‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 42 sur 422 · IJ'JI · texte numérisé non relu

IJ'JI

o[)iniâtrcs, les ennemis -le M°"^ (inyon n'ont jamais pu trouver de preuve contre elle, et celte dame a toujours offert de prouver qu'elle n'avoit pas fait les choses dont on l'accusoit. "2° Elle n'a jamais perdu ni l'estime ni l'amitié de ceux qui l'ont le plus particulièrement connue. W" Ceux qui ont témoigné le plus d'opposition à ces livret ont rendu justice à ses mœurs.

Oui seroit innocent, s'il suftisoit d'être accusé pour être coupable? disoit autrefois un empereur; ecqiiis erit innucens, si accusure sufficiet ? Le crime ne se présume jamais; c'est toujours à l'accusateur à prouver. I/accusé a droit de s'en tenir à la simple négative , et d'attendre de pied ferme celui qui l'attaque. S'il recule, ou s'il succon)be à la preuve . il est censé calomniateur. A combien plus forte raison, monsieur, doit-on traiter de calomnies des imputations qui n'ont jamais eu rien de juridique ni de pi'écis , toujours débitées sans garant comme sans preuve! Leur fausseté est encore plus visible , si l'accusé a eu des ennemis puissans, et si les faits qu'on lui impute étoient de nature à être constatés : mais si , d'un côté , il a délié ses accusateurs , en offrant de démontrer que les choses dont ils l'accusoient n'étoient pas vraies, et que , de l'autre, on lui ait répondu par un déni de justice , par des voies de fait, et par des procédures violentes dont il n'est pas résulté la moindre preuve , c'est alors que la calomnie devient palpable , et tourne en preuve pour l'accusé.

Chacune de ces circonstances porteroitcoup , p.rise séparément , et elles se trouvent toutes réunies en faveur de M"'Mîuyon. Il est notoire quejimais personne ne s'est porté en justice pour son accusateur. Cependant vous savez que ses ennemis ne man(]uoient ni d'activité ni de crédit. Un parti nond)i'oux croyoit rendre service à Dieu et à l'Eglise , en la décriant. Il n'y avoit rien à craindre, ni j)our le dénonciateur, ni pour les témoins, surtout dans les derniers temps , où elle avoit pour parties secrètes des jiersonncs qui pou voient ce qu'elles vouloient. On faisoit sa cour en se déchaînant contre M'"^ Cuyon. Il y avoit tout à gagner pour qui l'auroit convaincue. Donc, puisque tant de gens animés, et pai' le /.èl(> , et jiar l'impunité, et par l'espérance, n'ont jamais produit de preuve, c'est qu'il étoit impossible d'en trouver.

Mais les ciimes (\\\\)n lui i'e|)rochoit , dira peul-êire (pielqu'uii , n'en éloient pas susceptibles. En ce cas , monsieur, les accusateurs parloient donc en l'air. C'est avouer, en bon français, qu'ils eussent été déclarés calonuiiateurs

LETTRES SUR LA RELATION DU QUIETISME

en justice réglée. D'ailleurs les faits dont on l'accusoit étoienl de nature à être constatés. On l'accusoit d'une liaison criminelle avec le P. Lacombe , et d'enseig-ner que certaines abominalions étoient permises.

A l'égard du premier clief, pour être prouvé eu forme, il ne lui manquoit que la vérité. M"'* (juyou avoit toujours vécu à découvert, et sous les yeux de plusieurs domesli(|ues. 'l'ont scrvi- U^nv est espion-né de son maître. Par ce cauaF, It's intrigues les plus cacliées viennent à la connoissaiice du public. Cette espèce de gens est plus capable d'inventer que de se taire. La plupart vendroicnt an [)lus bas piix un secret auquel seroient attachées la réputation ou la fortune de celui qu'ils servent. Tous les jours ils le donnent pour rien ; ils le jettent à la tète du premier venu. Je vous ai déjà dit que les femmes de M""' Guyon ont été emprisonnées , séparées, tentées par promesses et par menaces. (>n n'a pu tirer d'elles le moindre aveu.

