LETTRE VIL
Suite du même su.jel , el c|uel(|iies autres avis.
Il faut tâcher, dans les mouvemens (pie font dans les couvens les changemens des charges des supérieur.^ et désobéissances, de se souvenir qu'on s'est dévoué à la volonté de Dieu , et de trouver la paix en s'y abandonnant. Si on vous met dans quehjue place qui vous accommode , louez Dieu qui ménage la foiblesse. Si l'on vous abaisse, dites lui : Il m'est bon que vous m'ayez humiliée; et demeurez atlaché(; à la seule chose qui est nécessaire. Dieu est le seul qui ne change ])()int. Tout le reste , et surtout les hommes , change ou avec ou sans raison , croyez toujours le premier, et croyons que , si l'on change envers nous , c'est que nous changeons nousmêmes , ou (jiie nous ne changeons pas assez tout ce qu'il falloit changer. Ne cessons de nous •> hanger en mieux , et mettons notre consolation en celui qui est immuable.
I>i('ii vous a inspiré le vrai moyen de conrilicr tout ce qui vous semble n'être passui\i , eu \oiis laissant léglei' par rdbéissancc. C'est
LETTRES DE HOSSLET A MADAME DE LA MAISONFORT
pelils sacriiices d'écrire ou de parler mal à dessein , pour s'humilier. Par là il semble qu'il faille affecler, comuie si nous étions quelque chose , de nous abaisser par (jnelquc endroit , pendant que nous sonnncs tout néant. Nous n'avons que luire des petites fautes d'écriture on de langage que nous ferons exprès ; il n'y en a que trop et de ce genre-là et d'autres genres plus importans, on nous tomberons de nousmêmes.
Vos senlimens sont droits sur les sentimens des supérieures , soit qu'on laisse une pleine liberté , soit qu'on indique un parti, ('/est bien fait de renvoyer tous ces soins an temps de l'élection , et alors laisser incliner son cann' an doux mouvement du Saint-Esprit , sans se laisser émouvoir de [)elils scrupules. L'essentiel est le mérite suftisant dans les personnes ; mais il ne faut pas mépriser les convenances avec les personnes dont la maison a besoin.
Il en faut user à peu près de même pour la réception des lilles : parler toujours selon son cœur aux supérieurs , lorsqu'ils nous demandent notre sentiment. Dans le doute , je vous dirai pour moi que je penche à la réception ; mais j'entends dans le doute absolu , tout étant égal , et même les inconvéniens. Du reste , marchez toujours en simplicité , et la lumière de Dieu inclinera votre cœur.
Pour la confession et la communion , ne me demandez jamais rien; car je n'aurai jamais rien à vous dire , sinon que vous croyiez votre confesseur.
Ne vous laissez point entamer au dégoût , »nais prenez le vrai goût plus haut que les sentiniens de la créature. (îardez-vous bien de vous dégoûter de votre état. Cherchez le royaume de Dieu et sa justice , et le reste sera ajouté.
Il faut parler du prochain en grande simplicité , sans faire finesse de ce que tout le monde voit également , mais en évitant seulement le mépris et la jalousie.
0 qu'on est heureux dans le silence , et qu'il faut l'aimer, sans que rien le rompe , que la charité , s'il se peut ! Que ce sont de belles paroles que de vouloir être oublié et caché , et qu'il est rare qu'on en vienne profondément à l'eflet ! Il faut pourtant y tâcher, sans se décourager , quand on revient par foiblesse aux premières fautes. C'est un secret orgueil de se trop étonner de faire des fautes.
AVERTISSEMENT
I.A DISCUACE KT LE RENVOI DE QUEf-QUES UEi.Kin-rsES DE SAINT- rVH,
Jk supposois que M'"*" de Maintenon n'étoit point inquiète de mes sentimens , puisqu'elle éloit instruite de ma confiance enM. de Meaux. Cependant , au mois de mars de l'année IG97. dans un entretien que ma sa'ur du Tonrp eut avec elle, elle lui marqua une grande douleur de mon prétendu changement , et son attendrissement sur cela alla jusqu'aux larmes. Ma sœur du Tonrp , qui m'en rendit compte , me conseilla de lui écrire ; ce que je fis.
