permetlia de revenir bientôt à Ver- » sailles , et d'y demeurer plus longtemps. Cette bonne

» santé est, dit-on, admirable; elle est le don de Dieu , et » il ne seroit pas juste de s'en servir contre lui. 11 faut » que M. le comte ait un procédé net et plein d'honneur » avec Dieu , comme il l'a toujours eu avec le monde; Dieu » s'accommode des sentimens nobles: la vraie noblesse de- » mande de la lidélité, de la fermeté et de la conliance. » Uu homme si reconnoissant pour le Roi , qui ne donne » que des biens périssables, voudroit-il être ingrat et incons- » tant pour Dieu qui donne tant? Je ne saurois le croire , » et je ne veux seulement pas le penser; je crois avoir vu » son bon cœur , et j'en espère un courage à mépriser la » mauvaise honte et les froides railleries. 11 doit penser » sériensemeul que sa guérison, qui retarde sa mort, ne fait » que la retarder un peu , el que la plus longue vie sera » toujours courte. Pour moi, qui ne veux peint prêcher, je » borne ii me réjouir avec vous. Madame , de cette heureuse » guérison. »

Le comte et la comtesse de Gramont surent honoier leurs sentimens et leur caractère , en se montrant lidèles à l'amitié, au moment où une disgrice éclatante venoit d'enlever il Fénelon cette foule d'amis vulgaires , qui ne sont jamais lidèles qu'à la faveur ou il la puissance.

On doit ajouter que l'un et l'autre eurent d'autant plus de mérite par un procédé aussi généreux, que le mari etoit courtisan par goût et par toutes les habitudes de sa vie , et que la femme auroil pu être arrêtée dans l'expression de ses sentimens , par la bienveillance particulière que Louis XIV lui avoit toujours marquée.

Fénelon en fut touché ; et comme il n'avoit jamais flatté la comtesse de Gramont sur ses défauts , il se plut à lui montrer sa sensibilité, sans affecter des regrets ou de l'indifférence sur sa disgrâce.

«J'ai toujours été très-sensible , Madame , aux marques » de votre bonté. Jugez si ma sensibilité diminuera, lorsque » vous redoublez si obligeamment vos attentions dans des » circonstances où le reste du monde manque de mémoire : » cest le pur amour que d'nimtjr les gens qui ne sont n plus à la mode; l'amour intéressé est celui de la cour; » c'est le pays du monde où l'on entend plus mal , et où » l'on dcvroit mieux enteuidre celte distinction. Je suis ravi, » .Madame, que vous soyez contente de madame la duchesse » de Beauvilliers: elle est véritablement bonne , et désire » de bonne foi de vaincre en elle tout ce qui est moins con- » forme à Dieu. Elle vous rend bien les sentimens que vous )) avez pour elle.

« Je suis ici dans l'attente el la soumission d'un enfant » de l'Eglise , qui doit lui être plus soumis qu'un autre , » parce qu'il doit plus à TEglise k cause de sa place , et » qu'il n'est digne d'être pasteur qu'autant qu'il est brebis » docile : si je me trompe, je seiai celui cjui gagnera le » plus à cette affaire , car je serai détrompé ; la vérité est » bien plus précieuse qu'un triomphe.

» Je ne puis finir, .Madame, sa:is vous supplier de dire à » .M. le comte de Gramont , que je n'oublierai de ma » vie qu'il n'a point rougi de moi, et qu'il m'a con- » fes'ié sans honte devant les courtisans à Marlij. Il » n'entendra pas ce langage inconnu à la cour; vous aurez » la bonté de le lui expliquer. A Cambrai , 12 septembre » 1097.»

Ce ne fut qu'assez long-temps après la retraite de Fénelon k Cambrai , que madame de Gramont se mit sous la direction des instituteurs de Port-Koyal .• en leur accordant sa confiance , elle y mit peut-être une ostentation ([iii déplut à Lous XIV, ce qui lui attira les reproches de madame de Maintenon.

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