Le second chef éloit plus facile encore à vérifier. C.onx à qui elle avoit débité ses dogmes aJl'reux étoient en état de la dénoncer. Tous, sans doute, n'avoient pas donné tète baissée dans une (luctrinc de Jfhnnns. Plusieurs avoieul du la rejeter avec horreur. Kst-il possible que tous aient conspiré à garder cet horrible secret , sans qu'aucun d'eux ait parlé juridiquement , ni pour rac(juit de sa conscience, ni par quelque autre motif? Ceux mêmes qui seroient devenus ses prosélytes avoient droit d'allendre , eu la déférant , une récompense proportionnée à l'importance de la découverte. Vous savez, monsieur, que les remords naissent en foule , dès qu'ils sont excités par l'intérêt. On en fait volontiers parade , lorsqu'il y a quelque chose à gagner. i)ansle cas dont il s'agit , ils étoient bons et pour l'autre monde et pour celui-ci.

M'"* Guyon, loin de craindre les dénonciations en forme, défioit en quelque sorte ceux qui la calomnioient. Elle demandoit , à titre de grâce, une chose qui doit toujours faire trembler les coupables, et que beaucoup d'innorens écai'teroient de tout leur po.voir. Avant les conférences d'issy, elle écrivoit à M"'* de Mainlenon , pour la prier de lui donner des commissaires, moitié laïques, moitié ecclésiastiques, afin qu'on jugeât de sa personne aussi bien ([uedesa doctrine. «A présent, dit-elle \ » (jne j'apprends qu'on m'accuse de crimes , » je crois devoir à l'I'lglise , aux gens de bien ,

» à mes amis, à ma famille et à moi-même, la » connoissance de la vérité. C'est pourquoi , » madame , je vous demande une justice qu'on » n'a jamais refusée à personne — Si l'on veut » bien m'accorder cette grâce, je me rendrai » dans telle prison qu'il plaira à S. M. et à )) vous, madame , de m'indiquer. .Lirai avec la » fille qui me sert depuis quatorze ans (c'estn à-dire depuis le commencement de ses voyages) » l'on nous séparera , et l'on me donnera pour » me servir dans mes inlirmitcs qui l'on voudra. » Si Dieu veut que la vérité soit connue, vous » verrez, madame, que je n'étois pas indigne » des bontés dont vous m'honoriez autrefois. » Si Dieu veut que je succombe sous l'effort » de la calonniie, j'adore sa justice, et m'ysou- » mets de tout mon conn*, demandant même la » punition que ces crimes méritent. Les grâces » de cette nature ne se refusent jamais. »

N'ayant pu rien obtenir, elle adressa une autre lettre aux prélats qui se dévoient assemblera Issy. « .le me suis offerte, leur dit-elle ' , 1) d'entrer en prison. .l'offre plus , c'est de faire » voir que je n'ai point fait les choses dont on » m'accuse. Je n'attends pas que ceux qui m'ac- » cusenl prouvent ce qu'ils avancent . (juoique » ce soit l'ordinaire; mais je m'offre de prouver » que cela n'est pas. Si vous voulez bien , messei- » gnenrs , avoir la charité d'examiner ce qui » regarde le criminel avant l'examen des livres, » je vous en aurai une obligation infinie. Il est » aisé d'informer à cbarge et à décharge de toute » ma vie. Je vous dirai , avec une entière in- » génuité, les choses dont on m'accuse, et le » caractère des personnes qui m'accusent. Je )) suis toute prête de soutenir toute sorte de » confrontations ; et je crois qu'il vous sera » aisé, avec la grâce de Dieu , de démêler une

» malignité peu commune le vous conjure,

n messeigneurs, par la charité de notre Seigneur » Jésus-Christ , dont vous êtes pleins, de rece- » voir les mémoires qui vous seront donnés n contre moi , d'obliger les personnes à donner » leur nom , et à vous parlera vous-mêmes. Si » je suis coupable, je dois être plus punie » (|u'une autre , puisque Dien m'a fait la grâce » de le connoître et de l'aimer, et que je ne » suis point assez ignorante pour être excusée , » puisque je suis assurée que Jésus-Christ et » iiélial ne sont point en même lieu. »

Je vous prie, monsieur, de relire ces deux pièces tout entières dans la lielnlion. Elles sont

p. il.

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