Dans sa réponse , elle me disoit que sa donleur venoil de ma sorte de piété, et de me voir penser autrement que ceux que Dieu avoit chargés de gouvei'uer notre maison et ma personne; qu'elle seroit contente quand je serois unie avec l'évêque, le supérieur et les confesseurs de Sain t- Gyr ; que jusque-là elle pleureroit mon état , et craindroit le mal que je pourrois faire dans sa maison ; que c'étoil tout ce qu'elle avoit sur le coHir ; qu'elle avoit trop compté sur moi , qu'elle avoit trop donné à son inclination pour ma personne ; (jue Dieu l'en punissoit, qu'elle le prioit souvent de me changer; qu'elle ne dontoit point de mon amitié: que je voyois en tout la sienne , mais que de plus grands intérêts nous dévoient occuper ; qu'en attendant, je ne l'évitasse point , qu'elle ctoit toujours aise de me voir.
Quoique je ne fusse [)as unie à M. de Chartres comiiie je l'avois été autrefois , je ne me croyois pas mal avec lui. A l'égard du supérieur, il ne venoit prescjue jamais à Saint-Cyr, et je n'avois jamais eu qu'une seule conversation avec lui , dont il avoit ténioigné être trèssatisfait. J'étois fort bien avec mon confesseur; je n'avois point de relation avec les autres : la supérieure me paroissoit contente de moi , et je l'étois d'elle. Ainsi les inquiétudes de M"* de Maintenon n'avoient point de fondement bien réel.
Sa lettre fut suivie d'une conversation : elle y voulut ma sœur du Tonrp ; m'y témoigna
LETTRES DE BOSSUET A MADAME DE LA MAISONFORT
beaucoup d'estime , me disant , entre autres choses , qu'elle avoit compté que ceseroit moi qui soutiendroisla maison après sa mort; qu'elle avoit tout espéré de la droiture de mon esprit : que je pensois naturellement très-jusic : qu'après avoir parlé ainsi, c'étoit se louer soi-même de dire que nous pensions l'une comme l'autre. Elle ajouta que cela étoit si vrai, que si, à deux cents lieues l'une de l'autre, on nous consultnit sur les mêmes choses, nous ferions précisément les mêmes réponses ; que cette conformité de sentimens lui avoit donné beaucoup de goût pour moi, et la rendoit très-sensible à mon changement pour des gens que j'avois fort estimés autrefois. Elle me reprocha surtout d'être changée pour M. de Chartres , et mes délicatesses sur la direction, et en des termes qui me firent penser qu'elle vouloit , sans me le dire positivement , me faire entendre que je lui ferois plaisir de me retirer de la conduite de M. de Meaux , pour me mettre sous celle de M. de Chartres , ou de quelque directeur de Saint- Cyr, par qui il lui seroit plus aisé de faire insinuer ce qu'elle voudroit, que par >L de Meaux; et qu'elle n'avoit voulu un témoin de notre entretien , que pour n'être pas obligée de s'expliquer clairement, mon commerce avec M. de Meaux étant une chose qu'elle savoit que je voulois tenir secrète : mais je jjriai ma sœur du Tourp de me laisser seule avec M""" de Maintenon , à qui je demandai si elle vouloit que je cessasse d'écrire à M. de Meaux , et que je me fisse diriger par M. de Chartres ; qu'elle n'avoil qu'à prononcer , que je me conformerois à ses intentions. J'eus le mouvement de parler ainsi, et une secrète assurance qu'on ne me prendroit pas au mot. On ne m'y prit pas en effet; on me répondit froidement, qu'on désireroit que M. de Meaux vécut assez pour me diriger toute ma \ie ; que M. de Chartres viendroit à I*àqu(;, qu'alors on verroit avec eux.
