‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 115 sur 271 · LOUIS XI ET LE CARDINAL BESSARION · texte numérisé non relu

LOUIS XI ET LE CARDINAL BESSARION

Ln savant qui n'osl pas propre aux a(ïairi»s. vaut encore mieux qu'ua esprit inquiet et artificieux qui ne peut soulTrir ni la justice ni la bonne foi.

Lofis. Bonjour, monsieur le cardinal. Je vous recevrai anjourdlmi jdus civilement que quand NOUS vîntes me voir de la j)art du Pape. Le cérémonial ne peut plus nous brouiller ; toutes les oaibres sont ici pèle-mèle et incognito ; les rangs sont confondus.

Bess. — J'avoue qne je n'ai pas encore oublié' votre insulte , quand vous -me prîtes par la barbe , dès le connnenoement de ma harangue.

Loiis. — Cette barbe grecque me surprit, et je voulois couper court pour la harangue . qui eût été Inngueet superflue.

Bess. — Pourquoi celai Ma harangue étoit des plus belles : je l'avois composée sur le molîèle d'Isocrate, de Lvsias. d'Ilypéride el de Périclès.

Louis. — Je ne connois point tous ces mcssieurs-Ià. Vous aviez, été voir le duc de Bourgogne mon vassal . avant que de venir chez moi : il aurnit bien mieux valu ne lire pas tant vos \ioux auteurs j et savoir mieux les règles du siècle pré.sent • vous vous conduisîtes comme un pédant qui n'a aucimc connoissance d»i monde.

JU.ss. J'avois pourtant étudié- ;i fond les lois de l'-racon, celles de Lycurgue et de Solon , les Lois et la JO-jinOlif/uc de Platon, tout ce qui nous reste des anciens rhéteurs (jui gouvcrnoienl le pcu[)le : enfin les meilleurs scludiasles d'ilotiièio . qui ont paidé de la police d'une république.

— Lons. Et moi je n'ai jamais rien lu île

tout c(da; mais je sais bien qu'il ne falloit pas qu'un canlinal, envoyé |)ar le Pape pour faire rentri'r le duc de lîourgogno dans mes bonnes grAces, allai le voir a\aiil i\\\r de venir che/. moi.

lUss. — J'avois cru pouvoir suivre l'î/s/e/vm jimtenin des Crées; jesavois même par le Philosophe, (jueee qui l'Ut le /ireinior (jiiant à l'intrntion , est le tlcrnii-r quiinl à l'exécution.

Loiis. — Ub laissons là votre IMiilosophe : venons au fait.

Bess. — Je vois en vous toute la barbarie des Latins , chez qui la Crèce désolée , après la prise de Conslanlinople, a essayé en vain de défricher l'esjiril et les lettres.

Loris. — L'esprit ne consiste que dans le bon sens, et point dans le grec ; la raison est de toutes les langues. Il falloit garder l'ordre , et mettre le seigneur devant son vassal. Les Crées, que vous vantez tant, n'étoienl que des sots , s'ils ne savoient pas ce que savent les hommes les plus grossiers. Mais je ne puis m 'empêcher de rire quand je me souviens comment vous voulûtes négocier : dès que je ne convenois pas de vos maximes , vous ne me donniez pour toute raison que des passages de Sophocle , de Lycophron et de Pindare. Je ne sais comment j'ai retenu ces noms, dont je n'avois jamais oui' parler qu'à vous : mais je les ai retenus à force d'être choqué de vos citations. FI étoit question des places de la Somme , et vous me citez un vers de Ménandre ou de Callimaque. Je voulois demeurer uni aux Suisses et au duc de Lorraine contre le duc de Bourgogne; vous me prouviez, par le Corgias de Platon, que ce n'étoit pas mon véritable intérêt. U s'agissoit de savoir si le roi d'Angleterre seroit pour ou contre moi, vous m'alléguiez l'exemple d'Epamiuondas. Lnliu vous me consolûtes de n'avoir jamais guère étudié. Je disois en moi-même : Heureux celui qui ne sait point tout ce que les autres ont dit , et qui sait un peu ce qu'il faut dire !

Bess. — Vous m'étonne/ |)ar votre mauvais goût. Je croyoisque v<ius aviez assez bien étudie : on m'avoit dit que le Uoi votre père vous avoil donné un assez bon précepteur, et qu'ensuite vousa\iez pris plaisir en Flandre, chez le duc de Bourgogne , à faire raisonner tous les jours des philosophes.

