XXXI. — Demande
De tout cela ne peut-on pas conclure que , quoique le bonheur éternel ne puisse être réellement séparé de l'amour de Dieu que dans nos motifs, on {»eut néanmoins séparer ces deux choses ; qu'on peut aimer Dieu purement pour lui-même, quand même cet amour ne devroit jamais nous rendre heureux, et que, si Dieu devoil nous anéantir à la mort , ou nous faire souffrir un supplice éternel , sans perdre son amour, on ne l'en serviroit pas moins ; que ce qu'on veut à l'égard du salut , est laccoaiplissement de la volonlé de Dieu el la perpétuité de son amour ; qu'enfin on peut ne vouloir point son salut comme son propre bonheur , et à cet égard y être inditîércnl ; mais qu'on le veut comme une chose que Dieu veut, et en tant que le salut est la perpétuité de l'amour divin? Et c'est proprement ce que dit le P. Saint-Jure dans l'endroit que j'ai cité, car, après avoir parlé du désintéressement des âmes attirées au pur amoui-, il conclut par dire qu'elles désirent leur salut plus que les autres personnes , mais non pour leur propi-e intérêt.
Ri:p. — Sainte Thérèse fait expressément celte supposition , qu'on aimeroit Dieu à ce moment , quand même on devroit être anéanti dans le suivant : mais cela ne conclut point à l'indillérence entre le possible et l'impossible , j)ar les raisons qui ont été dites. Par là, on voit que je ne nie point les abstractions marquées dans l'article |)récédent ; mais ce qui fait que je ne les crois pas nécessaires pour la perfection, c'est que plusieurs saints n'y ont jamais songé. Les véritables motifs essentiels à la pei'fection ,
LETTRES DE BOSSUET A MADAÎME DE LA MA[SONFORT
c'est d'y regarder le réel comme Dieu l'a établi, et non pas ce qu'on iuiagiue sans fondement. Ainsi ces expressions ne sont tout au plus que des manières d'exprimer que l'amour qu'on a pour Dieu est à toute épreuve : j'ajoute qu'il est dangereux de les rendre si communes ; car elles ne sont sérieuses que dans les Paul , dans les Moïse, dans les plus parfaits, et après de grandes épreuves.
Demande.
Saint François de Sales reprenoit ses tilles, quand elles parloient de mérite . leur disant que, si nous pouvions servir Dieu sans méritiîr, nous devrions choisir de le servir ainsi.
RÉF. — Celte proposition est de même que seroit celle-ci : Si nous pouvions servir Dieu sans lui plaire, il le faudroit faire ; car mériter, et plaire à Dieu , est précisément la même chose. H faut donc entendre sainement ces sortes de suppositions , et n'en conclure jamais qu'on doit être inditférent à mériter ou à voir Dieu , non [dus (lu'à lui plaire. Qui dit charité, dit amitié de deux côtés, et un amour réciproque , pour lequel , si on éloit indiflérent , on cesseroit d'aimer Dieu.
Demande.
Il est dit, dans la Vie de M. Olier, que la pureté de son amour fut telle, que , dans un temps d'épreuve où il se trouva , il s'oiîrit de bon cœur à endurer les peines de l'enfer pour toute l'éternité, si Dieu devoit trouver sa gloire à les lui faire soulfrir.
Rép. — On trouve la mèuie chose à peu près dans la Vie de saint François de Sales. Mais il y a deux observations à faire daus tous ces exemples : l'une, de les entendre sainement; l'autre, de se bien garder de rendre ces suppositions aussi vulgaires (ju'on fait, parce que bien certainement c'est se mettre au liasard de les rendre illusoires, présonq)tueuses , et une vraie pàtnro de l'amour-propre par \\\\(^ vaine idée de perfection. Saint Pierre a été repris l)0ur avoir cru son amour , quolcjne fervent , à l'épreuve de la mort. Quelle distance d'un martyre passager à un supplice éternel ! Le S(mis est : J'aimerois mieux mille enfers que de m'écarler pour peu que ce fût , par le moindre péché véniel, de la volonté de Dieu ; et si Dieu, par une impossible supposition, pou voit mellr(! sa gloire daus le l(nirmcnt éternel de ceux qu'il ai/iie , je conscnlii'ois à celle é|)i'cuNe. Mais ces
suppositions et conditions impossibles n'altèrent rien dans ce qu'on veut actuellement , et par conséquent sont infiniment éloignées de l'indifférence.
XXXIY. — Demande.
Obligez-moi , ujonseigneur , de m'expliquer ces expressions : Se perdre en Dieu , s'abandonner non-seulement à sa miséricorde , mais à sa justice; et ces paroles de notre Seigneur , que celui qui perd son urne , la rccouvrei'a pour la vie éternelle..
RÉP. — Se perdre en Dieu , c'est s'oublier soi-même pour n'avoir le co^ur occupé que de lui , et s'absorber dans l'infmité de sa perfection , par une ferme foi qu'on ne peut ni rien penser ni rien faire qui soit tant soit peu digne de lui. '2° On peut s'abandonner à sa justice comme à sa miséricorde , en considérant une justice qui est en effet une miséricorde , qui frappe en cette vie pour épargner en l'autre ; mais qu'on puisse jamais s'abandonner à la justice de Dieu pour la porter en toute rigueur, c'est ce qui ne s'est trouvé nulle pari , parce que cette justice à toute rigueur enferme la damnation et toutes ses suites , jusqu'à l'éternelle privation de l'amour de Dieu, qui entraîne l'esprit de blasphème et de désespoir , et en un mot la haine de Dieu ; ce qui fait horreur : et c'est ce qui me fait dire que ceux qui parlent ainsi ne s'entendent pas eux-mêmes, ."j" Perdre son ame , selon le précepte de Jésus-t^hrist , c'est dans toute son étendue renoncer entièrement à soi-même , et à toute propre satisfaction, pour uniquement conlenier Dieu.