Je n'imaginai autre chose, sinon qu'on se feroit rendre compte de mes sentimens par M. de Meaux. Fort tranquille sur cela , je ne m'avisai point de le prévenir : mais appareimnent que dès-lors M'"' de Maintenon délibéroit si elle se déferoil de moi; et comme le livre des Maxii/ies paroissoit déjà, quoique nous ne le sussions pas encore , elle nous parut fort alarmée , el nous dit que , si nous savions ce qui se passoit dans le monde , nous verrions qu'elle avoit l'aison de l'être et de vouloir s'assurer de nos sentimens. l'eu de temps apiès, ayant a[)prisqu'une p(îrsonne du monde m'avoit parlé de œ livre , elli- me lit vt-nir dans sa cliand)re avec mes
sœurs du Tourp et de Montaigle , pour nous ])arler sur cela comme sur une chose qui nous intéressoit beaucoup , el qui pourroit avoir de grandes suites. Elle nous dit , ou au moins à moi , quand je fus seule avec elle , que vous vouliez a\oir des conférences sur ce livre avec MM. de l\iris et de Chartres , et n'y vouliez point admettre M. de Meaux ; mais que c'étoit ne rien faire , parce que , quand il arriveroit que vous les amèneriezà vos sentimens, on croiroit que ce seroit par la supériorité de votre génie ; au lieu que si vous aviez pour vous M. de Meaux, on ne douteroit pas que vous n'eussiez la vérité de votre côté , parce qu'il passoit pour le plus grand théologien qu'il y eût , et vous , monseigneur , pour le plus bel esprit.
Quoique, après le premier entretien dont j'ai parlé , M""^ de Maintenon m'eût mandé qu'elle en étoit parfaitement contente, elle prit, à quelque temps de là , des manières si froides à mon égard , que , ne voyant rien dans ma conduite qui pût me les attirer, j'y soupçonnai de l'alfectation; et me soiivenant qu'elle avoit dit en quelque rencontre , que, sous prétexte d'abandon , je demeurois trancjuille sur l'opinion que mes supérieurs pouvoient avoir de moi, je crus devoir lui demander un éclaircissement ; ce qu'elle évitoit. Mais je la suivis un jour qu'elle alloit seule à son appartement. S'en apercevant, elle me dit avec un redoublement de froideur : Je ne veux point vous parler ; ceci devient trop sérieux : M. de Chartres doit venir; je suis bien éloignée de vouloir qu'on suive mes sentimens, je le laisserai décider. Je lui répondis que je ne pouvois deviner de quoi il s'agissoit; et quoiqu'elle me répétât qu'elle ne vouloit point me parler, je la suivis jusque dans sa chambre. Elle me fit asseoir : je lui répétai encore que je ne pouvoisdevinerde quoi il étoit question: qu'elle savoit quelle étoit ma conlianceen M. de Meaux; qu'elle voyoit que je lisois son livre sur l'oraison que je tenois actuellement. Après avoir été (pichpie tem[)S en silence , elle me dit: Je ne voulois point vous parler; mais l'amitié, puis se reprenant , un reste d'amitié fait que je ne puis m'empêcber de vous avertir que vous vous préparez de grands malheurs: mais comme voire ctnur est dioit , je crois qu'ils ne seront que tem|)orels. Tandis que vous ne voudriez pas toucher cette table , si vous croyiez faire un péché véniel en la touchant ; vous laites de grands maux sans le vouloir, (^ette conversation , que j'abrège , linil par l'arrivée de dames importantes. Je comiiris que ces malheurs dont on me meuacoit étoicnl ma sortie de Saint-Cvr. Je
LETTRES DE BOSSUET A MADAME DE F.A MAISONFORT
le dis à mon confesseur , qui ni'exhoita à deinauder à Dieu de demeurer dans mon étal : il m'ordonna une pénitence à celte intention. J'y avois de la répugnance ; je le lui dis . et que c'étoit peut-èlie nue marque que Dieu ne me vouloil plus à Saint-(^yr. la vraie prière (ju'il e.vance étant le désir qu'il forme lui-même en nous: que je n'en pouvois avoir d'antre que celui que Dieu disposât de moi à son gré.
M. de Chartres enlin arrivé , on me (if comparoître devant lui , MM. D. (/ii-isack/-) et T. { J'ibcff/i') et M""=deMaintenon. Il débuta pai-me dire que je l'avois regardé comme un lionune prévenu ; que toute l'Eglise cependant [)ensoit conuiie lui : que c'étoit liicn à moi à me mêler de dire ce que c'est que l'incpiisition , et à décider que les uns vont trop loin , et les autres pas assez loin ; et qu'une doctrine dont on ne prend que les mauvais endroits est une étrange doctrine; et qu'enfin je communiquois messentimens à celles qui étoient avec moi , témoin ma sœur de Montaigle, avec qui j'avois été en même office. Je répondis qu'elle avoit lu toute sorte de mystiqiicric , et que je n'en avois encore lu aucune. J'ai su depuis que ce mot de mijstiquerie ne leur avoit pas déplu.