Lotis — J'étois encore bien jeune quand je (|uittai le Uoi mon père et mon précepteur : je passai à la cour <le Bourgoirne, où l'inquiétude cl l'ennui me réduisirent à écouter un peu (|uelquessavans. Mais j'en fus bientôt dégoûté j

DIALOGUES DES MOUTS

ils ott)iL'iil pédaiis ol iiiibccilcs. comme nous : ils ii't'iiti'iuloioiil [loiiit losalVaiivs; ils iic foiiiioissoionl [toiiil li's (li\ci's t'ai'iulrirs des liommos: ils ne savoiciil ni dissiimiloi', ni se taire , ni s'insinuer, ni ontror dans l(>s passions d'autrui, ni trouver des ressouivcs dans les diflicnltés. ni deviner les desseins des antres : ils éloient vains, indiscrets, disputeurs, lonjoiirs occupés de mots et de laits inutiles , pleins de subtilités qui ne persuadent persoime . incapahles d'apprendre à vivre et de. se contraindre. Je ne pus soniïrir de tels animaux.

l^Ess. — Il est vrai que lessavans ne sont pas d'ordinaire trop |)ropres à l'action . paice (ju'ils aiment le re[H»s des muses; il est vrai aussi qu'ils ne savent guère se contraindre ni dissinudei", parce qu'ils sont an-dessus des passions grossières des hommes, et delà flatterie que les tyrans demandent.

Loris. — Allez j grande harlte, pédant liérissé de grec ; vous perdez le respect (jui m'est dû.

Ijess. — Je ne vous en dois point. Le sage, suivant les Sto'iciens et toute la secte du Portique, est pins roi que vous. Vous ne l'avez jamais été que par le rang et par la puissance ; vous ne le fûtes jamais, comme le sage , par un véritable empire sur vos passions. D'ailleurs vous n'avez plus qu'une ombre de royauté ; d'ombre à ombre , je ne vous cède point.

Loi'is. Voyez l'insolence de ce vieux pédant !

Bess. — .l'aime encoi'o mieux être [)édanl , que fourbe, tyran et ennemi du genrehumain. Je n'ai pas fait mourir mon frère; je n'ai pas tenu en prison mon fils ; je n'ai employé ni le poison ni l'assassinat pour me défaire de mes ennemis ; je n'ai point eu une vieillesse allVeuse, semblable à celle des tyrans que la ("irèce a tant détestés. Mais il faut vous excuser ; avec beaucoup de tiuesse et de vivacité , vous aviez beaucoup de choses d'une tête un peu démontée. Ce n'étoit pas pour rien que vous étiez fils d'un hoinme qui s'éloit laissé niouiir de faim , et pelil-iils d'un autre (juiavoilété reni'ei'mé tant d'amiées. Votre fils même n'a la cervelle guère assurée ; et ce sera un grand bonheur pour la France , si la couronne passe après lui dans une brandie plus sensée.

Loiis. — J'avoue que ma tète n'étoit pas tout-à-fait bien réglée ; j'avois des foiblesses . des visions noires, des emportemens furieux : mais j'avois de la pénétrafion , du courage, de la ressource dans l'esprit , des talens pour gagner les hommes, et pour accroître mon autorité; je savois fort bien laisser à l'écart un pédant inutile à tout , découvrir les qualités

utiles dans les .sujets les plus obscurs. Dans les langueurs mêmes de ma dernière maladie, je conser\ai eiîcore assez de fermenté d'es[)!'il ])Our travailler ;'i l'aire une paix avec Mavimilien. H atteudoit ma mort, et ne cherchoit qu'à éluder la conclusion; par mes émissaires secrets, je soulevai les (îantois contre lui ; je le réduisis à l'aire malgré lui nu traité de paix avec moi, où il medonnoit. poiu' mon lils , Mai'guerite .sa tille a\ec trois provinces. Voilà mon chef-d'œuvre de |)olitiquc dans ces derniers jours où l'on me croyoit fou. Allez, \ieuv pédant, allez chercher vos Grecs, qui n'ont jamais su autant de polili(iue(|ue moi . allez cbei'cher vos savans, qui ne sa\eul (jue lire et [)arler de leurs livres , qui ne savent ni agir ni vivre avec les hommes. Bess. — .l'aime encore mieux un savant qui n'est pas [iropre aux all'aires , et qui ne sait que ce (pi'il a lu , qu'un esprit inquiet , artificieux et entreprenani , (pu ne peut soulîi'ir ni la justice ni la bonne foi. et qui renverse tout le LTcnre humain.

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