Le fondement des trois autres griefs, c'est qu'un jour, à la prière de la supérieure, je dis à la récréation ce que c'étoit que l'inquisition , mais sans rien dire , autant que je m'en puis souvenir, qui tendît à la blâmer : j'ajoutai seulement que ses censures ne sont pas reçues en France. Une autre fois, quelques personnes parlant du livre des Maximes, je dis : Ce qui nous convient, c'est de demander à Dieu sa lumière, soit pour M. de Cambrai , s'il a été trop loin , ou pour les autres, s ils ne vont pas assez loin , car de la droiture dont est M. de Cambrai , on peut s'assurer qu'il se rétractera , s'il voit qu'il se soit mépris. Entin une autre fois , comme on venoit de lire au réfectoire certains extraits ' qui sont dans une Ordonnance de M. de Chartres , ou dans le livre des Ftats d'oraison-, je dis qu'une doctrine dont on ne prend que les mauvais endroits devient une étrange doctrine. Puis m'apercevant qu'on pourroit tourner mal ce que je venois de dire , j'ajoutai : On en a toujours agi ainsi , et quand il a été question de réfuter les hérétiques , on n'a pas pris les bons endroits de leui-s livres.
' Les exil ails (ruii niiviinje luaiuiscvil de iiiaJaiiie Ciuymi , iiililulé : Les Turreus. Ces evlrails te tiouveiil dans VOnloiiiiitiice de l'évCque de Cliarires, du 21 novembre l605.V(i\eii les Pif'ccs jiislijicalives jointes a Vlimlniclion sur les Klats (Voraisiiii , pur Bossuel , 1007, in-8".
Ces reproches, qui furent, ce me semble, les seuls que me fit M. de Chartres, furent accompagnés de tous lestons qu'on crut propres à m'elfrayer. MM. IJrisacier et Tiberge demeurant dans un grand silence, M""" de Maintenon ne dit que quelques mots à la traverse , et finit par ceux-ci : M'"*' de la Maisonfort auroil été une sainte dans le monde ; mais elle n'étoil pas née pour être religieuse , elle aime trop sa liberté : ce qui n'avoit par grand rapport à ce dont il s'agissoit , cet amour de ma liberté ne m'empêchant point d'être assidue à mesdevoirs.
Le même jour, M. Tiberge m'exagéra ce qui venoit de se passer, me disant qu'il n'y avoit qu'àSainl-Cyr qu'on voyoitde pareilles choses; que la place n'étoit pas tenable. Je m'y tiendrai néanmoins, répliquai-je ; je n'ai besoin de consulter ni casuisles ni directeurs : j'en sais assez pour être persuadée , que , quand on s'est vouée à Dieu dans un état comme celui-ci , on ne doit point s'en retirer parce qu'on y est éprouvée par des contradictions. Ce n'est pas à M"" de Maintenon que je me suis engagée; son changement ne me doit pas faire changer. — Je ne sais , dit M. Tiberge, si eu égard aux idées, si vous voulez aux préventions qu'on a , vous ne devriez pas, poiu' votre salut , demander à aller ailleurs. — Non, monsieur, lui répondis-je; et je ne veux point que mes sœurs, sur mon exemple, puissent penser que, pour éviter les crcix, on peut demander à sortir de sa maison.
Non contente d'avoir parlé de la sorte, j'écrivis à N. de Chartres et à M"^ de Maintenon, le plusliumblementqu'il me fut possible, etcomme si j'eusse désiré ardemment de rester à Saint- Cyr. Ce n'étoit pas au fond que je craignisse d'en sortir; et si j'avois suivi ce que me dictoit l'orgueil, j'aiiroiseu une conduite opposée : mais je ne voulois point avoir à me reprocher d'avoir manqué à faire ce qu'il falloit pour ne point sortir de l'ordre de Dieu. Apparemment il demandoit de moi que j'en usasse ainsi ; car, après avoir écrit et envoyé mes lettres , je me sentis plus en j)aix.
Dès qu'on lèsent reçues, onm'envoyaM. Tiberge , qui me demanda oùj'irois, si on me rcnvoyoit. Je lui répondis que j'y penserois quand on m'auroit déclaré que ma sortie étoil résolue, lime dit qu'elle l'étoit; qu'on me laissoit le choix du lien où je me retirerois, pourvu que ce ne fut point à Paris. Je dis que je choisissois le diocèse de Meaux. M. de Chartres, qui n'altendoit (pie ma réponse pour partir pour Paris, y apprit à M. de Meaux que je demaudois à me retirer dans son diocèse , m'abandon-
LETTRES DE BOSSUET A MADAME DE LA MAISONFORT
nant à lui pour le choix de la maison. M. Tiberge m'avoit indiqué celle de la Visitation ; j'avois allégué un frivole prétexte pour n'y point aller, y sentant de la répugnance.
Quelques jours se passèrent sans que j'apprisse des nouvelles de M. de Meaux. Il nie vint une crainte naturelle , que ce prélat n'eût fuit changer M. de Chartres, et qu'on ne ni'arrctàl à Saint-Cyr : mais je m'offris à Dieu pour y rester toute ma vie avec toutes les conlniintes et les dégoûts possibles , si telle étoit sa volonté.
J'en sortis le 10 de mai 1007 avec ma sœur du Tourp. Pendant que nous sortions par une porte, on se disposoit à faire sortir par une autre ma sœur de Montaigle , qui ne s'attendoit à rien moins. M""' de Lenbert eut le même sort ; on ne voulut pas lui permettre de se retirer près de quelques parentes qu'elle avoit abbesses : on la mit aux Ursulines de Poissy, oii elle est morte.
On mil d'abord ma sœur de Montaigle à l'abbaye de S. C; ensuite on la plaça dans un autre couvent du diocèse de Chartres , où elle s'est faite religieuse de la maison.
Ma sanir du Tourp m'apprit qu'on l'avoit fait comparoître comme moi devant M. de Chartres, et qu'on lui avoit dit des choses beaucoup plus dures et plus humiliantes. Elle me disoit en riant : Je veux les écrire, afin de les lire quand je serai tentée d'orgueil. J'ai su qu'ils avoient admiré la sagesse avec laquelle elle leur avoit répondu. Elle m'a|)[)rit aussi que M"" de IMaintenon avoit trouvé mauvais que nous n'eussions pas fait réponse à une lettre qu'elle écrivit à ma sceur du Tourp, ensuite de la première conversation que j'ai rapportée , dont elle m'avoit mandé , en répon<1ant à une lettre de moi , qu'elle en étoit i>arfaitemenl contente. Elle m'avoit ajouté qu'elle écrivoit à ma so'ur du Tourp tout ce (|u'elle désireroit pour être en re|)OS, et travailler conjointement avec nous pour établir le royaume de Dieu dansSainl-Cyr.
Je lus cette lettre dans une bonne disposition ; je fus fâchée d'y trouver bien des choses que je ne goùtois pas. Je ne le dis point , ce me semble , à ma so.-ur du Tourp. Elle luc demanda s'il falloit faire réponse; je lui répliquai qu'il étoit question , non d'écrire , mais de pratiquer. Je parlai ainsi sans aigreur, selon ma pensée, et sans imaginer que M""' de Mainlenon en concluroit que nous n'entrions pas dans ses vues.
Nous fûmes menées de Saint-Cvr h Paris par WM. T. {Tiljerfjo) et D. (/irtsacur.) Celui-ci
nous dit que M™^ de Maintenon , qui soutfroil beaucoup du parti qu'elle prenoit , ne s'y étoit déterminée que parce que le Hoi l'avoit avertie que , si elle mouroit avant lui , il ne laisseroit aucune personne suspecte à Saint-Cyr: que c'étoit donc par amitié pour nous qu'elle avoit voulu faire elle-même ce qui se pourroit faire un jour plus désagréablement pour nous ; qu'elle étoit dans le dessein de nous adoucir ce coup par tout ce qui lui seroit possible.
Nous partîmes sans prendre congé d'elle. J'ai eu l'honneur de lui écrire au moins tous les ans , et dans certaines occasions : je n'ai jamais reçu que deux réponses : l'une , d'une dureté étonnante, dont elle a voulu qu'on gardât la copie ù Saint-Cyr: et l'autre très-sèche. Elle a, en quelques occasions, donné des marques d'une protection et d'une bonté toute particulière à mes frères.
La pension qu'on me donna étoit des moindres qu'on eût données en cas pareil. Le nouvel évèqne ', de qui je dépens , a eu beaucoup de peine à m'obtenir une petite augmentation ; et son prédécesseur et lui , quelques secours d'argent, dont j'avois besoin pour avoir des meubles , et me faire accommoder un logement. On m'a quelquefois reconm)andée à ces prélats, et parlé de moi d'un air tendre. Voilà quels ont été ces adoucissemens dont M. Brisucier me llattoit.
Nous logeâmes à Paris dans une maison de ces messieurs. Ma sœur du Tourp me confia qu'en montant dans le carrosse. Dieu s'éloit saisi d'elle d'une manière très-sensible : son recueillement étoit presque continuel, et sa paix admirable. Elle me dit qu'elle ne croyoit point avoir fait de faute dans ce qui venoit de se passer, et que ce (jui l'embarrassoit, étoit que, restant à Paris quel()ue temps , il faudroit qu'elle se confessât , et (pic , s'adrcssant à M. Tiherge , connue il étoit naturel qu'elle fit , elle ne savoit de (|uoi elle s'accuseroil ; ce qu'il auroit peine à croire.
Je me sentis consolée d'être unie h une personne en qui je remarquois tant de grâce depuis plusieurs années.
Elle ne partit de Paris qu'après moi, pour aller à G. {Grenoble) dans le dessein de s'y faire Chartreuse. M. le cardinal Le Camus l'en détourna, et l'engagea à se faire tille de Sanile- Marie dans la première maison de la ville , oîi elle est actuellement maîtresse des novices. Ce cardinal fut Irès-contcut de son oraison et de ses
" llniii ilr Tliii.icl de Bibsy.
LETTRES DE BOSSLET A MADAME DE l.A MAISONFORT.
lis)
dispusilions , cl l"a, jusqu'à sa iiioil , traitée avec estime et bonté. Elle m'écrit quelquefois , et conserve pour vous , inonseigneui-, une vénération infinie.
Nous nous séparâmes avec tous les témoignages et toutes les marques d'une amitié tendre et cliréliennc. Ce tut le la mai, \eille de l'Ascension , jour de mon dépari pour Meaux , où un équipage que M. l'évêqne m'avoit l'ait espérer |)Our me conduire à Jouarre , qui étoil la maison qu'il m'avoit choisie , m'ayant man- (]ué , j'attendis le retour de ce prélat à Meaux. H y arriva la veille de la Pentecôte, vil à l'instant M'""" l'abbesse de Noire-Dame . chez (jui j'élois; lui dit ijue M""" de Souhise ' craignoil que je n'allasse à Jouarre; qu'il m'y inèneroil pourtant, si j'avois trop d'opposition à aller aux Filles de Sainte-Marie, où il projeloil de me placer. 11 me demanda après M"'* de Monlche- \reuil : j'enlrevis qu'il avoil (]uelque nouveau dessein dans l'esprit. Dans l'incertitude où cela nie linl pendant quelques jours , ce verset de David me revint souvent : Toutes mes aventures, Seigneur, sont entre vos mains -; je m'en sentis consolée , et , ce me semble , plus abandonnée à Dieu , à qui je demandois souvent qu'il fit tourner toutes choses à sa plus grande gloire cl à mon sSlut.
Le lundi de la Pentecôte , M. de Meaux revint me voir, et me dit que , dans le dessein où j'étois d'être en relation avec lui , le mieux seroit que je restasse à Meaux; qu'il avoit vu les tilles de la Visitation ; qu'elles étoient pi-ctes à me recevoir ; que la dissipation des abbayes ne me convenoit point ; qu'il me seroit meilleur d'être dans une maison de S"ainte-Marie. Comme j'ai attrait à me laisser conduire à la Providence, je ne hésitai point d'accepter la maison qu'on m'oll'roit , où je lus menée par le prélat la dernière tête de la Pentecôte, el où il avoit la bonté de me voir régulièrement quand il venoil à Meaux.
Il me parloil souvent de vous, -monseigneur, et ne faisoil presque que me confirmer dans les décisions que j'avois reçues de vous , entre autres sur les austérités , les coimnunions et les kctures , si ce n'est qu'il me laissoit plus de liberté sur les lectures. J'en prolitois pour lire vos écrits de toutes les sortes : j'excepte un livre pour les pasteurs % que je n'ai point lu. Je retrouvois dans ma tête , cl écrivois de mémoire ceux que j'avois eus autrefois, que M'"''deMain-
1 Abbcssc de Jouarre. — ^ In iiianihus luis sortes uiea?. Ps. XXX. 16. — 'Le Traité du ministère des Pasteurs, contre les Pioloslaiis. Œuvres de Finclou t. i".
tenon m'avoit ôlés quelques années auparavant 5 sacrifice qui m'avoit beaucoup coijté. Le prélat approuvoil que je préférasse le recueillement aux lectmes particulières que prescrivent les coMsIitiitions, Pour les communions , outre qu'il me permettoit de communier le dimanche, le jeudi et le sauiodi , il vouloit (pie j'y ajoutasse les autres communions qui se font à Saint-Cyr el à Sainle-Marie. Ainsi je communiois souvent quatre ou cinq fois la semaine ; et quoiqu'il approuvât la règle de se conformer à la communauté , (piand on vit dans cet état , el que je lui eusse proposé de m'en tenir à celle règle , il disoit qu'il pouvoil y avoir des raisons d'en user d'une autre manière, surtout pour communier plus souvent. Ce que je sais de sa conduite par rapport aux personnes qu'il dirigeoit , prouve qu'il étoil porté pour la fréquente communion. A l'égard des austérités, j'ai vu dans quelques lettres, qu'il mandoil à quelques personnes qu'il conduisoil, que les vues d'en faire au-delà de celles que prescrit la règle, lui étoient devenues encore plus suspectes, depuis qu'il avoit lu dans saint François de Sales , que, s'il éloit religieux, il ne demanderoil point à en faire d'autres que celles de la règle. 11 me disoit qu'il n'aimoil guère à en ordonner; que cela demande une grande attention, à cause des inconvéniens qu'elles ont pour la santé; et autrement il me renvoyoil , sur cet article , à mon confesseur. Lui disant qu'il ne m'en prescrivoit point : que cela ne devoit point in'inquiéler, el qu'il n'étoit point nécessaire que je lui marquasse sur cela d'empressement ; que la perfection ne consisloit point dans ces choses-là.
Je lui représentois que je craignois que ma vie ne fût trop douce; qu'il me sembloit que je ne faisois rien pour Dieu ; il répondoit qu'il suffit de faire sa volonté. Et lui représentant qu'à Saint-Cyr je mellois à la place des mortilications du corps rinslrnclion , il me répondit : Ici, mettez-y l'inulililé. Je vous dirai , monseigneur, puisque l'occasion en vient, qu'elle n'est point une croix pour moi ; car je sais m'occuper, el me passer d'emplois.
Ce prélat me paroissoit bien sensible à ce qui lui venoil de votre part, et parliculièremenl touché que vous lui eussiez renvoyé son livre des hJtats d'oraison, sans lui en dire votre sentimsnl. M. de Cambrai , me dit-il un jour, n'avoil qu'à me dire ce qu'il iniprouvoil dans cet ouvrage; j'y aurois volontiers changé plusieurs choses pour avoir l'approbation d'un homme comme lui.
Il étoil de l'avis du public sur voire esprit.
LETTRES DE BOSSUET A iMADAME DE LA ^JAISONFORT.
Il me dit un jour : C'est la grande mode de trouver beaucoup d'esprit à M. d^ Cambrai; on a raison : il brille d'esprit , il est tout esprit , il en a bien plus que moi.
Je demandois souvent à Dieu qu'il vous réunît avant la mort. Le voyage que M. de Saint- André fit en Flandre , à la prière de ce prélat, marque le désir sincère qu'il avoit de cette réconciliation; et les contre-temps qui eu empêchèrent le succès , que mes prières ne méritoient pas d'être exaucées.
LETTRE Vm.
Il lui permet de venir se fixer dans le diocèse de Meaus. A Paris, 12 mai 1697.
Je vous reçois, ma tille, dans n)on diocèse , avec le dessein de vous v donner tout le secours
que je pourrai, etc.